NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS

UNE GAGEURE

PERSONNAGES

MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND.
BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Un bosquet dans les Champs-Élysées.

MÉNIPPE.

Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez, intitulé une Gageure.

SAINT-ÉVREMOND.

Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M. Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.

ASPASIE.

Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique.

SAINT-ÉVREMOND.

Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Mais c'est aux dépens du coeur.

SAINT-ÉVREMOND.

Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit:

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.

ASPASIE.

Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre.

MÉNIPPE.

Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques d'Athènes.

ASPASIE.

Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers hors la géométrie.

SAINT-ÉVREMOND.

Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique. Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à l'heure a l'esprit de finesse.

MÉNIPPE.

Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée.

BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe.

Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment voulez-vous qu'il sache écrire?

SAINT-ÉVREMOND.

Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu. Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit et par les talents.

BARBEY D'AUREVILLY.

C'est un crime, monsieur.

UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Mais Jean-Jacques avait quelque mérite…

BARBEY D'AUREVILLY.

Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes.

LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue, corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine, rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt: c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput. Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput.

SAINT-ÉVREMOND.

C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme. Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée.

ASPASIE.

Et le roman nouveau s'appelle une Gageure. De quelle gageure y est-il question?

LE PETIT COUSIN.

Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la femme de son mari.

MÉNIPPE.

Elle a parié. Et elle a triché.

LE PETIT COUSIN.

En effet. Elle a triché.

ASPASIE.

Vous savez donc celle histoire, Ménippe?

MÉNIPPE.

Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle gagné du moins?

LE PETIT COUSIN.

Elle a perdu.

MÉNIPPE.

Elle est donc inexcusable.

SAINT-ÉVREMOND.

Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de
Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari?

LE PETIT COUSIN.

Parce qu'elle ne le voulait pas.

SAINT-ÉVREMOND.

Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant l'âge?

J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune, avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la porte de sa chambre.

En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père
Phalippou fut inébranlable.

—Madame, vous devez gravir votre calvaire!…

Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup
les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand.
Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de
Louvaigue?

LE PETIT COUSIN.

Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et à ses sentiments intimes.

SAINT-ÉVREMOND.

M. de Louvaigue n'était-il point aimable?

LE PETIT COUSIN.

Il était fort aimable et très galant homme.

MÉNIPPE.

Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son mari, c'est pour le faire enrager?

ASPASIE.

Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée?

LE PETIT COUSIN.

Madame, vous l'avez deviné.

MÉNIPPE.

Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de la misère humaine.

SAINT-ÉVREMOND.

Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en poursuit jusque dans les Champs Élysées.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui me déplaît.

Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M. Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.»

BARBEY D'AUREVILLY.

M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il est cassé.

LE PETIT COUSIN.

Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien nippées!

SAINT-ÉVREMOND.

Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de poupées?

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un ignorant.

SAINT-ÉVREMOND.

Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des éléphants dans son Alexandre. Je m'en repens; je ne veux plus voir d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de beaux monstres.

LE PETIT COUSIN.

Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait, comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a dans une Gageure un pavillon chinois où les belles amoureuses et les beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer, souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire, semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M. Cherbuliez.

À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens, l'Imitation de Jésus-Christ.

MÉNIPPE.

Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé.