J.-H. ROSNY[42]

[Note 42: Le Termite, roman de moeurs littéraires, 1 vol.]

Quel est cet insecte symbolique dont M. Rosny nous décrit le travail occulte et redoutable? Quelle est cette fourmi blanche de l'intelligence qui ronge les coeurs et les cerveaux comme le karia des Arabes dévore les bois les plus précieux? Quel est ce névroptère de la pensée dont le naturalisme a favorisé l'éclosion et qui, s'attaquant aux âmes littéraires, les peuple de ses colonies voraces? C'est l'obsession du petit fait; c'est la notation minutieuse du détail infime; c'est le goût dépravé de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'éparpillement des sensations courtes; c'est le fourmillement des idées minuscules; c'est le grouillement des pensées immondes. La jeune école est en proie au fléau; elle est broyée, âme et chair, par les mandibules du termite. M. J.-H. Rosny nous montre dans ses planches d'anatomie un sujet mangé jusqu'aux moelles et dont l'être intime, sillonné de toutes parts par les galeries de l'horrible fourmi blanche, n'est plus qu'une boue impure, mêlée d'oeufs, de larves et de débris d'ailes de mouche. Ce sujet a nom: Servaise (Noël), âgé de trente ans, naturaliste de profession. L'auteur s'est plu à personnifier en ce Noël Servaise l'école formée il y a quinze ans dans les soirées de Médan et qui maintenant se disperse sur toutes les routes de l'esprit. Son héros est un émule imaginaire de M. Huysmans, avec qui il n'est pas sans quelque ressemblance par la probité morose de l'esprit, ainsi que par un sens artiste étroit mais sincère. M. Rosny nous apprend que Noël Servaise, absolument dénué de la faculté d'abstraire, n'avait aucune philosophie. Et il ajoute:

«Un système sensitif délicat, la perception rapide des menus actes de la vie, la rétractilité d'âme qui classe d'instinct les phénomènes mais ne les définit ni ne les généralise, l'horreur des mathématiques et du syllogisme, une surprenante faculté à saisir les tares des choses et des hommes, telles étaient ses caractéristiques… Délié dans l'analyse, observateur, expérimentateur des détails sur telle question d'art, sur tel milieu d'êtres, il lui arrivait d'atteindre, par intuition indéfinie, un concept équivalant aux concepts raisonnes d'un généralisateur. À son arrivée en littérature, son esprit anti-métaphysique et sa tendance dénigrante furent d'emblée réduits par la pensée de l'exact et du cataloguement. Il trouva infiniment honnête que de l'observation de la vie courante, de la fixation d'événements minuscules dépendît tout l'art. Sa minute d'arrivée, coïncida avec le surmenage de la méthode.» C'est un naturaliste de la dernière heure, un contemporain de M. Paul Bonnetain et probablement un des signataires de l'acte solennel par lequel M. Zola fut déposé pour crime de haute trahison, comme autrefois le roi Charles Ier. Bref, il est du groupe des néo-naturalistes.

«Très bourgeois pour la plupart (c'est M. Rosny qui le dit), mais par là même exagérant la haine bourgeoise, la suavité leur fut en horreur. Il parut artiste d'hyperboliser les tares; une honte s'attacha au moindre optimisme social ou humain, honte aggravée par la facile confusion de cerveaux étroits—et les naturalistes de 80 à 84 furent particulièrement étroits—entre l'art des moralistes bourgeois et celui qui pourrait apporter une compréhension philosophique du moderne.»

Aussi ne serez-vous pas surpris si Noël Servaise n'a pas très bien compris le Bilatéral et généralement les ouvrages de M. Rosny qui sont pleins de philosophie et dans lesquels l'abstrait se mêle au concret et le général au particulier. Au demeurant, ce Noël Servaise est un homme malade. Il a un rhumatisme articulaire à l'épaule, des calculs au foie, un «cancer à l'âme» et des cors au pied. Amoureux et timide, «le visage trop long et maussade…, petit de taille, épais, sans grâce et, pour tout bien, des yeux frais et tendres», il rêve de la robe cerise et du parfum d'héliotrope de madame Chavailles.

