IX

—Ainsi, vous repassez votre bréviaire, Nola.

—Il faut bien... C’est pour me donner du ton, monsieur le syndic. Et si ça vous démange de me payer un verre, ne vous gênez pas.

—Combien en avez-vous déjà bus?

—Je vous dirai le quantième ce sera, quand vous l’aurez offert.

Maître Gavran aime à taquiner la commissionnaire sur ce qu’il appelle son «péché mignon». Elle lui répond, d’ailleurs, avec usure. J’assiste au colloque du haut des marches de l’escalier. On vient de m’appeler à table, pour le repas du soir. Il est sept heures environ. Dehors, c’est la nuit hâtive, la pluie intermittente, la rafale, le ciel inclément. Je ne suis pas plutôt descendu que le syndic me demande à brûle-pourpoint:

—Vous en êtes, n’est-ce pas?

—De quoi donc?

—Mais... du proella, chez Marie-Ange.

—Le monsieur lui doit bien cela,—insinue Nola Glaquin, en relevant pour s’essuyer la bouche le coin de son tablier.—Était-elle assez jolie pourtant, l’autre samedi, lorsque vous alliez côte à côte, dans la montée du Stif!... Jolie et alerte, en ses bas blancs, la jupe troussée!... Elle était comme une lumière, vous souvenez-vous?... comme un feu follet de la mer. Ah! elle est cruellement changée, la pauvre! Elle ne boit ni ne mange. Vous ne la reconnaîtrez plus quand vous la verrez...

On entend dans la rue des grincements de portes qui s’ouvrent, la cantilène lugubre d’une voix qui glapit. Et la vieille de s’écrier:

—Seigneur Dieu! les annonciateurs!... A tantôt, là-bas!... N’oubliez pas de vous munir d’un fanal...

Je m’informe auprès du syndic:

—Alors, c’est pour ce soir, ce proella?

—Dame! nous sommes à la fin du neuvième jour, et l’on n’a rien trouvé.

—Et je ne serai pas indiscret?...

—Au contraire. On vous saura le plus grand gré de cette marque d’estime... Prenez le temps de souper. Moi je vais quérir une lanterne et, si vous voulez, dans une demi-heure, nous partirons ensemble.

A peine s’est-il esquivé que les dalles du couloir retentissent d’un bruit de sabots cloutés.

—Ne vous étonnez pas, me dit la fille qui me sert: ce sont les annonciateurs.

Ils sont là trois ou quatre hommes, tête nue, et qui hurlent en chœur, d’un ton lamentable:

—Paix et prospérité à ceux de cette maison! Priez pour la pauvre âme de Jean Morvarc’h. Vous êtes avertis, de la part de ses proches, que son proella sera célébré cette nuit, au manoir de Cadoran.

Madame Stéphan leur verse, selon l’usage, une rasade d’eau-de-vie, et ils s’en vont. Mais, longtemps encore, leur plainte traîne dans le noir des ténèbres extérieures, mêlée au crépitement de l’ondée et aux grands souffles irréguliers de la tempête. Des mots, toujours les mêmes, vous arrivent comme à travers un cauchemar:

—Morvarc’h... proella... Cadoran!...

On dirait je ne sais quelle litanie barbare criée dans une langue inconnue.

Nous nous sommes mis en route, sous la pluie. Un pêcheur du voisinage m’a prêté son ciré des gros temps, si raide qu’on le croirait en métal; les trombes d’eau sonnent là-dessus comme sur du zinc. Nous avançons péniblement. N’était le fanal du syndic, on ne verrait goutte. A l’entour du cercle de lumière vacillante qu’il projette, se meuvent des ombres immenses, impénétrables, comme si nous marchions dans l’obscurité d’une forêt de rêve, parmi des fantômes d’arbres agités par les vents. La mer roule des bruits effrayants. On songe à quelque chasse diabolique, au loin, avec des grondements, des abois, des galops de bêtes invisibles, des décharges soudaines, un hallali féroce rugi à pleine trompe par toutes les puissances de l’abîme.

