M. ÉDOUARD ROD[40]

Quand il analysait dans le journal le Temps, il y a un an presque jour pour jour, le Sens de la vie, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que les Trois Coeurs lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez pour les connaître. Dans le Sens de la vie, M. Edouard Rod laissait son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître, puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas pourquoi, c'est comment.

[Note 40: Les Trois Coeurs, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]

M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod, qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité, et c'est ce dessein qui éclate dans les Trois coeurs. Car voici que Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène, qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel, à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus étendue.

Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel Rosetti:

—Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je descendre au fond des abîmes de l'amour?

Il se nourrit de la Vita nuova; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble», mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.

Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte, beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est, au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale, capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre. Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»

Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible. Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de malaria. La salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs, fait peur; on dirait la chambre du mort.

En passant de ce home lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et, par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.

Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec dix-huit colis.

La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au chevalier son aveu dans une lettre:

Vivante on me nommait la vierge d'Avallon. …

Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il, une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué, selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard, songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:

«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»

Et il ajoute:

«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»

Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.

Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence.

Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi troublais-tu Rose-Mary?

On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment, j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles indignement.

C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux un petit volume du dernier siècle qui s'appelle de l'Amour et qui m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!» Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on en éprouve l'impossibilité.

Que faire alors? dites-vous.—Eh, mon Dieu, cultiver son jardin, labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même! Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée humaine.—Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges: Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la tranquillité. N'est-ce donc rien que cela?

Sans parler d'Adolphe, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très beau livre, Crime d'amour, le baron de Querne qui ne séduit une femme honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes.

«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les cigarettes.

Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'Imitation: «Dès que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.»

Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet.

Les procédés d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien supérieurs aux procédés, maintenant à peu près abandonnés, de l'école naturaliste. Dans une courte préface qui précède les Trois Coeurs, le jeune romancier se dit intuitiviste. Je le veux bien. Dans tous les cas, il est à mille lieues du naturalisme. La nouvelle école, et jusqu'aux anciens disciples du maître de Médan, semblent entrer dans une sorte d'idéalisme dont M. Hennique nous donnait récemment un exemple aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes principales de ce phénomène inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui nous pénètre, et notamment dans les suggestions si puissantes qu'exercent sur la génération jeune la musique de Wagner, la poésie anglaise et le roman russe. Ce sont là en effet, des causes, dont l'action, déjà sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en s'exagérant jusque dans les «éthopées» de M. Joséphin Peladan. Un critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire: «À l'heure actuelle, les infiltrations exotiques inondent notre littérature. Notre pensée devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la bourgeoisie demeurent imperturbablement fidèles à nos deux traditions, gauloise et classique, et continuent de n'apprécier que l'esprit, la verve et la rhétorique, nombre de nos écrivains se composent un bouquet de toutes les conceptions humaines. À l'arôme vif et fin d'idées et de fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations capiteuses, transplantées d'autres pays[41].» Ne nous plaignons pas trop de ces importations: les littératures, comme les nations, vivent d'échanges.

[Note 41: Poètes modernes de l'Angleterre, p. 4.]