III
Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les Voyages littéraires sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de Pauca paucis, qui rappelle Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M. Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces Pauca paucis que l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes nouveaux».
Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession; dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes de l'Anthologie.
Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:
Il ne demande point en don l'or indien,
Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse
Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.
Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!
Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un sentiment sincère s'exprime aisément.
Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce:
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus,
Un frère, des amis garderont ma mémoire.
Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire
Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux,
Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,
Tu veillas si longtemps…………………
……………………………………..
Surtout (je te connais) que devant toi personne
N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras
Pour porter témoignage, alors tu défendras
Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne
Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois
Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix.
Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,
Tu rediras s'il fut envieux ou méchant;
Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue;
S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant,
Il commit l'injustice ou trahit sa parole;
Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.
Toi qui me vis de près diras ce que je fus,
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que, par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.
La cigale encor tendre, engourdie, étonnée
De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil
S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil.
L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,
Tout humide à ses flancs est collée; et des grains
D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,
Comme si l'on voyait le sang à travers elles,
Fluide s'épancher en canaux purpurins.
Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,
Aura durci son aile et desséché ses flancs:
Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants,
De cymbales de fer retentir les espaces.
Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie, quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?
[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît à Lyon ses vieilleries lyonnaises. Mais je n'ai voulu, dans cette esquisse, indiquer que le poète.]