M. GASTON BOISSIER
L'ÉGLISE ET LES LETTRES AU IVe SIÈCLE[24]
Après avoir étudié, dans une suite d'ouvrages justement estimés, le monde romain depuis César et Cicéron jusqu'à Marc-Aurèle et Fronton[25], M. Gaston Boissier a été amené naturellement à considérer le mouvement des esprits dans la période agitée qui va de Constantin à la chute de l'empire. C'est le sujet de son nouveau livre, la Fin du paganisme, qui ne le cède aux précédents ni pour l'intérêt des questions qui y sont traitées, ni pour le bon sens ingénieux des idées, ni pour l'agréable facilité du style, et qui offre au grand public des lettrés et des curieux beaucoup de parties nouvelles. Prenant l'Église chrétienne à son triomphe, c'est-à-dire au point à peu près où M. Renan l'avait laissée dans le septième et dernier tome des Origines, M. Gaston Boissier la suit dans ses rapports avec le vieil empire auquel elle s'est enfin imposée, dans sa lutte avec le paganisme qui périt non sans majesté, et surtout dans l'accommodation, qui s'opéra alors, des idées anciennes au culte nouveau. Il a laissé volontairement dans l'ombre les événements politiques, renvoyant, pour la suite des faits, aux histoires de M. le duc de Broglie et de M. Victor Duruy; par contre, il s'est attaché à montrer les relations de l'Église et de l'École, à marquer, si je puis dire, la latinisation des galiléens. Pour mener à bien cette enquête importante et, dans son ensemble, nouvelle, il a interrogé surtout les écrivains qui pouvaient le mieux le renseigner, poètes chrétiens ou païens, philosophes, polémistes, apologistes, et demandé selon son expression, à la littérature des leçons d'histoire. Il l'a fait avec une adroite curiosité. Chez lui l'humaniste précède l'historien et apporte avec bonheur à l'histoire la contribution des lettres. C'est par l'examen des livres qu'il pénètre dans le vif des moeurs, des idées et des sentiments. Il excelle à tirer des écrits qu'il analyse le secret des âmes. Faire ainsi sortir la vie de ces pages qui semblaient mortes, c'est charmant cela! Et si ensuite on s'aperçoit que ces fines analyses ne sont pas reliées entre elles par des liens très solides, si l'on sent parfois le manque de suite et de continuité, si l'on reconnaît à la longue qu'on ne voyage pas sur un large continent, mais que plutôt on saute d'île en île, il faudra reconnaître encore que M. Gaston Boissier a si bien jeté ses cyclades, les a semées avec tant de raison et de goût, que le voyage n'en est ni moins instructif ni moins agréable. Voilà une louange que tout le monde lui donnera. Il en mérite une autre encore plus grande et plus haute. Il est tolérant et modéré; mais c'est ce dont les modérés et les tolérants sauront seuls le féliciter. Pour ma part, je goûte infiniment la bienveillante fermeté de son esprit. Il n'est en histoire, ni païen ni chrétien, et n'a d'autre parti que celui de la sagesse et de la modération. Sans lui donner toujours raison, je le trouve toujours raisonnable, et la grande marque qu'il est un historien honnête homme, c'est qu'on s'en veut presque à soi-même de n'être pas toujours de son avis. Je ne puis m'empêcher pourtant de trouver qu'il est trop indulgent pour Constantin, bien qu'il le soit moins que M. le duc de Broglie. Au contraire, il m'a semblé dur pour Julien. C'est un sujet sur lequel je ne puis trop m'étendre.
