THÉODORE DE BANVILLE

Il était charmant! Nous ne le rencontrerons plus, les jours d'été, sous les platanes du Luxembourg, qui lui parlaient de sa jeunesse chevelue; nous ne le verrons plus pâle, glabre, l'oeil agile et noir, marchant à pas menus au soleil, roulant sa cigarette et vous disant bonjour avec des petits mouvements courts et si gentils qu'on ne croyait pas tout à fait que ce fussent des mouvements humains et que ceux qui aiment les marionnettes y trouvaient quelque chose de la grâce qu'on rêverait à d'idéales figurines de la comédie italienne; nous ne le verrons plus se coulant sans bruit, discret et tranquille, et pourtant laissant deviner dans toute sa personne je ne sais quoi de rare et d'exquis, de chimérique aussi, qui faisait de ce vieux monsieur un personnage de fantaisie, échappé d'une fête à Venise, au temps de Tiepolo.

Nous ne l'entendrons plus conter des histoires avec l'esprit le plus fin et le plus vif, parlant, les dents un peu serrées, d'une voix qui montait à la fin des phrases et amusait étrangement l'oreille. Nous ne l'entendrons plus nous dire avec une gaieté étincelante et délicate des aventures anciennes de lettres, d'amour et de théâtre et rappeler en longs propos, pleins de lyriques hyperboles, les funambules et Pierrot qu'il aimait plus que tout au monde. Les jeunes poètes n'iront plus, dans ce beau jardin de la rue de l'Éperon où fleurissaient en tout temps les camélias bleus, saluer le vieux maître si poli, dont l'âme était fleurie comme son jardin. Il était charmant et c'est le plus chantant des poètes de son âge.

On a remarqué que le mot qu'il employait le plus souvent et qui trahit par conséquent son état d'esprit habituel est le mot lyre. C'est qu'il fut beaucoup lyrique en effet. Il s'est rendu témoignage à lui-même quand il a dit, dans l'envoi d'une ballade:

Prince, voilà tous mes secrets,
Je ne m'entends qu'à la métrique.
Fils du Dieu qui lance les traits,
Je suis un poète lyrique.

Baudelaire qui fut son contemporain et son ami a très bien dit que les poésies de l'auteur des Cariatides et des Stalactites témoignent de «cette intensité de vie où l'âme chante, où elle est contrainte de chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer». État d'âme merveilleux et rare dans lequel, par un singulier privilège, M. de Banville demeura sans effort durant un demi-siècle. Dieu, dans sa bonté, l'avait fait naître avec une âme de rossignol. On nous dit qu'à la Font-Georges, près de Moulins, où s'écoula son enfance, quand il était fatigué de jouer, il accompagnait sur un violon rouge le ramage des oiseaux. Il grandit, heureux, sous l'oeil d'une soeur aînée, dans cet Éden dont il a rappelé depuis le souvenir en strophes renouvelées des poètes de la Renaissance.

Ô champs pleins de silence,
Où mon heureuse enfance
Avait des jours encor
Tout filés d'or!

Ô ma vieille Font-Georges,
Vers qui les rouges-gorges
Et le doux rossignol
Prenaient leur vol!

Maison blanche où la vigne
Tordait en longue ligne
Son feuillage qui boit
Les pleurs du toit!

Mais ce qui est merveilleux c'est que le violon rouge de la Font-Georges, Théodore de Banville en ait joué jusqu'à son dernier soupir. Pendant près de cinquante ans, le poète nous a fait entendre le violon écarlate, à l'âme sonore, qui ne sait de la vie que la joie. Le plus habile critique du symbolisme a dit excellemment du chanteur qui vient de mourir: «Poète il a la joie, la joie des idées, la joie de la couleur et des sons, la joie suprême des rimes et de l'ode.» Et l'on peut ajouter à une telle louange, décernée par M. Charles Morice, que jamais la réflexion n'a troublé cette joie d'enfant et d'oiseau chanteur.