—Oh! fait maître Gavran, ce n’est rien... Un petit prélude seulement!... Venez en décembre, en janvier; vous entendrez d’autres concerts!

Par instants, il y a comme des pauses, des accalmies inattendues, d’inquiétants silences, pendant lesquels nous percevons, un peu de tous côtés, des appels de voix humaines; des lanternes se croisent, des saluts s’échangent:

—Vous y avez été, les gars?

—Oui bien. Et vous aussi, vous allez?

—Nous allons!

Cela est d’une impression très mystérieuse, ces gens qui vont ou qui reviennent, ces conversations qu’on saisit sans voir personne, et surtout cette procession de fanaux qui passent, brillent, disparaissent, comme une sarabande d’insectes phosphorescents dans l’épaisseur flottante des ténèbres. Mais le plus extraordinaire, ce sont les phares, celui du Stif sur notre droite, celui du Créac’h à notre gauche. On ne distingue que leurs feux qui ont l’air de brûler dans le vide, au-dessus des lourdes masses d’ombre. Ils ajoutent encore, si possible, à l’horreur de cette nature déchaînée, achèvent de lui donner je ne sais quoi de chaotique, d’absurde et de fou. Le Stif fait l’effet d’une lune blafarde, barbouillée de sang, qui tournerait sur elle-même, en proie au vertige de l’épouvante, tandis qu’à l’autre bout de l'île, le Créac’h semble une comète clouée dans l’espace, et qui s’impatiente et qui bondit.

—Nous sommes à la Pointe sauvage, annonce le syndic.

On le sent aux embruns qui vous cinglent, à cette poussière de sel répandue dans la nuit, comme un grésil, et dont l'âcreté vous pénètre, s’infiltre en vous par tous les pores; on le sent surtout au tumulte des eaux, à leur grincement parmi les galets, à leurs longues détonations sourdes dans les anfractuosités des roches, presque sous nos pieds.

Une lueur fixe, un point de clarté dans un amas de ténèbres immobiles... C’est là. Nous sommes arrivés.

La même disposition que dans la plupart des demeures ouessantines: un couloir étroit donnant accès, d’un côté, dans une espèce de magasin où se gardent les provisions, les outils agricoles des femmes, les engins de pêche des hommes,—de l’autre, dans une salle plus spacieuse, à la fois cuisine, réfectoire et chambre à coucher. C’est dans celle-ci que nous entrons ou, du moins, que nous essayons d’entrer, car elle regorge de monde, d'îliennes accroupies sur leurs talons, d'îliens debout, fronts découverts et les bras croisés, dans l’attitude de la prière. Force nous est de faire station à la porte, d’attendre la fin de l’oraison bretonne. J’explore des yeux cet intérieur où le hasard m’avait empêché de venir quelques jours plus tôt, alors qu’on y pouvait respirer encore l’atmosphère accueillante et tiède des logis heureux. Il est bien tel que je me le représentais d’après ce qu’on m’en avait dit; c’est bien le nid de mouette que je rêvais à Marie-Ange. Les murs sont badigeonnés de frais, les meubles luisent; une boiserie blanche à filets verts encadre le foyer. Dans l’angle de gauche voici le nid nuptial, désormais le lit du veuvage; des courtines d’indienne à fleurs le décorent. Sur le banc à forme de coffre, par lequel on y monte, repose un de ces berceaux primitifs, en chêne sculpté, où les anciens imagiers de Bretagne s’ingéniaient à tailler en relief des figurines de saintes, protectrices de l’enfance... Mais la prière s’est tue: un remous se fait dans l’assistance, et le vieux Morvarc’h s’avance vers nous. Il me marque en termes fort décents combien il me sait gré de m’être dérangé, en dépit de l’orage.

—Suivez-moi, dit-il.

Et il nous ouvre un passage derrière la foule qui, du reste, commence à s’éclaircir, à s’écouler au dehors, l’oraison finie, pendant qu’un flot de nouveaux arrivants se pressent sur nos pas.

