SCÈNE II
LÉONARD puis CATHERINE
LÉONARD, lisant.
Mémoire pour la demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière.
CATHERINE, qui est venue s'asseoir à son rouet, contre la table. Avec volubilité:
Qu'est-ce que vous faites-là, mon ami? Vous paraissez occupé. Vous travaillez beaucoup. Ne craignez-vous pas que cela vous fasse du mal? Il faut se reposer quelquefois. Mais vous ne me dites pas ce que vous faites-là, mon ami?
LÉONARD.
M'amour, je…
CATHERINE.
Est-ce donc un si grand secret? et dois-je l'ignorer?
LÉONARD.
M'amour, je…
CATHERINE.
Si c'est un secret ne me le dites pas.
LÉONARD.
Laissez-moi du moins le temps de vous répondre. J'instruis une affaire et me prépare à rendre une sentence.
CATHERINE.
C'est important de rendre une sentence.
LÉONARD.
Sans doute. Non seulement l'honneur, la liberté et parfois la vie des personnes en dépendent, mais encore le juge y montre la profondeur de son esprit et la politesse de son langage.
CATHERINE.
Alors instruisez votre affaire et préparez votre sentence, mon ami. Je ne dirai rien.
LÉONARD.
C'est cela… La demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière…
CATHERINE.
Mon ami, que croyez-vous qui me sera le plus séant, une robe de damas ou bien un habit tout de velours à la Turque?
LÉONARD.
Je ne sais, je…
CATHERINE.
Il me semble que le satin à fleurs conviendrait mieux à mon âge, surtout s'il est clair et les fleurs petites…
LÉONARD.
Peut-être! mais…
CATHERINE.
Et ne pensez-vous pas, mon ami, qu'il serait malséant d'outrer l'ampleur du vertugadin? Sans doute il faut qu'une jupe bouffe; l'on n'aurait pas l'air vêtue sans cela et l'on ne doit point lésiner sur le tour de jupe. Mais voudriez-vous, mon ami, que je pusse cacher deux galants sous mon vertugadin? Cette mode tombera; il viendra un jour où les dames de qualité l'abandonneront, et les bourgeoises suivront cet exemple. Vous ne croyez pas?
LÉONARD.
Si! mais…
CATHERINE.
Quant aux mules il en faut soigner la façon. C'est au pied qu'on juge une femme et la vraie élégante se voit à la chaussure. N'est-ce pas votre avis, mon ami?
LÉONARD.
Oui, mais…
CATHERINE.
Faites votre sentence. Je ne dirai plus rien.
LÉONARD.
C'est cela! (Lisant et prenant des notes.) Or le tuteur de la dite demoiselle, Hugues Thomassin seigneur de Piédeloup a dérobé à la dite demoiselle son…
CATHERINE.
Mon ami, s'il en faut croire la présidente de Montbadon, le monde est bien corrompu; il court à sa perte; les jeunes gens d'aujourd'hui préfèrent à un honnête mariage le commerce des vieilles dames cousues d'or; et pendant ce temps-là, les filles honnêtes restent en friche. Est-ce possible? répondez-moi mon ami.
LÉONARD.
Ma mie, consentez à vous taire un moment ou bien allez parler ailleurs. Je ne sais où j'en suis.
CATHERINE.
Soyez tranquille, mon ami. Je ne dirai plus un mot.
LÉONARD.
A la bonne heure. (Écrivant.) «Ledit seigneur de Piédeloup, tant en fauchées de pré qu'en hottes de pommes…»
CATHERINE.
Mon ami, nous avons aujourd'hui pour souper un hachis de mouton avec le reste de l'oie qu'un plaideur nous a donnée. Est-ce assez, dites-moi; cela vous suffit-il? Je déteste la lésine et j'aime l'abondance de la table, mais que sert de faire servir des plats qu'on remporte tout garnis à l'office. La vie est devenue fort coûteuse. Au marché de la volaille, au marché aux herbes, chez le boucher, chez le fruitier, tout a tellement enchéri qu'on aura bientôt meilleur compte à commander les repas chez le traiteur.
LÉONARD.
Je vous prie… (Écrivant.) «Orpheline de naissance.»
CATHERINE.
