I
[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M.
Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph
Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]
Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses vertus sont sur nous.
Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle signifie union et fraternité.
La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main, dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir, à Luther.
Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux apparences et craignent que tout ne soit illusion.
La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents.» Dicens quod erat misa pro consolations pauperum et indigentium.
Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce; elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent la forme achevée et parfaite.
Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne rêvais-je pas?… J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux, qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames, l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les feuilles et les fleurs.
[Note 36: Quicherat met charmine, dont je ne puis découvrir le sens.
Ne faut-il pas lire charminé, carminata?]
Chaque année, le dimanche de Lætare, ou dimanche des Fontaines, qui est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant. Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi. Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la vieille Béatrix, disait innocemment:
—J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean. Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source? Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois pourtant que ce prêtre chassait les fées.
Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule, prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de la nature.
Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre inconnu, les fées parleraient.
Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la Voie sacrée, fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne:
—Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime. C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens, le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang… Tu es belle, ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été. Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant des couronnes d'or, et elles diraient:
—Jeanne, sois bonne fille!
Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves, de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur, la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses, la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen. S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord, il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible, il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc. Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que les apparitions des saintes avaient laissé—du moins nous l'imaginons—sur la belle illuminée de Domrémy.