Je me trouve devant une table massive dont un lit à deux étages m’avait jusqu’à présent dérobé la vue. Une nappe à franges la recouvre. Au milieu, sur un oreiller servant de coussin, est couchée à plat une croix de cire jaune, grossièrement façonnée et qui garde encore l’empreinte des doigts malhabiles qui l’ont pétrie. Au chevet de la croix, une photographie, «le portrait du défunt», me souffle le syndic. Elle remonte à quelques années déjà, au temps où Jean Morvarc’h «naviguait à l’État» et courait le monde sur la Melpomène. C’est une photographie peinte, ainsi que les aime le goût naïf des gens de mer. Les yeux, jadis, furent teintés de bleu de Prusse, les pommettes et les lèvres, de carmin. Mais la couleur, les traits, les contours même du corps, tout cela est pâli, effacé, devenu lointain et comme noyé en des profondeurs d’eau. Mystérieuse et spectrale image de quelqu’un d’englouti!... Une mite promène sous le verre du cadre ses élytres d’argent.

Une vieille qui se tient au haut bout de la table, le dos à la fenêtre, et qui n’est autre que Nola Glaquin, coiffée de la capeline de deuil, me tend un rameau de goémon vert trempé dans de l’eau bénite, pour que j’en asperge la croix du proella. Elle dit:

Requiescat in pace!

Et, comme il se doit, je réponds:

Amen!

Le même cérémonial s’accomplit pour le syndic, puis pour chacune des personnes qui défilent derrière nous, en sorte que c’est un perpétuel fredon de paroles latines parmi des susurrements discrets de conversations à demi-voix.

—Vous désirez peut-être saluer la veuve? me demande Paôl-Vraz.

De l’autre côté de la table, du «tréteau funèbre», pour parler comme les Bretons, trois femmes sont assises sur des escabeaux, enveloppées toutes trois en des mantes pareilles, d’épaisses mantes de drap noir aux plis rigides, dont les cagoules rabattues ne laissent rien voir du visage incliné sur la poitrine. La coutume veut, paraît-il, qu’en de telles occurrences la «nouvelle veuve» se fasse assister des deux veuves de l'île chez lesquelles furent célébrés les plus récents proellas.

J’essaie de reconnaître la tournure de Marie-Ange, mais en vain: les trois figures immobiles et voilées demeurent énigmatiques, semblables à trois Parques, à trois déesses de la mort, ensevelies dans leurs longs vêtements funèbres. Leurs mains mêmes sont ramassées sous l’étoffe. D’ailleurs, il fait sombre dans ce recoin, mal éclairé d’un reflet trouble par les deux cierges qui brûlent sur la table, en des flambeaux d’église, de hauts flambeaux de fer forgé.

—Marie-Ange, dit Paôl-Vraz, c’est le monsieur...

Une des femmes, celle qui est le plus près de l'âtre, entr’ouvre sa mante, me tend la main et articule d’une voix sourde un faible: «Merci!»... C’est tout. La tête n’a pas fait un mouvement, le noir capuchon qui couvre le visage ne s’est point relevé.

Le logis cependant, à demi vidé tout à l’heure, s’est rempli de nouveau, envahi par une fournée de proches, d’amis, d’invités et, sans doute aussi, de curieux. Nola Glaquin annonce:

—Nous allons réciter un De profundis...

Nous nous asseyons sur le banc, contre le lit clos. Ce serait manquer à la bienséance que de sortir, une fois commencée la prière. A ma gauche, sur le berceau de chêne, dort d’un paisible et blanc sommeil le dernier rejeton des Morvarc’h de Cadoran. La commissionnaire avait raison: c’est un enfant superbe. Des frisons d’un blond cendré—les cheveux de lumière de Marie-Ange—auréolent déjà son petit front obstiné, creusé entre les sourcils d’un sillon vertical. Il y a comme une énergie naissante dans l’expression encore indécise de ses traits. Il dort bravement, les poings en l’air. Le vieux psaume murmuré à l’intention des mânes paternels lui est une chanson de nourrice peu différente des antiques ballades en langue bretonne dont il a coutume, aux soirs ordinaires, d’être bercé. Il dort dans sa couchette à forme de barque, en attendant que d’autres barques l’emportent sur les mêmes eaux où son père a sombré... Puissent les Sirènes du Fromveur, les légendaires ennemies de sa race, lui être plus clémentes!

