VI
Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au roi Commius.
Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois, il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus, qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine, vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques des Romains.
Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des Bretons.
Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence. Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de gagner du terrain.
Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles, presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque, par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui, les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.
Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:
—Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!
Ils obéirent sans comprendre.
Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles. Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.
Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les autres à mourir en tuant des Romains.
Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius, plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses hommes de regagner le camp.
—À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors de portée du javelot.
Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.
Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert. Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup, il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse. Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis, par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.
Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa blessure.
Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:
—Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître jamais devant un Romain.
Marcus Antonius était magnanime:
—Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je lui accorde son pardon et je reçois ses otages.
On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a point laissé de trace.