OCTAVE FEUILLET[47]

[Note 47: Honneur d'artiste, 1 vol in-18.]

Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public, dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9 Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte, sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur générale, en se portant sur l'Abbé Constantin avait montré la fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies. Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon, les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence, n'eurent point de part à l'action libératrice.

Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on l'entend et même avec politesse si l'on veut.

M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges, j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.

Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer Honneur d'artiste à quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté.

Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure. Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages. C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse. Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine insensée de l'idéalisme, dementes ruinas. Mais son règne a laissé des monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que Germinal. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M. Zola à l'abri de l'injure.

Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce, l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre reste en partie debout.

Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y perdent leur innocence et les critiques leur bonté.

Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à l'exclusion de l'autre.

La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita ses amis à secouer son joug.

L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore, abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme. Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec le diable.

M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre littérature sur la raison et le goût.

On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi. On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un arrangement, un ordre, une composition.

Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup de force. Nous l'avons retrouvé dans Honneur d'artiste, ce coup qui porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang au saut d'une haie.

Ces causeries, pour être fidèles à leur titre, doivent rester dans la vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi. Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu Honneur d'artiste, relisez Fort comme la mort, de M. de Maupassant. Vous prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M. de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un chef-d'oeuvre en son genre.

Un mot encore, que je dirai tout bas:

Certains épisodes d'Honneur d'artiste ont un ragoût dont plus d'une lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.

Épatant, se dit-il.

Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge.

Il y a aussi l'épisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des propos à faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M. Feuillet lui-même, dans un précédent ouvrage.

Me voilà au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre dans mes idées, mais je crains d'avoir brouillé certaines choses. Ce n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un peu de méthode.

Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous rechercherons l'action du maître sur les conteurs contemporains et nous lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient de paraître (les Romanciers d'aujourd'hui), M. Le Goffic fait observer que M. Rabusson procède de M. Octave Feuillet, mais en prenant la contre-partie des idées du maître. Et cela est vrai. M. Feuillet nous décrit le monde avec une indulgence caressante et un idéalisme coquet. M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du monde.

Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du pauvre Citron

Il dit fort posément ce dont on a que faire
Et court le grand galop quand il est à son fait.

30 décembre 1890.

Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa mort dans le Temps du 31 décembre 1890.

Octave Feuillet est mort hier. Un coeur délicat et pur a cessé de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une bonté fine et une bienveillance ingénieuse et qu'il mettait de la grâce dans sa cordialité. C'était, j'en ai pu juger, un galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les délicatesses du goût. Bien qu'il touchât à la vieillesse, il avait gardé je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte plus cruelle. Il avait retenu des belles années l'air amène et le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touché. Né avec une excessive délicatesse nerveuse et sensible au point de ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces dernières années, sa santé était gravement troublée; mais les maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent de si brusques rémissions, elles sont de leur nature si bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent, on a cessé de les craindre quand elles s'aggravent réellement. La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma part, j'ai peine à sortir de l'étonnement douloureux où elle me jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots la perte que les lettres viennent de faire.

Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises du talent d'Octave Feuillet. Nous avons montré son art de composer, son entente du bel arrangement et sa science des préparations. Il fut à cet égard le dernier classique. Il avait des secrets qui sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et particulièrement l'unité de ton, qu'il observait en maître et qui donne à ses romans une incomparable harmonie.

Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les caractères et marquer les situations. Il avait le goût, la mesure, le tact; et il était unique pour tout dire sans choquer.

Un art nouveau est venu après le sien, un art qui a marqué sa place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans doute, d'opposer une forme d'art à une autre. Chaque génération coule sa pensée dans le moule qui lui plaît le mieux. Il faut comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique n'a plus qu'à l'expliquer.

Pour la même raison, il faut admettre aussi l'idéalisme d'Octave Feuillet, qui vint après le romantisme. La part d'Octave Feuillet fut d'être le poète du second empire. Maintenant que ses créations reculent dans le passé, on en saisit mieux le caractère et le style. Ces Julia de Trécoeur, ces Blanches de Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vérité: elles sont des femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet, l'agité, le brûlé de ce temps, où il y eut une grande poussée de sensualisme et de vie à outrance. Dans leurs sens affinés commence la névrose.

Octave Feuillet fut le révélateur exquis d'un monde brutal, sensuel et vain. Il eut dans la grâce l'audace et la décision et il sut marquer d'un trait sûr la détraquée et le viveur; ce classique nous montre la fin d'un monde.

Il est vrai, et vrai parfois jusqu'à la cruauté. Mais il est poète; il a l'indulgence du poète; il embellit tout ce qu'il touche sans le dénaturer. Il déploie avec amour tout ce qui reste d'élégance et de charme dans cette société qui n'a plus d'art et où la passion même est sans éloquence. Il pare ses héros et ses héroïnes. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour cela? Non, certes! Par tous les temps, et même dans les sociétés fiévreuses et malades, la nature a sa beauté. Cette beauté, l'artiste la découvre et nous la montre.

La poésie de Feuillet c'est la poésie second empire. Le style de Feuillet, c'est le bon style Napoléon III. Quand la crinoline aura, comme les paniers, le charme du passé, Julia de Trécoeur entrera dans l'idéal éternel des hommes.

Il est à remarquer que ce romancier des faiblesses élégantes et des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le luxe, était un solitaire. Il vécut une grande partie de sa vie paisible caché dans sa petite ville montueuse de Saint-Lô, en compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui par le caractère, comme par le charme du bien dire (on le saura peut-être un jour), était digne de partager la vie de cet écrivain galant homme.