OU LA GUERRE CIVILE


Ed ei s'ergea col petto e con la fronte.
Corne avesse lo inferno in gran dispitto.
Inferno, c. 10e.

Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois. Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua par trois fois la tête et dit:

—Pourquoi ce peuple me hait-il?

Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires menaçantes, il demanda encore:

—Pourquoi ce peuple me hait-il?

Le moine fit le geste de chasser une mouche.

—Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?

FARINATA.

Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du peuple de Florence.

FRA AMBROGIO.

La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la haine engendre la haine.

FARINATA.

Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je odieux à ma ville bien-aimée?

FRA AMBROGIO.

Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous ne fûtes pas l'ami de votre ville.

FARINATA.

Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle, souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral, avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?

FRA AMBROGIO.

Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.

FARINATA.

Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition. Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout ce que j'ai fait je ne regrette rien.

J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents. Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils de César, au roi de Sicile.

FRA AMBROGIO.

Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.

FARINATA.

Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles, mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins. Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne. Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins, sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre. C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse, n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif. Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens, j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main. Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil, le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers, cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon ouvrage, je me tenais à l'écart.

FRA AMBROGIO.

Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes, quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la Malena boire le sang florentin?

FARINATA.

Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.

FRA AMBROGIO.

Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait ce qui n'était pas permis?

FARINATA.

Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.

FRA AMBROGIO.

Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?

FARINATA.

Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela, l'un et l'autre parti le savait.

Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer, s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.

Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes. Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.

FRA AMBROGIO.

Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais, messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est celui qui marche sous la croix en chantant:

Vexilla regis prodeunt.

Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui, portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.

FARINATA.

Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que j'ai affaibli ma patrie.

FRA AMBROGIO.

Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil. La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de détruire Florence.

FARINATA.

Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre. Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage. Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.

FRA AMBROGIO.

Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins! Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude. Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?

FARINATA.

De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près de la sorte:

«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»

Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et, s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter Florence.

FRA AMBROGIO.

Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive, après votre mort, en son saint Paradis!

FARINATA.

Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même que la bête. Leur Condition est la même?»

Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence. Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!

FRA AMBROGIO.

Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que l'enfer tirerait de vous quelque honneur.


LE ROI BOIT

En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.

Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.

Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine, revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre, prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit de l'évangile: Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire ejus, et procidentes adoraverunt eum, ils s'arrêtèrent devant messire Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis l'office divin fut célébré dévotement.

Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie. L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église. On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre, sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon. C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur. L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.

Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles. L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes, le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres légitimes, car toute puissance vient de Dieu. Omnis potestas a Deo.

Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita le Bénédicite, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son voisin:

—Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous jeûné hier?

—Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui dit vigile dit jeûne.

—Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la mémoire jusqu'à l'Épiphanie.

—Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.

—Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre des évêques.

La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.

—Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.

—Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes l'homme superbe et téméraire qui va seul.

—Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. Quidam asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum.

—La question est tranchée. Non jejunetur!

—Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable, Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie, en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.

Le chapitre tout entier approuva la sentence.

—Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.

Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:

—Le roi boit! le roi boit!

C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y manquait encourait un châtiment sévère.

Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides, fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner soif aux convives.

—À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France, dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.

—Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.

—Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes, que nous avons tous élu voilà deux ans.

Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du régent Bedford.

Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal timbrée, qui criait:

—À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!

C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin du chanoine, éclatait.

On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria amplement comme il convenait:

—Le roi boit! le roi boit!

Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires sacrées et des affaires profanes.

—Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont envoyés par le régent pour prendre Orléans?

—En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.

—C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.

Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois encore.

—Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement les honneurs de sa table.

Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.

Le cri retentit plus haut que devant:

—Le roi boit! le roi boit!

Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille, qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:

—Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: « Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il faut l'en punir.

—Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et Barnabé Videloup.

—Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine. Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est l'usage!

—C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.

Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée, tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras et les jambes.

Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.

Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement, messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille, tenant une pelletée de suie.

—C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment, ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.

Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.

Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent qu'il était mort.

Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle, il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.