J'y reviendrai, car il me tient au coeur. Il y a aussi les manichéens pour lesquels M. Boissier montre, en passant, un mépris excessif, sans doute parce qu'ils soutenaient çà et là quelques absurdités trop sensibles. Il ne considère pas assez qu'ils étaient théologiens. Il s'étonne que saint Augustin ait pu être manichéen, comme s'il n'y avait pas dans le manichéisme de quoi séduire un rhéteur africain d'un esprit barbare et subtil, jamais plus heureux que quand il lui fallait raisonner en dépit de toute raison, au reste le plus fier génie de son temps et l'une des plus grandes âmes de toute l'humanité. Mais laissons les manichéens qui n'ont guère affaire ici. Si M. Gaston Boissier use de ménagements à l'endroit de Constantin, on voit bien pourtant que Constantin n'est pas un prince selon son coeur; on voit bien qu'il n'approuve pas les mesures violentes qui ont suivi l'édit de Milan. L'empereur dont la politique a toutes ses préférences c'est Valentinien Ier qui assura la paix religieuse à l'empire. Valentinien était un chrétien zélé, un homme ignorant et dur, qui vivait, dit-on, dans la compagnie de deux ourses domestiques. Mais il ne persécuta point ses sujets pour leur foi, hors peut-être les ariens. La paix qu'imposa la sagesse de ce prince dura dix-huit années, pendant lesquelles chrétiens et païens avaient également accès aux grands emplois. Collègues dans les mêmes magistratures, associés aux mêmes affaires, assis dans les mêmes conseils, ils apprenaient à se souffrir les uns les autres et ils oubliaient leurs querelles religieuses. La tolérance avait très vite ramené la concorde. Cette trêve de Valentinien a inspiré à M. Gaston Boissier des réflexions excellentes qu'il faut citer tout entières.
Le conseil de Valentinien devait ressembler à celui de beaucoup de princes de nos jours. On y voyait siéger ensemble des personnes de religion différente, occupant des magistratures semblables, associées aux mêmes affaires. Nous regardons comme une grande victoire du bon sens, qui a coûté des siècles de combats, qu'on ait fini par ne plus demander compte à ceux qu'on admet aux emplois publics du culte qu'ils professent et par croire qu'ils peuvent être séparés sur tout le reste, pourvu qu'ils soient unis par le désir d'être utiles à leur pays. Les Romains du IVe siècle y étaient arrivés du premier coup. La nécessité leur avait fait trouver une sorte de terrain commun sur lequel les gens de tous les partis pouvaient se réunir: c'était le service de l'État, auquel les païens résolus, comme Symmaque ou Ricomer, et des chrétiens pieux, comme Probus ou Mallius Theodorus, consacraient leur vie avec un dévouement, une fidélité qui ne se sont jamais démentis.
Au fond, ces grands personnages ne s'aimaient guère; mais l'habitude de se fréquenter, d'être assis dans les mêmes conseils, de travailler à la même oeuvre, avait amené entre eux une sorte d'accord et de tolérance réciproque dont l'empire aurait tiré un grand profit, s'il avait su s'en servir. On a cru longtemps qu'un pays ne peut subsister dans sa force et dans son unité que si tous les citoyens partagent les mêmes croyances. On pense aujourd'hui que, même divisés entre des religions différentes, ils peuvent s'entendre et s'unir quand il s'agit du bien commun et que la diversité des cultes n'est pas une cause nécessaire d'affaiblissement pour le sentiment national. C'est la condition de la plupart des États modernes; elle ne nuit pas à leur prospérité et il n'y avait pas de raison pour que l'empire romain s'en trouvât plus mal qu'eux.
L'esprit de tolérance dont témoigne cette page anime tout le livre. Mais M. Gaston Boissier est visiblement satisfait quand cet esprit l'incline du côté des chrétiens. Car, tout cicéronien qu'il est, il les aime et c'est peut-être eux qu'en secret il préfère, à condition toutefois qu'ils ne manquent pas trop de grammaire et de prosodie.
Les grands évêques patriciens et lettrés du IVe siècle, à qui ne faisait défaut ni la politesse ni la politique, lui plaisent entre tous, et il en fait d'excellents portraits. S'étant avisé que l'un deux, saint Ambroise, soutint un jour, d'aventure, la liberté de conscience, il ne manque pas de mettre cette attitude en relief, d'une manière d'ailleurs assez piquante. C'était dans la fameuse polémique avec Symmaque au sujet de cette statue de la Victoire que l'empereur avait fait enlever du Sénat. Les sénateurs païens qui avaient coutume de brûler de l'encens sur un autel placé devant la déesse, demandaient le rétablissement de la statue. Ils étaient nombreux et même ils formaient parfois la majorité.
