II

C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là, dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du Manteau de Joseph Olénine, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française. C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable Lokis. Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux. Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M. Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante et dont le souffle humide effleure son front.

Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le fantôme revint souvent.

J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, À brûler. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, la Victoire du mari, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux linga-sharra, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes d'Histoires incroyables que je recommande à tous ceux qui aiment l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer de prodige en prodige.

[Note 39: Voir p. 233.]

Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son Horla, voilà bien des esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les galeries de l'Odéon.