II
Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7 janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.
Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de la civilisation.
Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien, d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience: «Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses papiers et dont voici la teneur:
Monsieur,
Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet
avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la
comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
Debeaume.
Lorsque sur un pavé d'azur
Marche une reine orientale,
Elle n'a pas à sa sandale
Une escarboucle au feu plus pur.
C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier, actuellement sénateur, et de la lune.
Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution. Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque, d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le Javelot rustique ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du Salut public, il s'efforçait de finir et de parfaire.
Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée, fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie, dit-on.
On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon, voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander comme la bonne femme:
—Qui est-ce qui est mort?
—M. de Laprade.
—Que faisait-il?
—Il était poète.
—Est-ce lui qui vendait des olives?
Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.»
Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le Javelot rustique est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La visite au Tombeau de Jacquard résulte sans doute d'une des meilleures rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature, un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.
M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial:
«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard, le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants. L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean Tisseur.»
Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean Tisseur.»
Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient; n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique. Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.
«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture. Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.» À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage, la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»