Théodore de Banville est peut-être de tous les poètes celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la condition des êtres. Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles.

Sans doute il aima, il chercha, il trouva le beau. Mais le beau ne résultait pas pour lui de la structure intime des êtres et de l'harmonie des idées, c'était à son sens un voile ingénieux à jeter sur la réalité, une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Cybèle. Sa jolie infirmité fut de toujours nuer, nacrer, iriser l'univers et de porter sur la nature un regard féerique qui l'inondait d'azur et de rose tendre. Il faut croire qu'un jour du temps jadis, dans un parc cher aux amants, un petit Cupidon, blotti sous un myrte où se becquetaient des colombes, avait frotté du bout de son aile les lunettes dont la Providence devait chausser ensuite le nez de M. de Banville; car sans cela M. de Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des choses agréables; certains spectacles lui auraient donné l'idée du mal et de la souffrance qu'il ignora toujours; sans ces lunettes galantes, M. de Banville n'aurait pas vu l'oeuvre formidable des sept jours sous l'aspect gracieux qu'il lui découvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue brillante et légère comme le ballet d'Armide. Si, dans son ciel biblique, l'antique Iaveh prend jamais la fantaisie de lire les vers descriptifs de M. de Banville, il ne reconnaîtra pas, sous tant d'ornements, sa rude création, nourrie de sang et de larmes. Il fermera le livre à la dixième page et s'écriera: «Par Lucifer! je n'ai pas créé la terre si aimable. Ce poète, qui chante mieux que mes séraphins, exagère visiblement l'élégance de mes ouvrages.» Je vous ai parlé souvent de mon professeur de rhétorique, et c'est un ridicule où je tombe généralement après quelque songerie un peu prolongée. Il faut que j'aie rêvé en écrivant ces notes nécrologiques. Car voici que je me rappelle avec exactitude que mon professeur de rhétorique, homme instruit et fort sensé, nous lut un jour en classe un endroit du Génie du Christianisme dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois oeufs bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta au milieu de sa lecture pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les oeufs de merle nous paraissaient bleus.

—À mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.

Il resta pensif un moment, répéta plusieurs fois:

—Ils sont gris, ils sont gris!…

Puis il reprit avec un soupir:

—Chateaubriand était bien heureux de les voir bleus!

Mon professeur avait raison: les poètes sont heureux; ils vivent dans un univers enchanté; ils voient tout en bleu et en rose. Autant et plus qu'un autre, M. de Banville eut ce bonheur-là.

En ce monde, où s'agitent tant de formes lamentables ou vulgaires, M.
Théodore de Banville distingua surtout des dieux et des déesses. Les
Vénus qu'il sut voir ont des chevelures «aux fines lueurs d'or, et leurs
beaux seins aigus montrent des veines d'un pâle azur».

Ce ne sont point des Grecques. La Vénus des Hellènes est trop pâle. Et puis elle a le tort d'être géomètre et métaphysicienne. La pensée roule dans sa belle tête avec l'exactitude d'un astre lumineux parcourant son zodiaque. Elle médite sur la force qui crée les mondes et en maintient l'harmonie. Les Vénus de M. de Banville sont vénitiennes. Elles ne savent pas un mot de mythologie. Ce sont de ces figures dont les peintres disent qu'elles plafonnent.

L'olympe du poète est un Olympe de salle de fêtes. En habit de carnaval héroïque, les dames et les cavaliers vont par couples et dansent avec grâce sous la coupole peinte, au son d'une molle musique. Et c'est là le monde poétique de M. Théodore de Banville.

Rien n'y parle au coeur; rien n'y trouble l'âme. Aucune amertume n'y corrompt la douceur qu'on y boit par les yeux et par les oreilles. Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de corde; parfois même elle se donne dans la baraque de la foire. C'est là qu'après mille tours merveilleux

Enfin, de son vil échafaud
Le clown sauta si haut, si haut,
Qu'il creva le plafond de toile,
Au son du cor et du tambour,
Et le coeur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.