Vous verrez qu'on y viendra. C'est qu'un chapon, une perdrix, un lièvre, coûtent moins, lardés et rôtis, qu'en les achetant tout vifs au marché. Cela vient de ce que les rôtisseurs, qui les prennent en gros, les ont à bas prix et peuvent les revendre très avantageusement. Je ne dis pas pour cela qu'il faille faire venir notre ordinaire de chez le rôtisseur. On fait bouillir sa marmite chez soi, c'est le mieux; mais quand on veut régaler des amis, quand on donne un dîner prié, le plus expéditif et le moins dispendieux est de faire venir le dîner du dehors. Les rôtisseurs et les pâtissiers, en moins d'une heure vous apprêtent un dîner pour douze, pour vingt, pour cinquante personnes; le rôtisseur vous donne la chair et la volaille, le cuisinier, les gelées, les sauces, les ragoûts; le pâtissier les pâtés, les tourtes, les entrées, les desserts. C'est bien commode. Vous n'êtes point de cet avis, Léonard?
LÉONARD.
De grâce!
CATHERINE.
Ce n'est pas étonnant que tout enchérisse. Le luxe de la table devient chaque jour plus insolent. Dès qu'on traite un parent ou un ami, on ne se contente pas de trois services, bouilli, rôti, fruit. On veut encore avoir des viandes de cinq ou six façons différentes, avec tant de sauces, de hachis ou de pâtisseries que c'est un vrai salmigondis. Vous ne jugez pas cela excessif, mon ami? Moi, je ne conçois pas le plaisir qu'on trouve à s'empiffrer de tant de viandes. Ce n'est pas que je dédaigne les bons plats, je suis friande. Il me faut peu mais fin. J'aime surtout les rognons de coq et les fonds d'artichaut. Et vous Léonard, n'avez-vous pas un faible pour les tripes et les andouilles. Fi! fi! peut-on aimer les andouilles?
LÉONARD, se prenant la tête dans les mains.
Je vais devenir fou! Je sens que je vais devenir fou.
CATHERINE.
Mon ami, je ne vais plus rien dire, parce qu'en parlant, je pourrais vous déranger de votre travail.
LÉONARD.
Puissiez-vous faire ce que vous dites.
CATHERINE.
Je n'ouvrirai pas la bouche.
LÉONARD.
A merveille.
CATHERINE.
Vous voyez mon ami; je ne dis plus rien.
LÉONARD.
Oui.
CATHERINE.
Je vous laisse travailler bien tranquille.
LÉONARD.
Oui.
CATHERINE.
Et rédiger en paix votre sentence. Est-elle bientôt faite?
LÉONARD.
Elle ne le sera jamais si vous ne vous taisez. (Écrivant.) «Item, cent vingt livres de rentes que cet indigne tuteur a soustraites à la pauvre orpheline…»
CATHERINE.
Écoutez! Chut! Écoutez! Est-ce qu'on ne crie pas au feu? Il m'a semblé l'entendre. Mais peut-être me serai-je trompée. Y a-t-il rien d'effrayant comme un incendie? Le feu est plus terrible encore que l'eau. J'ai vu brûler l'année dernière les maisons du Pont-au-Change. Quel désordre! Quels dégâts! Les habitants jetaient leurs meubles dans la rivière et se précipitaient eux-mêmes par les fenêtres. Ils ne savaient ce qu'ils faisaient; la peur leur ôtait la raison.
LÉONARD.
Seigneur, ayez pitié de moi!
CATHERINE.
Pourquoi gémissez-vous, mon ami? Dites-moi ce qui vous importune.
LÉONARD.
Je n'en puis plus.
CATHERINE.
Reposez-vous, Léonard. Il ne faut pas vous fatiguer ainsi. Ce n'est pas raisonnable, et vous auriez tort de…
LÉONARD.
Ne vous tairez-vous donc jamais?
CATHERINE.
Ne vous fâchez pas, mon ami. Je ne dis plus rien.
LÉONARD.
Le ciel le veuille!
CATHERINE, regardant par la fenêtre.