Saint Ambroise, très honnête homme mais un peu iconoclaste à mon sens, déclarait au contraire que, si l'idole avait été enlevée, c'était au nom de la liberté des croyances que le pouvoir avait pris cette mesure équitable. «Était-il juste en effet, disait-il, que les sénateurs chrétiens fussent forcés d'assister à des cérémonies dont ils avaient horreur? Pourquoi voulait-on à toute force les en rendre témoins, si ce n'était pour les en faire complices?»
Et, après avoir cité ces paroles, notre historien prend plaisir à montrer que l'évêque de Milan invoque là une raison qui a été beaucoup reprise de nos jours par nos libres penseurs qui ne souffrent point d'emblèmes religieux en dehors des églises, sous prétexte qu'ils sont une injure pour ceux qui professent d'autres croyances ou même qui n'en professent aucune. Et il met ainsi saint Ambroise un peu malicieusement du côté des défenseurs les plus modernes et les plus impétueux de la liberté de conscience.
On voit, par ces exemples, que M. Gaston Boissier ne craint pas ces rapprochements du présent et du passé qui abondent dans les livres historiques de M. Ernest Renan et qui sont permis même aux archéologues les plus sévères, car on en retrouve plusieurs jusque dans le Mithridate de M. Théodore Reinach.
Nous avons indiqué l'esprit du livre. Il est temps d'en préciser le sujet principal, qui est, autant qu'on peut l'énoncer en si peu de mots, l'appropriation de la culture antique et païenne aux besoins de la chrétienté triomphante. Les premières générations chrétiennes n'avaient de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifié s'était répandue d'abord parmi les humbles et les simples, parmi de très petites gens que dédaignait une société vieille et fière. Ces ignorants possédaient, il est vrai, de petits livres exquis. Les évangiles canoniques ont une saveur délicieuse dont nous sommes très friands aujourd'hui, mais qui eût soulevé le coeur d'un Pline ou d'un Sénèque. L'aristocratie du monde romain formée à l'École, experte en rhétorique, nourrie des chefs-d'oeuvre de l'antiquité, n'aurait pas entendu sans dégoût le langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Matthieu. Cela nous paraît bien étrange. Pourtant, si nous recherchions depuis combien de temps on a reconnu le mérite littéraire des Évangiles, il nous arriverait peut-être de découvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans environ. Au moyen âge, on ne prenait pas garde à cette sorte de mérite. Et l'on aurait bien surpris un homme pieux du XVIIe siècle ou du XVIIIe, si on lui avait dit que ces livres sacrés étaient aussi des monuments littéraires de quelque valeur. Le beau monde méprisait ces pauvres gens qui goûtaient en secret le rafraîchissement du Christ et attendaient le règne de Dieu sur la terre. «Il y a, disait Celse, une nouvelle race d'hommes, nés d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis par la justice, généralement notés d'infamie et se faisant gloire de l'exécration commune: ce sont les chrétiens.» Des malheureux ainsi traités ne pouvaient pas beaucoup souffrir de l'humilité de leur littérature. Mais quand le christianisme eut pénétré dans les hautes classes de la société et fait des prosélytes parmi les avocats et les rhéteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvèrent dans un grand embarras. Le nouveau culte n'avait point d'écoles et il n'en pouvait avoir. Comment instruire la jeunesse chrétienne? L'envoyer aux écoles des païens? On y commentait des livres tout pleins de l'histoire abominable des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chrétiennes dans l'ignorance des lettres profanes, c'était les abaisser au niveau de la plèbe, leur ôter l'espoir de parvenir aux dignités, les abattre du rang où les plaçait leur naissance et remettre ainsi aux païens l'avantage des emplois et du pouvoir. Une telle conduite eût été insensée. Aucun docteur, pas même Tertullien, ne