SCÈNE PREMIÈRE

LÉONARD, MAITRE ADAM

MAITRE ADAM.

Bonsoir, monsieur le juge. Comment vous portez-vous?

LÉONARD.

Assez bien. Et vous?

MAITRE ADAM.

De mon mieux. Excusez mon importunité, monsieur le juge et cher ancien condisciple. Avez-vous examiné l'affaire de ma jeune pupille dépouillée par son tuteur.

LÉONARD.

Pas encore, maître Adam Fumée… Mais que me dites-vous là? Vous avez dépouillé votre pupille?…

MAITRE ADAM.

N'en croyez rien, monsieur. Je dis «ma pupille» par amitié pure. Je ne suis point son tuteur, Dieu merci! Je suis son avocat. Et si elle rentre dans ses biens, qui sont grands, je l'épouserai: j'ai déjà eu la précaution de lui donner de l'amour pour moi. C'est pourquoi je vous serai reconnaissant d'examiner son affaire le plus promptement possible. Vous n'avez, pour cela, qu'à lire mon mémoire: il contient tout ce qu'il faut savoir.

LÉONARD.

Votre mémoire, maître Adam, est là, sur ma table. J'en aurais déjà pris connaissance, si je n'avais eu des affaires. J'ai reçu chez moi la fleur de la Faculté de médecine, et c'est par votre conseil que m'est venu ce tracas.

MAITRE ADAM.

Que voulez-vous dire?

LÉONARD.

J'ai fait appeler le fameux médecin dont vous m'aviez parlé, maître Simon Colline. Il est venu avec un chirurgien et un apothicaire; il a examiné Catherine, ma femme, des pieds à la tête, pour savoir si elle était muette. Puis, le chirurgien a coupé le filet à ma chère Catherine, l'apothicaire lui a donné un remède et elle a parlé.

MAITRE ADAM.

Elle a parlé? Lui fallait-il un remède pour cela?

LÉONARD.

Oui, à cause de la sympathie des organes.

MAITRE ADAM.

Ah!… Enfin, l'essentiel est qu'elle a parlé. Qu'a-t-elle dit?

LÉONARD.

Elle a dit: «Apportez-moi le miroir!» Et, me voyant tout ému, elle a ajouté: «Mon gros chat, vous me donnerez pour ma fête une robe de satin et un chaperon bordé de velours.»

MAITRE ADAM.

Et elle a continué de parler?

LÉONARD.

Elle ne s'est plus arrêtée.

MAITRE ADAM.

Et vous ne me remerciez pas du conseil que je vous ai donné; vous ne me remerciez pas de vous avoir fait connaître ce grand médecin. N'êtes-vous pas bien content d'entendre parler madame votre épouse?

LÉONARD.

Si fait! je vous remercie de tout mon cœur, maître Adam Fumée, et je suis bien content d'entendre parler mon épouse.

MAITRE ADAM.

Non! vous ne montrez pas autant de satisfaction qu'il faudrait. Il y a quelque chose que vous ne dites pas et qui vous chagrine.

LÉONARD.

Où prenez-vous cela?

MAITRE ADAM.

Sur votre visage… Qu'est-ce qui vous fâche? Madame votre épouse ne parle-t-elle pas bien?

LÉONARD.

Elle parle bien et beaucoup. Je vous l'avoue, l'abondance de ses discours m'incommoderait si elle se maintenait longtemps au point qu'elle a atteint d'emblée.

MAITRE ADAM.

J'en avais eu tantôt quelque prévision, monsieur le juge. Mais il ne faut pas désespérer si vite. Ce flux de paroles décroîtra peut-être. C'est le premier bouillonnement d'une source brusquement ouverte… Tous mes compliments, monsieur le juge. Ma pupille se nomme Ermeline de la Garandière. N'oubliez point son nom; soyez-lui favorable et vous n'aurez point affaire à des ingrats. Je reviendrai ce soir.

LÉONARD.

Maître Adam Fumée, je vais tout de suite étudier votre affaire.

Maître Adam Fumée sort.