DIALOGUES DES VIVANTS

LA BÊTE HUMAINE

PERSONNAGES

LE MAÎTRE DE LA MAISON. UN MAGISTRAT. UN ROMANCIER NATURALISTE. UN PHILOSOPHE. UN ACADÉMICIEN. UN PROFESSEUR. UN ROMANCIER IDÉALISTE. UN CRITIQUE. UN INGÉNIEUR. UN HOMME DU MONDE.

Au fumoir.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Anisette ou fine champagne?

UN MAGISTRAT.

Fine champagne. Avez-vous lu la Bête humaine?

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

La Bête humaine, le roman que nous avons failli attendre? Vous vous rappelez: M. Émile Zola avait encore cinquante pages à écrire, quand le sort le désigna pour faire partie du jury. Il en éprouva une vive contrariété et il remplit les journaux de ses plaintes.

LE MAGISTRAT.

Et même il exprima cette idée, que la fonction de juré devrait être facultative. En quoi il montra qu'il ignorait les principes du droit.

UN ROMANCIER NATURALISTE.

Et, ce qui est plus grave, il trahit par là sa profonde incuriosité, son mépris du document humain, dont il avait jadis recommandé l'usage. Il n'a plus le moindre souci de faire vrai, de couper la vie en tranches, en bonnes tranches, comme il disait. Il nous renie, le traître, et nous le renions. Entre lui et nous, plus rien de commun. Ne pas vouloir être juré!… Mais le banc du jury, il n'y a pas de meilleure place pour observer les bas-fonds de la société, le vrai fond de la nature humaine. Être juré, quelle chance pour un naturaliste! Naturaliste, lui, Zola, jamais!…

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Jamais, c'est beaucoup dire… Anisette, curaçao ou fine champagne?…
Car, enfin, il est le chef de l'école naturaliste.

UN PHILOSOPHE.

Heu! cela ne veut rien dire. Il est rare qu'un maître appartienne autant que ses disciples à l'école qu'il a fondée… Anisette.

LE ROMANCIER NATURALISTE.

Pardon! ne brouillons pas les dates. C'est Flaubert et les Goncourt qui ont créé le naturalisme.

UN ACADÉMICIEN.

Messieurs, il me semble que vous êtes bien ingrats envers Champfleury.

LE PHILOSOPHE.

Champfleury était un précurseur et les précurseurs disparaissent fatalement devant ceux qu'ils annoncent. Sans quoi ils seraient non plus les précurseurs, mais les messies. D'ailleurs, Champfleury écrivait abominablement.

L'ACADÉMICIEN.

Oh! je n'ai rien lu de lui.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Moi, je n'ai pas lu encore entièrement la Bête humaine. Tenez, la voilà sur cette table… là… ce petit volume jaune. Il me semble que c'est… Comment dirai-je?

UN PROFESSEUR.

C'est crevant!

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

En effet, je trouve aussi…

UN IDÉALISTE.

Moi, je ne connais pas de livre plus intéressant. C'est sublime!

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Oui, à certains points de vue. Mais il y a des brutalités voulues, des obscénités qui choquent…

LE PHILOSOPHE.

Voyons, messieurs, soyons francs et, s'il est possible, soyons sincères avec nous-mêmes. Est-ce que réellement les brutalités de M. Zola vous choquent autant que vous dites? J'en doute. Car enfin, dès que nous avons dîné, nous laissons les femmes seules et nous nous réfugions ici, dans le fumoir, pour tenir des propos infiniment plus grossiers que tout ce que M. Zola peut imprimer.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Ce n'est pas la même chose.

L'ACADÉMICIEN.

Ici, nous laissons reposer notre esprit.

UN CRITIQUE.

Il y a deux sujets distincts dans la Bête humaine: une cause célèbre et une monographie des voies ferrées.

UN INGÉNIEUR.

Moi je préfère la cause célèbre. Ce que Zola a dit de la magistrature est profondément vrai.

LE MAGISTRAT.

Je l'aime mieux quand il parle des chemins de fer.

LE CRITIQUE.

Mais quelle bizarre idée de souder ainsi ces deux romans. L'un est un innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre à la jeunesse le fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a inspiré à M. Émile Zola. Chaque scène trahit un vulgarisateur méthodique. Le train arrêté dans les neiges, la rencontre du fardier sur le passage à niveau, produisant un déraillement, et la lutte du chauffeur et du mécanicien sur le petit pont de tôle de la machine pendant que le train marche à toute vitesse, voilà des épisodes instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur.

