I
M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques. Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme, son aîné dans la poésie.
Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du Bonheur, le monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions parfois bien avant dans la nuit.
Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme. Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres, mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais. Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget, dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.
L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:
Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière fort retirée.
Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce temps-là et bon ménager… Il avait grand soin d'ajuster ses comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque année…
Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et, dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches.
Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne; il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement, dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble.
Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un Spinosa français de notre temps:
Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, était venu s'établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse… Il occupait un appartement de sept cents francs de loyer, situé au quatrième étage… Dès son arrivée, le philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit venir ses repas… Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait, opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et demi la porte du Jardin des Plantes… Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les cages des singes et la loge de l'éléphant. (Le Disciple, pages 7, 11, 16, etc.)
Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.
M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son système. C'est l'Anatomie de la volonté, la Théorie des passions et la Psychologie de Dieu. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens, et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en arithmétique.»
Et ailleurs:
«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»
Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal, du mérite et du démérite.
«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»
Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans l'Anatomie de le volonté:
«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»
Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un saint laïque.
Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent, mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie, indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M. Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux disciple qui donne son nom à ce roman.» D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action, point psychologue du tout, un soldat.
Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.
Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.
Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre, des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être légitimement exposé.
C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées. Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines transcendantes des philosophes.
Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»