Je les avais oubliées, tout à la pensée de me trouver face à face avec Marie-Ange; mais elles sont là qui ne cessent de hurler autour de la demeure, les mystérieuses puissances de la tempête, ouvrières de destruction et de mort. Elles ébranlent les vitres, elles font cliqueter les ardoises du toit, et parfois, par le tuyau de la cheminée, soufflent jusque dans la salle leur haleine vivante, humide et salée. Lorsque Nola Glaquin prononce le requiescat in pace final, c’est un hou! strident, sauvage, le rire démoniaque des vents et de la mer qui éclate en guise d'amen.

Nous nous disposons à nous lever, mais Paôl-Vraz nous retient.

—Voyons, pas avant le prezec! insiste-t-il.

—Il n’est donc pas encore prononcé? demande le syndic.

—Non. Tous les membres de la famille n’étaient pas arrivés.

Docilement nous reprenons nos places,—le syndic, par devoir, pour obéir à la tradition, et moi, pour faire comme lui, mais non sans un vif intérêt de curiosité. Au fond, puisque l’occasion m’en était offerte, il m’en eût coûté de ne point l’entendre, ce prezec, cette espèce de vocéro ouessantin, avec la commissionnaire de l'île pour vocératrice.

—Mais d’abord, si vous mangiez quelque chose, nous propose le vieux Morvarc’h... C’est l’heure du repas de minuit.

Une agape est servie, paraît-il, dans l’autre pièce: du pain, du lard, des viandes fumées, et le mets national, le far, un mélange de farine d’orge, de pommes de terre râpées et de pruneaux secs, cuit dans un chaudron sous la cendre. Nous déclinons l’invitation. Le vieux s’éloigne, va conférer avec Marie-Ange, puis grimpe l’escalier qui mène à l’étage, pour redescendre l’instant d’après, portant une fiole encrassée, au col brunâtre, qu’enrubannent des algues flétries.

—Si vous ne mangez pas, vous boirez, fait-il. Ceci, monsieur, c’est du vin de la mer. Ma belle-fille avait mis la bouteille de côté pour quand vous viendriez. Vous deviez la vider avec Jean. Nous trinquerons, si vous voulez bien, au repos de son âme.

Cela est dit simplement, sans vaine sentimentalité, mais d’un ton qui ne manque pas de noblesse. Et nous buvons le vin d’épave en commémoration de l’épave humaine que la tourmente roule à cette heure, Dieu sait où!...

Nola Glaquin, qui vient de réparer ses forces, rentre du bas bout de la maison, suivie de la plupart des autres «veilleurs». Elle a les lèvres humides, les yeux brillants.

—L’eau vulnéraire!—marmonne le syndic. Pour être à la hauteur, il faut qu’elle soit à moitié soûle!

Et l’eau vulnéraire, ce gin de Bretagne, doit être, en effet, pour beaucoup dans l’animation singulière de la vieille femme; mais on y sent autre chose encore, une ivresse spéciale et quasi prophétique, une sorte de délire sacré. Au lieu de regagner le poste qu’elle occupait jusque-là, dans l’embrasure de la fenêtre, elle se campe debout au pied de la table, et chacun fait cercle derrière elle. Seules, les trois veuves, hiératiquement accroupies dans leur coin d’ombre, n’ont pas bougé. Le silence est profond; la rafale même a fait trêve, et la mer, qui sans doute a baissé, n’est plus qu’une grande rumeur solennelle, un tonnerre lointain, dans l’espace. Nola commence:

—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais dire le prezec de Jean Morvarc’h...