Et quels soins pédagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre aux jeunes gens à distinguer la machine d'express à deux grandes roues couplées de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les initier à la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des signaux, pour leur montrer le débranchement d'un train et leur faire remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la jeunesse, non pas même M. Guillemin, n'a énuméré avec une patience plus méritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes, soupape, bielle, régulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle de la sablière et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le volant du changement de marche.

L'IDÉALISTE.

Cela est en effet un peu bien analytique et M. Émile Zola se plaît dans les dénombrements. En quoi il ressemble à Homère. Mais quand il parle «de cette logique, de cette exactitude qui fait la beauté des êtres de métal», croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il fait de la machine montée par Jacques Lantier, de la Lison, un être vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple, puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort violente, éventrée et rendant l'âme, n'est-il qu'un vulgarisateur puéril des conquêtes de la science? Non, non, cet homme est un poète. Son génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes nouveaux. Les Grecs avaient créé la dryade. Il a créé la Lison: ces deux créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand lyrique de ce temps.

UN HOMME DU MONDE.

Hum! et la Mouquette, dans Germinal, est-ce lyrique, cela?

L'IDÉALISTE.

Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est poète, vous dis-je.

LE NATURALISTE.

Vous êtes dur pour lui, mais il le mérite.

LE CRITIQUE, qui n'a rien entendu et gui feuillette depuis quelque temps le petit volume jaune.

Messieurs, écoutez cette page. (Il lit.)

Le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et, là-bas, près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit. Le mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur, démarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l'Europe, s'enfonça vers le tunnel des Batignolles.

Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas tirée d'un de ces bons volumes de la Bibliothèque des merveilles, fondée par le regretté Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout à l'heure, M. Zola nous a donné là un roman pour les écoles. Et par une aberration prodigieuse, par une sorte de folie, il a mêlé ces scènes enfantines à une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infâme, souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme scélérate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son cerveau malade l'idée du meurtre à celle de la volupté, ne peut s'empêcher d'égorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est le calme de ces êtres qui portent paisiblement leurs crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux. Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel et simplicité, ingénument, dans une sorte de candeur; mais la juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre.

L'HOMME DU MONDE.

L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais chauve et très correct, qui regrettait qu'il n'y eût pas à Paris des maisons où…

LE PHILOSOPHE.

Certainement cela existe… tout existe. Mais le mécanicien sadique de M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emporté, dit M. Zola, «par l'hérédité de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête». Il se demande si ses désirs monstrueux ne viennent pas «du mal que les femmes ont fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes». Il semble qu'il ait étudié l'anthropologie et l'archéologie préhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly, et suivi les derniers congrès des criminalistes. On voit trop que M. Zola a pensé pour lui.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait pendant le trajet.

LE PHILOSOPHE.

En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre.

LE NATURALISTE.

Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage. Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas louer une villa sur le lac de Côme.

LE PHILOSOPHE.

Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux. Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un mécanicien.

LE NATURALISTE.

Alors vous niez l'observation?

L'ACADÉMICIEN.

Ces cigares sont excellents… On dit que M. Émile Zola a mis dans son roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint les jambes pendant qu'on l'étouffait.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Dalila!

L'HOMME DU MONDE.

C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle.

LE CRITIQUE.

La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître, cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de pervenche, qui exhale la sympathie!

LE PHILOSOPHE.

Il y a aussi dans la Bête humaine une figure épisodique d'un fin dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la finesse.

LE MAGISTRAT.

M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des renseignements…

LE PHILOSOPHE.

Eh bien!…

LE MAGISTRAT.

Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un seul juge d'instruction comme son Denizet.

L'IDÉALISTE.

Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?»

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Ce roman de Zola me semble noir.

LE CRITIQUE.

Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce n'est pas la proportion réelle.

LE MAGISTRAT.

Non, ce n'est pas la proportion.

LE CRITIQUE.

M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu… et pas toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes; mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des forces souterraines de la terre.

LE ROMANCIER IDÉALISTE.

Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Messieurs, si vous avez fini de fumer… Ces dames se plaignent de votre absence.

(Ils se lèvent.)

L'ACADÉMICIEN, debout, à l'oreille du professeur.

Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail: les commissions, le Dictionnaire… Nous n'avons pas le temps de lire.

LE PROFESSEUR.

Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats?

L'ACADÉMICIEN.

Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M. Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu me voir: il s'est présenté très convenablement.