II

Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible par moments, c'est la faute du poème,—je crois qu'on dit le poème, en langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent, la Jeanne d'Arc du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et pure, l'historien ajoute:

[Note 37: Un vol. in-8°.]

Remarquons la vibration particulière de sa voix: Vox infantilis, quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire. Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna ses traits in extremis et ne la quitta qu'au marchepied de la charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.

J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent, elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte, et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à sa servante. Et que lui reprochait-il?

De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.

La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
Quelque diable aussi…..

le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée. Vox infantilis, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.

Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers 1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé, la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.

Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.