Oh! voici madame de la Bruine, la femme du procureur qui approche; elle porte un chaperon bordé de soie et un grand manteau puce par-dessus sa robe de brocart. Elle est suivie d'un laquais plus sec qu'un hareng saur. Léonard, elle regarde de ce côté: elle a l'air de venir nous faire visite. Dépêchez-vous de pousser les fauteuils pour la recevoir: il faut accueillir les personnes selon leur état et leur rang. Elle va s'arrêter à notre porte. Non, elle passe; elle est passée. Peut-être me suis-je trompée. Peut-être n'est-ce pas elle. On ne reconnaît pas toujours les personnes. Mais si ce n'est pas elle, c'est quelqu'un qui lui ressemble, et même qui lui ressemble beaucoup. Quand j'y songe, je suis sûre que c'était elle, il ne peut se trouver à Paris une seule femme aussi semblable à madame de la Bruine. Mon ami… mon ami… est-ce que vous auriez été content que madame de la Bruine nous fît une visite? (Elle s'assied sur la table.) Vous qui n'aimez pas les femmes bavardes, il est heureux pour vous que vous ne l'ayez pas épousée; elle jacasse comme une pie, elle ne fait que babiller du matin au soir. Quelle claquette! Et elle raconte quelquefois des histoires qui ne sont pas à son honneur.
Léonard, excédé, monte à son échelle avec son écritoire et s'assied sur un échelon du milieu, où il tâche d'écrire.
D'abord elle énumère tous les présents que son mari reçoit. Le compte en est fastidieux.
Elle monte de l'autre côté de l'échelle double et s'assied en face de Léonard.
En quoi cela nous intéresse-t-il que le procureur de la Bruine reçoive du gibier, de la farine, de la marée, ou bien encore un pain de sucre? Mais madame de la Bruine se garde bien de dire que son mari a reçu un jour un grand pâté d'Amiens, et que, quand il l'ouvrit, il ne trouva que deux grandes cornes.
LÉONARD.
Ma tête éclate! (Il se réfugie sur l'armoire avec son écritoire et ses papiers.)
CATHERINE, au plus haut de l'échelle.
Avez-vous vu cette procureuse, car enfin, elle n'est que la femme d'un procureur? Elle porte un chaperon brodé, comme une princesse. Ne trouvez-vous pas cela ridicule; mais aujourd'hui tout le monde se met au-dessus de sa condition, les hommes comme les femmes. Les jeunes clercs du palais veulent passer pour des gentilshommes; ils portent des chaînes d'or, des ferrements d'or, des chapeaux à plumes; malgré cela on voit bien ce qu'ils sont.
LÉONARD, sur son armoire.
Au point où j'en suis, je ne réponds plus de moi, et je me sens capable de commettre un crime. (Appelant.) Gilles! Gilles! Gilles! le fripon! Gilles! Alizon! Gilles! Gilles!
Entre Gilles.
Va vite trouver le célèbre médecin du carrefour Buci, maître Simon Colline, et dis-lui qu'il revienne tout de suite pour une affaire bien autrement nécessaire et pressante que la première.
GILLES.
Oui, monsieur le juge.
Il sort.
CATHERINE.
Qu'avez-vous, mon ami? Vous paraissez échauffé. C'est peut-être le temps qui est lourd. Non?… C'est le vent d'Est, ne croyez-vous pas? ou le poisson que vous avez mangé à dîner.
LÉONARD, donnant sur son armoire des signes de frénésie.
Non omnia possumus omnes. Il appartient aux Suisses de vider les pots, aux merciers d'auner du ruban, aux moines de mendier, aux oiseaux de fienter partout et aux femmes de caqueter à double ratée. Oh! que je me repens, péronnelle de t'avoir fait couper le filet. Mais, sois tranquille, ce grand médecin va bientôt te rendre plus muette qu'auparavant.
Il prend à brassées les sacs de procès entassés sur l'armoire où il s'est réfugié et les jette à la tête de Catherine qui descend lestement de l'échelle et se sauve épouvantée, par l'escalier intérieur, en criant:
—Au secours, au meurtre! Mon mari est devenu fou! Au secours!
LÉONARD.
Alizon! Alizon!
Entre Alizon.
ALIZON.
Quelle vie! monsieur, vous êtes donc devenu meurtrier?
LÉONARD.
Alizon, suivez-la, tenez-vous auprès d'elle et ne la laissez pas descendre. Sur votre vie, Alizon, ne la laissez pas descendre. Car de l'entendre encore je deviendrais enragé et Dieu sait à quelles extrémités je me porterais sur elle et sur vous. Allez!
Alizon monte l'escalier.