Théodore de Banville, qui plaçait ainsi un clown dans le ciel comme une constellation nouvelle, à côté d'Andromède et de Persée, estimait en ces virtuoses de la dislocation des qualités de souplesse et de fantaisie qu'il possédait lui-même au plus haut degré, comme poète funambule. Car ce lyrique fut en poésie, quand il lui plut, un clown sans égal. Notre vieux Scarron n'est, à côté de lui, qu'un grossier matassin. Que Théodore de Banville ait inventé le comique particulier du rythme et de la rime, on l'a nié, et sans doute avec raison. D'ailleurs, personne n'invente jamais rien. Mais que ce rare poète ait si heureusement et si abondamment pratiqué cet art de bouffonnerie lyrique, c'est ce qu'on ne saurait contester. Et la vérité est que cette manière oubliée qui, dans notre vieille littérature s'appelait le burlesque, il l'a renouvelée, transformée, embellie, faite sienne de toutes les manières, si bien qu'on peut dire qu'il a créé un genre. Les Odes funambulesques et les Occidentales sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans l'oeuvre de Théodore de Banville. Qui ne connaît parmi les lettrés, qui n'essaye encore de goûter cette satire innocente, aimable, riante qui prête de la grâce à la caricature et du style à la frivolité, cette folie qui garde après vingt et trente ans un air de jeunesse, cette muse qui est bien encore un peu celle des choeurs d'Aristophane et qui, tout en s'amusant à des espiègleries d'écolière déploie des ailes de Victoire?

Quand Théodore de Banville n'est pas le poète funambule, il est le poète virtuose par excellence. On a dit justement qu'il fut le dernier des romantiques et le premier des parnassiens. Il prit le vers de Hugo, l'assouplit, le rompit encore, l'étira à l'excès et y alluma des rimes éclatantes.

Dans la seconde partie de sa vie et de son oeuvre, M. de Banville s'est attaché à restaurer les vieux poèmes à forme fixe, rondeau, ballade, chant royal, lai et virelai. Il a déployé dans ces restitutions une adresse peu commune et toute l'habileté de main d'un Viollet-le-Duc poétique. Rien n'empêcherait de philosopher longtemps sur les tentatives de ce genre. Ce n'est peut-être qu'un amusement. Mais on ne peut nier qu'il soit délicat.

Il a exposé ses théories poétiques dans un petit manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la théorie du vers français est obscure et difficile et ce n'est peut-être pas affaire aux poètes à la constituer.

Il ne serait pas permis, même dans ces notes nécrologiques, d'oublier que M. de Banville a donné au théâtre des pièces qui ont été applaudies. Gringoire est resté au répertoire de la Comédie-Française.

Il importe de dire aussi que M. de Banville a écrit des contes en prose et même tout récemment un petit roman Marcelle Rabe. Je trouve à propos dans un élégant recueil de critique, qui vient de paraître, Profils et Portraits, quelques remarques fort justes sur ces Contes héroïques et féeriques, de Théodore de Banville. «Dans ces contes, dit M. Marcel Fouquier, il arrive que la pensée soit trop bien mise, avec une élégance un peu tapageuse. Le clinquant des broderies ou la richesse de l'étoffe, fait qu'on ne distingue plus la trame fine et forte du récit. Mais cette trame existe quand même, et la psychologie de ces contes, quand ils ne sont pas seulement de modernes contes de fées, est parfois d'un dramatique curieux ou d'un intérêt nuancé.» J'ajouterai que cette psychologie en est parfois étrangement déraisonnable. Mais ce n'est point un reproche à la mémoire de Théodore de Banville qui fut une si belle créature de Dieu, qu'il n'avait pas besoin d'avoir raison pour être aimable. Il est mort jeune à soixante-huit ans: c'était un poète. Que sa tombe soit blanche et riante, qu'on y sculpte une lyre et qu'on y plante un jeune laurier!