Cette dame, infiniment douce, est la femme légitime du peintre Chavailles, qui mérite tout ce qui lui arrivera, car il est dur, hargneux, goguenard et adonné à la peinture de genre. Il a une «face de soufre et de laiton», des yeux de «chien goulu», une voix de «silex». Noël Servaise aime madame Chavailles et il se demande où il le lui dira; si ce sera «dans un salon, une rue, au bord d'un golfe ou sous les feuillages». C'est le termite qui le travaille. Par un soir d'été, il se promène seul avec elle dans une forêt enchantée. Un charme l'enveloppe et le pénètre; tout à coup au coassement des grenouilles, il songe à l'appareil digestif de madame Chavailles, et voilà ses désirs en déroute. Le termite, le termite! Ce Noël Servaise a «l'âme bitumeuse», on le dit et je le crois volontiers. Timide et gauche, irrésolu, redoutant d'instinct la satisfaction de ses désirs, il s'en tiendrait au rêve et madame Chavailles ne pécherait avec lui qu'en pensée; comme dit joliment M. Rosny, elle ne commettrait que «des fautes impondérables», s'il n'y avait en cette dame un génie passif du sexe, un divin abandon, une facilité d'aimer qui la rend plus semblable aux grands symboles féminins des théogonies antiques qu'à une Parisienne du temps de M. Paul Bourget. Elle s'abandonne avec une tranquillité magnifique; elle est tout naturellement l'oubli des maux et la fin des peines. Et il faut remonter à l'union de Khaos et de Gaia pour trouver l'exemple d'un amour aussi simple. Oh! madame Chavailles n'a pas l'ombre de vice. Il ne faudrait pas me presser beaucoup pour que j'affirme que c'est une espèce de sainte.

Il la prend comme on cueille un beau fruit, et il goûte dans ses bras, dit M. Rosny, «l'ivresse noire, le léger goût de sépulcre sans lequel il n'est pas d'altitude passionnelle». Mais, dès le lendemain, il rentre à Paris, effrayé «du temps perdu» et de ce quelque chose d'humain qui a traversé sa littéraire existence. Le termite! le termite, le termite! En réalité, les deux grands événements de la vie de Noël Servaise, voulez-vous les connaître? C'est la mise en vente chez Tresse d'un roman selon la formule, et la première représentation, au Théâtre-Libre, d'une pièce naturaliste, dans laquelle M. Antoine joua avec son talent ordinaire le rôle d'un vieillard ignoble et ridicule.

Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquiétude, quelle angoisse, que de craintes et d'espérances; «quels souhaits pour la paix de l'Europe, pour la santé de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger ne bouge, et que les Balkans se taisent!»

Le volume paraît, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de plus.

La «première» au Théâtre-Libre ne s'annonce pas comme un événement. Le pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espèce de cage à poulet, s'effare; «le mystère des êtres qui vont applaudir ou condamner lui entre comme un glaive dans la poitrine… Un roulis du sang l'assourdit, avec des intervalles de vacuité absolue, d'immobilité cardiaque, bientôt résolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.»

Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe peu à peu dans «une morosité gélatineuse». La douce madame Chavailles devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prête pas grande attention à cet accident: ce n'est pas de la littérature, ce n'est que de la vie. Le termite achève son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise.

MM. de Goncourt ont donné, il y a trente ans environ, dans leur Charles Demailly, une étude de la névrose des littérateurs, une description complète du mal livresque. En comparant leur pathologie à celle de M. Rosny, on est effrayé des progrès de la maladie. Charles Demailly gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le détraquement de ses nerfs, quelque chose de la folie imagée et charmante d'un Gérard de Nerval. Noël Servaise s'enfonce dans l'imbécillité. Et pourtant ce n'était point une bête. Il avait même quelque finesse native.

Il y a des portraits dans le Termite et c'est, comme le Grand Cyrus, un roman à clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer à certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent être fondées. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un très honnête homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scènes aucune allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais même exciter une curiosité malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet et J.-H. Rosny lui-même, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de Rolla, de Guadet et de Myron.

M. de Goncourt (Fombreuse) est esquissé en quelques traits au milieu des japonaiseries de sa maison d'artiste. «On nous le montre la tête large, la face lorraine, les cheveux de soie blanche… ses beaux yeux nerveux dans le vide.» Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: «Il marcha par la chambre à grands pas lourds, sa veste épaisse pleine de plis de pachyderme, de grand air en cela, de beauté tactile et réfléchie.» Cette phrase singulière me donne lieu de vous montrer en passant les défauts terribles de M. Rosny: il manque de goût, de mesure et de clarté.

Il est extravagant. À tout moment sa vision se complique, se trouble et s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparaît comme une peau d'éléphant. Puis la métaphysique s'en mêle, une métaphysique d'halluciné, et le voilà parlant de beauté tactile, ce qui en bonne raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant à l'homme moral qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en découvre pas grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la Faustin n'est pas disposé à admirer tout ce qu'écrivent ceux qui se réclament de lui et qu'en particulier il ne goûte pas beaucoup la terminologie scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent compromis et débordé par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute peut-être quelque amertume à la mélancolie fatale de l'âge et de la gloire.

Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnaître ce qui est fatal dans leurs passions et dans leurs préjugés. Les maîtres de l'art ne jugent jamais qu'on a bien employé après eux les formes qu'ils ont créées. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant à Victor Hugo: «J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche à mes disciples.» M. de Goncourt aurait-il tout à fait tort de blâmer à son tour le rocailleux de quelques jeunes écrivains?

Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a pas flatté.

Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et gros. Après les mots d'entrée, il s'assit au rebord d'une chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entraîné vers sa personne, tout en le jugeant égoïste.

Égoïste, boudeur et d'une large malveillance! À tout propos «une force invincible le ramène au dénigrement». Comme M. de Goncourt, il estime que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourmenté. Et M. Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un écrivain «terrible de boursouflure et de truquage», mais non pas sans génie. Au reste, un homme fini.

«Le Songe (le Rêve), son traitement pour maigrir, la croix, l'Académie, tout ça, au fond, fait partie du même effondrement de l'être… Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: «Je suis un entêté, moi… je suis un opiniâtre!…» il est vrai que c'est là un propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indifférence. Ce n'est pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique.

Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est traité dans une autre manière; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le moins vrai ni le moins vivant. Il témoigne d'une grande connaissance du modèle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les bizarreries qui çà et là en gâtent le dessin si étudié et si volontaire:

Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à un mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche, deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope. La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les caractéristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie à un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se «projettent» en accompagnement des paroles. Il sait les éveils de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau départ, les électrisations communicatives où il oublie les tortures, la lassitude, la mélancolie d'une existence douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse qu'aucune maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle, d'un éclair d'enthousiasme.

C'est bien là notre Alphonse Daudet et son âme toujours jeune, pleine de lumière et de chansons.

Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-même mis en scène sous le nom de
Myron.

Disputeur âpre, posé d'aplomb en face des vieux maîtres, il apparaissait présomptueux autant qu'emphatique ressasseur d'arguments, à la fois tolérant et opiniâtre. Il répugnait à Servaise par son style encombré, ses allures de prophète, par tous les points où une nature exubérante peut heurter une nature sobre et dénigreuse.

M. Rosny se connaît assez bien et se rend un compte assez juste de l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux entêtement d'un Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illuminé et paisible, et ce regard intérieur, ces lèvres fiévreuses que les artistes prêtent volontiers de nos jours aux martyrs de la pensée quand ils représentent un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bûcher.

Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanité. Il n'est point fier. Il ignore la superbe et même, si je n'avais peur qu'on se récriât, je dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte infiniment la portion de sagesse divine que la nature a déposée en lui et, s'il est plein de lui-même, c'est par vertu stoïque. Cela est d'un très honnête homme, mais peu perfectible.

Ce qu'il y a d'admirable en lui, c'est la hauteur du sentiment, la liberté de l'esprit, la largeur des vues, l'illumination soudaine, la pénétration des caractères, et cette forte volonté d'être juste, qui fait de l'injustice même une vertu. On trouve dans le Termite beaucoup d'idées excellentes sur l'art et la littérature. Celle-ci par exemple: «Une pensée large conçoit la beauté en organisation et non en réforme.» Cette maxime est si belle si vraie, si féconde, qu'il me semble que j'en vois sortir, toute une esthétique, admirable de sagesse. Mais j'avoue que je ne puis me faire à son style encombré (le mot est de lui), où chaque phrase ressemble à une voiture de déménagement. Et ce style n'est pas seulement encombré, il est confus, parfois singulièrement trouble. Le malheur de M. Rosny est d'en vouloir trop dire. Il force la langue. Me permettrait-il de le comparer à certains astronomes qui, tourmentés d'une belle curiosité, veulent obtenir de leur télescope des grossissements que l'instrument ne peut pas donner? Le miroir dans lequel on amène ainsi la lune, Mars, Saturne, ne reflète plus que des formes incertaines et vagues, où l'oeil inquiet se perd.

M. Zola (il nous l'apprend lui-même) lui dit un jour:

«Vous faites de très beaux livres, mais vous abusez de la langue et, à mesure que j'avance en âge, j'ai de plus en plus la haine de ces choses-là; j'arrive à la clarté absolue, à la bonhomie du style. Oh! je sais bien que j'ai moi-même subi le poison romantique! Enfin, il faut revenir à la clarté française.»

M. de Goncourt (il nous en avertit encore) lui parla dans le même sens:

«J'ai lu vos livres, c'est très fort. Mais vous exagérez la description, et puis, ces termes… J'en arrive à me demander si le talent suprême ne serait pas d'écrire très simplement des choses très compliquées.»

M. Rosny n'était pas homme à écouter ces timides conseils. Il ne se rendra jamais. Sur le bûcher même, il ne renierait pas les entéléchies, les pachydermes, les luminosités, les causalités, les quadrangles et tous ces vocables étrangement lourds dont son style est obstrué. Je vous dis que c'est Jean Huss en personne et qu'il a cette espèce de fanatisme qui fait les martyrs. Il ne cédera sur aucun point. C'est dommage. Il comprend tant de choses! il sent si bien la nature et la vie, la physique et la métaphysique! Ah! s'il pouvait acquérir ce rien qui est tout: le goût!