conseilla de la tenir. Les petits chrétiens riches allèrent à l'école, et ils y apprirent, sous la férule du maître, à côté des petits païens, les mensonges des poètes. On imagine difficilement ce qu'était alors l'école, et l'importance que la belle société romaine attachait à la grammaire, à la rhétorique et à la poésie. Ces Romains de la décadence, qui étaient en réalité beaucoup plus polis, plus honnêtes, plus candides, plus vertueux que nous ne croyons, gardaient avec une sorte de piété le trésor intellectuel qu'ils ne pouvaient plus accroître. Ils étaient très littéraires et croyaient de bonne foi qu'il n'y a pas d'occupation plus digne d'un honnête homme que de faire de longues phrases ou de petits vers. Au IVe siècle, le beau style et la rhétorique menaient à tout, même à l'empire. On n'y pouvait résister quand on était honnête homme, et précisément les chrétiens étaient devenus honnêtes gens. «L'Église, toute-puissante (je cite M. Boissier), ne fit aucune tentative pour créer une éducation nouvelle qui fût entièrement conforme à ses doctrines.»
Sortis des écoles païennes, les chrétiens n'eurent point une façon particulière d'écrire, et, hors le cas où ils affectaient un langage populaire pour être entendus des ignorants, ils continuèrent comme les païens la vieille littérature de Rome. Ils imitèrent Cicéron dans leurs dialogues et Virgile dans leurs poèmes. Au IIIe siècle, il est vrai, un chrétien, peut-être un évêque, le poète Commodien, avait composé des ouvrages populaires en vers où le rythme remplaçait la mesure et qui ne devaient rien à l'école. Mais il ne fut pas suivi et la poésie chrétienne se coula dans le moule antique, comme M. Boissier le montre par l'exemple de saint Paulin de Nole et de Prudence.
On peut dire que l'Église triomphante fut vaincue par l'École. Cette victoire des lettres et du génie antique eut des conséquences incalculables. Elle sauva une part précieuse des richesses de l'esprit humain. Elle n'empêcha pas la barbarie et la longue rudesse des sociétés nouvelles. Mais, en conservant la tradition, elle assura la revanche des Muses pour le jour où l'antique Apollon devait l'emporter, une fois encore, sur le Galiléen dans l'Italie, à Rome et jusque dans le palais du pape, converti lui-même au paganisme des arts. Elle rendit possibles la Renaissance italienne et la Renaissance française, et les chefs-d'oeuvre de ce siècle classique où un évêque conta les aventures du fils d'Ulysse.
Qu'est-ce donc que cette beauté antique que rien n'a pu vaincre et qui n'est qu'endormie quand on la croit morte? On raconte qu'à Rome, le 18 avril 1485, des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie Appienne, découvrirent un tombeau de marbre blanc. Le couvercle étant soulevé, on trouva une jeune vierge qui, par l'effet des aromates ou par un prodige de la magie antique reposait toute fraîche dans cette couche fidèle. Ses joues étaient roses et souriaient, sa chevelure coulait à longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple, ému d'enthousiasme et d'amour, porta la vierge dans son lit de marbre au Capitole où la ville entière vint la contempler longuement en silence, car, dit le chroniqueur, sa beauté était plus grande mille fois que celle des femmes de nos temps. Enfin, Rome fut si fort agitée à la vue de cette vierge, dont la forme divine triomphait de la mort, que le pape en prit de l'inquiétude; et, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître aux pieds de la belle exhumée, il la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais ce n'était pas en vain que les hommes avaient un moment contemplé son visage.
Elle était la beauté antique: pour l'avoir seulement entrevue, le monde se mit à refleurir. Et aussitôt commença la renaissance des lettres et des arts. M. Gaston Boissier, qui est avant tout un humaniste, me pardonnera si ce beau symbole a passé dans mon esprit encore tout occupé de la Fin du paganisme.