I
Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées. Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant quand nous le lisons tout entier, à loisir.
Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier, et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me dit, en se grattant l'oreille:
—Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq ans.
—Quelle chose?
—Il n'y a pas d'indiscrétion?…
—Parlez, mon ami.
—Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue l'impératrice Catherine?
—L'impératrice Catherine?
—Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a réussi.
—Réussi?…
—Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
—Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut proclamée impératrice.
—Vous en êtes sûr?
—Parfaitement sûr.
—Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études d'avoir dévoré plusieurs pages du Tableau de l'amour conjugal. Il soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette mention imprimée sur une bande de papier: Vient de paraître.
Les gens du monde ignorent ce que c'est que la pile. Les gens du monde lisent les romans nouveaux dans la Revue des Deux Mondes. Ils ne les achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend, de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort embarrassé quand on lui demande la Chèvre d'or de Paul Arène. Mais il est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la dernière», ce rusé papetier déclare que: «la Chèvre d'or, il n'y en a plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas la Chèvre d'or, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N…, de la comtesse de N… Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de Mensonge. On m'a montré un exemplaire de Fort comme la mort, qui avait servi de buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse, aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M. Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules finales de ses lettres.
Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
—Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut induire que Fort comme la mort ne trahissait personne. Le prêt des livres ne laisse pas d'être périlleux.
J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens, nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables, vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté: il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un très joli livre de M. Octave Uzanne, les Zigzags d'un curieux, qui est ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une parfaite élégance.
Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses affaires.
Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que c'était que la pile. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles, il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente, quand un éditeur lance, par exemple, l'Immortel, Mensonges ou Pêcheur d'Islande, les libraires revendeurs et spécialement ceux des galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes, piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.