III
CHANSONS DE LABOUR
Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les laboureurs arauder leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme, à l'housteau
Vous aurez du r'nouveau.
En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte d'une morne rudesse:
Le pauvre laboureur,
Il est bien malheureux!
Du jour de sa naissance
Il a bien du malheur;
Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle,
Qu'il fasse mauvais temps,
L'on voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs!
La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
Il est vêtu de toile
Comme un moulin à vent.
Il port' des arselettes:
C'est l'état d' son métier,
Pour empêcher la terre
D'entrer dans ses souliers.
Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec une juste fierté:
Il n'y a roi ni prince,
Ni ducque ni seigneur.
Qui n'vive de la peine
Du pauvre laboureur.
M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan, l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie antique dans l'âme provençale:
Venez pour écouter—la chanson tant aimable—de ces pauvres bouviers—qui passent leur journée—aux champs, tout en labourant.
Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
Quand vient l'aube du jour—que le bouvier s'éveille—il se lève et prie Dieu—et puis, après, il mange—sa bouillie de pois—c'en est la saison.
Aussitôt qu'il a mangé,—le bouvier dit à sa femme…
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit: «Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter, apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour—que celui de cette terre,—où du matin au soir,—je ne trouve que misère!—Le sillon—de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces. Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques. Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants; le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de «maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si, selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout, elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals, dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.