UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45]

[Note 45: À propos de La Reine Marie-Antoinette, par Pierre de Nolhac; illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le Canzoniere de Pétrarque, la Bibliothèque de Salvio Orsini, le Dernier Amour de Ronsard, Lettres de Joachim du Bellay, Érasme en Italie, Lettres de la reine de Navarre, Petites Notes sur l'art italien, Paysages d'Auvergne, etc., par Pierre de Nolhac.)]

Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette Marie-Antoinette, publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant. Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode, toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer.

Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge. Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées intellectuelles de la France.

Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire la Reine Marie-Antoinette. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac, est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite.

Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier, dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner, pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant. La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer. Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté par Pétrarque.

Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées, derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il s'en rencontre dans les opéras-comiques.

Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes, aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur, encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur, le Canzoniere, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé Fedro parce que, dans une représentation de l'Hippolyte de Sénèque, donnée au palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une plaquette excellente.

Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite. Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en eux.

—Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?

—Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit doivent être des oeuvres d'actualité.

Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui parlaient des ombres du passé.

Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière, la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines. Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.

Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante, imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient être criminelles.

L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière? Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?

M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.

—Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant dix-huit mois…

Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à l'italienne.

Et mon guide me dit:

—Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous. Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de Gordien pour en tirer les moellons de son palais.

—Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison. Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que nous ne subsistons que de la poussière des morts?

Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.

—L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.

Et nous nous hâtions.

—Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe blanche, qui gouvernait le hameau?…

—Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.

—Ceci n'est donc point un ermitage?

—C'est le poulailler.

Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M. Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la Bretagne, sa terre natale.

Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,
Ce n'est pas seulement la grâce avec la force,
Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce
Des chênes et la molle épaisseur des taillis;

Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage,
S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur;
Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur,
Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.

Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,
Les chemins creux courant sous un talus doré,
Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:

C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent,
Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,
J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.

M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection, récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue de lui seul:

Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume
Parfois un rocher perce au loin les flots amers,
Le sommet couronné de floraisons d'écume,
Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.

Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne;
Résistant, c'est le roc dans la vague planté.
L'impassible granit écoute l'eau qui tonne
Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.

Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;
Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront:
Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde,
S'épanouit sur notre front.

Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la scène d'un de ses drames philosophiques:

Sur la montagne où sont les antiques débris
D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville,
Nous allions tout un jour en récitant Virgile,
Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris.

Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine
Au désert de la plaine, au silence des bois
Nous demandions les murs qui virent autrefois
Les premiers rois courbés sous la force romaine.

Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi!
Quand le soir descendit sur la route indécise,
Nous écoutâmes naître et venir dans la brise
Le murmure à nos pieds de ton lac endormi.

Les voix du jour mourant se taisaient une à une
Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin.
De mystérieux cors sonnaient dans le lointain;
Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune.

La lune qui montait au front du ciel changeant,
Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques,
Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques,
Diane se pencher sur le miroir d'argent.

Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.