II

Dans ce beau roman du Disciple, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.

Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et, loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?

En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M. Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure, dont ce livre est tout illuminé.

M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée, et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les doctrines. Il le dit expressément:

«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence logique à mettre en question les principes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses». Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.

Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.

Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale supérieure?

Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être. Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?

Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion; Philosophia ancilla theologiæ. Du moins avait-elle alors une maîtresse stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.

«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»

Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.

Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans leur héroïque berceau.

M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme»? On trouve dans la Chaumière indienne un éloge exquis de la sainte ignorance.

«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»

Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.

Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes et à la police barbare des cités lacustres.

Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit: «Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale.»

Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers. N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta, on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?

C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor de la civilisation.