RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]
[Note 31: Camille Flammarion, Uranie. Illustrations de Bieler, Gambard et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]
M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir. J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.
Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme disait la comtesse de P…, si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.
M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi. Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:
—Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?
—Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.
Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés et des bois de renne couverts de figures d'animaux.
En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite, les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:
—Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.
Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome, est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.
Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer. C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à leur faire.
L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie. Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des gouttes de boue.
Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or, l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale l'universalité du mal et de la mort.
La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus, Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants, lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance; ce n'en est pas moins un désastre[32].
[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement dans l'Annuaire des longitudes pour 1891, que ces astéroïdes n'ont jamais été réunis.]
Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent, avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés, vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils, nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours, épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.
Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand, dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement. Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.
Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.
Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus. Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.
Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.
C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas, les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient continuel de la terre aux cieux.
Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «Inferi» et tout autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le Primum mobile et le Coelum empyreum, séjour des bienheureux. Au XVIe siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des découvertes de Galilée. Tout à coup, le Coelum empyreum s'est effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée qu'elle avait condamné.