II

LE SOLDAT

Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.

De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains. Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,—il l'a confessé lui-même,—eut besoin de deux, de trois, de quatre cent mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti dans le régiment de N… infanterie, qu'on lui donnera quinze francs, vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit. Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»

Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants, d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit, comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi. Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence, grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.

Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
Puisque mon régiment s'en va.

Ou bien encore:

Adieu, ma mie, je m'en vas,
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Je m'en vas faire un tour à Nantes,
Puisque le roi me le commande.

Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier; il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose, Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux, a dit dans une ballade:

J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
Ils conviennent toujours…

Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe a oublié sa promise. Elle lui avait dit:

Dedans l'Hollande si tu vas,
Un corselet m'apporteras;
Un corselet à l'allemande
Que ta maîtresse te demande.

Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:

Dedans l'Hollande il est allé,
Au corselet n'a pas songé,
Il n'a songé qu'à la débauche,
Au cabaret, comme les autres.

Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:

Ah! si j'avais du papier blanc,
Dit-il un jour en soupirant,
J'en écrirais à ma maîtresse
Une lettre de compliments.

Pas de rivière sans poissons,
Pas de montagne sans vallons,
Pas de printemps sans violettes
Ni pas d'amant sans maîtresse.

Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de Puymaigre:

Quand la bell' fut en Prusse,
Elle vit son amant
Qui faisait l'exercice
Tout au milieu du rang.

—Si j'avais su, la belle,
Que tu m'aurais trouvé,
J'aurais passé la mer,
La mer j'aurais passé.

Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce thème connu.

Mon pèr' me dit toujours:
Marie-toi, ma fille!
Non, non, mon père, je ne veux plus aimer,
Car mon amant est à l'armée.

Elle s'est habillée
En brave militaire.
Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
À la façon d'son amoureux.

Elle s'en fut loger
Dans une hôtellerie
—Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger?
J'ai de l'argent pour vous payer.

—Entrez, entrez, monsieur,
Nous en logeons bien d'autres.
Montez en haut: en voici l'escalier;
L'on va vous servir à dîner.

Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il l'invite à souper:

Quand il la vit venir,
Met du vin dans son verre:
—À ta santé, l'objet de mes amours!
À ta santé, c'est pour toujours!

—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une chambre secrète,
Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
Pour raconter tous nos malheurs?

—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une plume et de l'encre?
Oui, j'écrirai à mes premiers parents
Que j'ai retrouvé mon amant.

N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux amants se raconteront leurs malheurs?

Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans le même régiment que son ami.

Et la chanson conclut en ces termes:

Une fille de dix-huit ans
Qui a servi sept ans
Sûrement a gagné
Le congé de son bien-aimé.

Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée. Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands idéalistes:

Trois jeun' tambours—s'en revenant de guerre,
Le plus jeune a—dans sa bouche une rose.
La fille du roi—était à sa fenêtre.
—Joli tambour,—donne-moi, va, ta rose.
—Fille du roi—donne-moi, va ton coeur.
—Joli tambour—demand' le à mon père.
—Sire le roi,—donnez-moi votre fille
—Joli tambour—tu n'es pas assez riche.
—J'ai trois vaisseaux—dessus la mer jolie;
L'un chargé d'or,—l'autre d'argenterie
Et le troisièm'—pour promener ma mie.
—Joli tambour—tu auras donc ma fille.
—Sire le roi—je vous en remercie,
Dans mon pays—y en a de plus jolies[12].

[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]

Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux. Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins. C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: Sortie de garnison. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille, des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde. Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux de malice et de sentiment.

J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une rose aux lèvres, devant la fille du roi.

Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:

… Méchante femme,
Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
En voilà quatre à présent.

Et la femme répond ingénument:

J'ai tant reçu de fausses lettres
Que vous étiez mort à l'armée,
Que je me suis remariée.

Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment d'Anjou on désertait impunément:

Je suis du régiment d'Anjou,
Si je déserte, je m'en f…,
Le capitaine paira tout[13],

ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé «pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi, et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.

[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, Histoire des Français (t.
IV, p. 15 des notes.)]

Ils m'ont pris, m'ont mené
Sur la place de Rennes,
Ils m'ont bandé les yeux
Avec un ruban bleu:
C'est pour m'y fair' mourir
Mais sans m'y fair' languir.

Soldat de mon pays.
N'en dit' rien à mon père;
Écrivez-lui plutôt
Que je sors de Bordeaux
Pour aller en Avignon
Suivre mon bataillon.

En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison. Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:

—Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
Ta femme est accouchée d'un fils
—Ni de ma femm' ni de mon fils
Je ne saurais me réjouir.

Que l'on me fass' vite un lit blanc
Pour que je m'y couche dedans.
Et quand ce vint sur le minuit,
Le beau Renaud rendit l'esprit.

La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus belles inspirations du génie inculte.

—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
—C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté
Pour un plat d'or qu'est égaré.

—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
—Ma fille, ce sont les maçons
Qui raccommodent la maison.

—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
—C'est le p'tit dauphin nouveau né.
Dont le baptême est retardé.

—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
—Ma fille, c' sont les processions
Qui font le tour de la maison.
………………………………
—Dites-moi, ma mère, ma mie,
Irai-je à la messe aujourd'hui?
—Ma fille, attendez à demain,
Et vous irez pour le certain.

Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se tourne vers sa belle-mère:

—Tenez, ma mer', voilà les clefs:
Allez-vous-en au petit né.
Vêtez-le de noir et de blanc.
Quant à moi, je reste céans.

Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère, voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut atteindre?

Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai, pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal. Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.

À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué, c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en combat singulier. Elle lui dit:

Prends ton épée en main,
Et moi ma quenouillette.

Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre. Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce et la bonté.