["LA MUIRON"]


Et quelquefois, dans nos longues
soirées, le général en chef nous faisait
des contes de revenants, genre de
narration auquel il était fort habile.

(Mémoires du comte Lavallette,
1831, t. Ier, p. 335.)

Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers, mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si, comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République. Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et, avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.

Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile. Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.

Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection, se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7 fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:

—Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards est fini!

Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir sa puissance future.

Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate la Muiron. L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces mots:

—Je gouverne sous votre étoile.

Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate la Carrère, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.

Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:

—Soyez tranquille! nous passerons.

Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont, Berthollet s'approcha de lui:

—Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être tranquille et que nous passerions.

Bonaparte sourit:

—Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet, qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment. L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la fortune.

Et, pressant le pas, il murmura:

—Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le possible, et faire tout le possible.

Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent, sur les destinées de la France et du monde.

—Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur notre route. Et dans ce cas....

Bonaparte l'interrompit:

—Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.

Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non plus au génie d'un homme.

L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:

—Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de la Carrère, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez d'occupation pour laisser à la Muiron le temps d'échapper.

Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à l'amiral que la Muiron était mauvaise marcheuse et peu capable de mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire: il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le tirant par un bouton de son habit:

—Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course. Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se nomme la Muiron. C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?

Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou cinq semaines le long des côtes d'Afrique.

Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. La Muiron demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue, sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp de lire à haute voix les Révolutions de Vertot ou les Vies de Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent. Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas, quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile, il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet, meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.

—Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les transformations des corps aux lois générales de la physique.

Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques, qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure, l'interrompit brusquement:

—Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé, grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le nitre dans les caves et dans les écuries.

Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de l'empirisme.

Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:

—Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la nature, mordre sur l'inconnu?

Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable des phénomènes naturels.

—N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres, que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?

La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:

—J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins, pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio, dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur, étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine. Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le capitaine Aubelet?

À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne se rappelait nullement le capitaine Aubelet.

Bonaparte reprit:

—Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne comprenaient pas le sens.

—Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre des héros.

—Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir, Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à la nôtre.

—Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet. L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une intelligence supérieure.

—Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.

Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:

—Le vent souffle du nord.

Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le tiroir.»

L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le vent changeât avant les premiers jours de l'automne.

La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces paroles sortirent martelées de sa bouche:

—Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et de la fermeté de Kléber.

Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se faisait lire les Révolutions de la République romaine dont le récit lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et demandait les Vies de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment puissant de la destinée.

Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna de reprendre la Vie de Brutus à l'endroit où il l'avait laissée la veille.

Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:

Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu? Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?—Brutus, répondit le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à Philippes.»—Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.

—C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères. Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée. Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne. Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires. Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe d'un projectile.

L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé. Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures après on avait devant soi le terrible amiral.

Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire. L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même. Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement affranchi:

—Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson, il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles. Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre qui parla:

»—Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.

»Et il s'éloigna d'un pas muet.

»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio. Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.

»—Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a été tué hier.

» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit. Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.

» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions. Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:

»—Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons vivant.

» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le feuillage, le frappa au front.

» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»

Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.

—Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.

Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc, craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.

La Muiron se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos, sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre, on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.

Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa bouche:

—Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre, achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach, l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un gouvernement sans force et sans probité.

» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne peut gouverner avec eux.»

Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:

—La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la tyrannie.

—La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.

Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans sa lunette, le pavillon anglais.

—Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!

Bonaparte haussa les épaules:

—Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?

Et il rendit leur cours à ses pensées.

—Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio, la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement? Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient un département. La masse entière de la population veut à tout prix le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.

—Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?

—Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la prééminence appartient au civil.

En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté, commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y répondit aussitôt:

—Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé, raisonnable et savant.

Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:

—Je suis membre de l'Institut.

Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de l'horizon empourpré, et disparut.

Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines, qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont le souvenir lui brûlait le sang.

—Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient. Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.

Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.

[1] Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.


TABLE

[LE CHANTEUR DE KYMÉ]
[KOMM L'ATRÉBATE]
[FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE]
[LE ROI BOIT]
[LA MUIRON]