M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]
[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice
Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]
Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie. Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir. Tobie est un conte charmant qui rappelle à la fois l'Odyssée et les Mille et une Nuits. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.
Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel, Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides, innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu, sub chirographo, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.
L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de Nephtali, juvenem splendiduum. Tobie et son guide céleste parviennent heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent. Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis, songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de suffoquer (quod suffocaret) ses maris, et même l'accablaient de coups, en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»
Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:
«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.
Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains que je ne meure.»
Mais Raphaël le rassura.
«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu avec elle.»
Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait fuir le jaloux Asmodée.
Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale, il lui souvint des conseils de l'ange.
«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu, car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»
Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la volonté divine.
Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson rendit la vue au vieux Tobie.
Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien, d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte chaldéen manque tout à coup.
Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est, et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.
Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore.
Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui de Nephtali, Raphaël répond:
…..Cet amour est permis.
Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis
Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce,
Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe.
Vous devez—et l'amour rend bien doux ce devoir—
Perpétuer la race élue, afin de voir
Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie,
Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie.
Il faut que sur la bouche en fleur des épousés
La prière du soir chante avec les baisers.
Enfant, le mariage est une sainte chose.
Afin que le regard de l'Éternel se pose
Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux,
Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.
Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle:
Passez en prières ferventes
La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes;
Que les subtils parfums, les musiques de l'air
Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair;
Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive
Dont vous ne verrez point les spirales de feu,
Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu.
Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui, dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il est à propos de rappeler que Tobie n'est point un livre canonique. D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée. Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux rôles d'Asmodée et du poisson—car le poisson parle—il imagina que le poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette identification à sa sagesse profonde.
Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym, Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit, qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît, disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!
Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29 mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes. À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché.
Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui, qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. Alligatio diaboli est non permitti, etc., etc.
Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent Le Sage, l'auteur de Gil Blas. Il y perdit sa théologie, mais il y devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa profession:
Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes nouvelles de France… Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon.
L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M. Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur «la scène à faire» et sur «l'art des préparations».
Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public en ces termes:
Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire.
Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux?
Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!…
Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues;
Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.
Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer,
Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.
Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement», c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité, qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M. Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces deux chastes enfants.
Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit, en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes, charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin, je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire. Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est tirée, comme on verra, d'une autre source.