Un arrêt de quelques secondes. Toutes les oreilles sont tendues, et c’est à peine si l’on ose respirer. La vocératrice se recueille, le regard fixé sur la photographie du mort. Et soudain, comme d’une écluse ouverte, le torrent de sa parole se précipite. C’est d’un débit à la fois entraînant et monotone. Cela rappelle le récitatif adopté par les acteurs bretons dans la représentation des Mystères. Les notes élevées alternent avec les notes basses, suivant un mode large et simple, tour à tour fougueux et plaintif. Et, dans ce dialecte sonore d’Ouessant, cette mélopée tantôt aiguë, tantôt gémissante, a le charme d’un sortilège barbare, je ne sais quelle vertu d’incantation.

—Ne dites pas,—s’écrie la «prêcheuse» au début de son improvisation,—ne dites pas: «Le bonheur est sur cette demeure». Le bonheur est comme les goélands. Il se pose ici, puis là, entre deux vols; mais il fait son nid dans des lieux inconnus...

Où semblait-il que l’on dût être plus heureux qu’en ce manoir de Cadoran, «un des plus anciens de l'île»? Des champs au soleil, une barque solide sur la mer, des piles de linge dans les armoires et, entre les piles de linge, des piles d’écus accumulés par la sagesse des vieux parents. Un homme robuste et travailleur, une femme économe et gaie, un enfant bien venu... Les perfections de Jean Morvarc’h, Nola les énumère en ces termes:

—Il était doux envers sa femme, respectueux envers le chef de sa famille et ne souhaitant point sa mort pour jouir plus promptement de ses biens, serviable envers ses voisins, point avare avec ses matelots et ses domestiques...

A ce moment, derrière nous, au fond de la pièce, un sanglot retentit, un soupir long et triste, comme une plainte de bête battue. Je me retourne et, par-dessus les têtes, au dernier rang des auditeurs, j’aperçois le mufle de Maout-Eûssa,—de Maout-Eûssa à qui je n’avais plus songé depuis le soir tragique, et dont le crâne aplati, les mâchoires proéminentes dessinent sur la blancheur éclairée de la muraille un mélancolique profil de chameau.

—Pas plus fier qu’il ne faut avec le pauvre monde,—continue, sans s’interrompre, l’évocatrice,—toujours le premier à l’ouvrage, sur la semaine, le premier à la messe, le dimanche; ne s’attardant jamais à l’auberge après le couvre-feu; cher à ses proches, estimé de ses semblables, plein de déférence pour son recteur; un homme modèle, enfin,—et le voilà parti!...

Nola glisse très vite sur la catastrophe. Elle s’arrange de façon à ménager les susceptibilités des Morvarc’h, tout en sauvegardant les droits de la légende.

—Les autres s’en vont dans un coup de temps, dans un coup de mer... Lui s’en est allé par mer belle, sous une nuit d’étoiles. Ne dites pas: «La mer est traîtresse!» La mer n’est pas plus traîtresse que la terre. Quand la mort commande, il faut obéir. La mort est la reine du monde. Ainsi Dieu l’a voulu, depuis la faute du premier père. Que sa sainte volonté soit bénie!...

La passe dangereuse franchie sans encombre, la «prêcheuse» se livre toute à l’inspiration qui l’emporte. Les yeux enfiévrés, la voix haletante, elle interpelle le «disparu».

—Les flots t’ont pris, et ne t’ont point rendu à ceux qui te pleurent... Mais tu ne seras point leur jouet: car, avec la cire des abeilles, nous avons fait pour toi la croix du repos. Vois, nous célébrons ton proella... Moi, Nola Glaquin, qui te parle, je sais que tu m’entends! Tu es ici où nous sommes, où sont tes proches, où sont tes amis. Tu es dans la croix où nos prières t’ont enfermé. Nous te porterons à la chapelle du cimetière, et là, tu feras ton purgatoire jusqu’au jour du dernier jugement... Tu quitteras tout à l’heure cette maison, comme si tu avais trépassé dans ton lit. Un prêtre mènera ton deuil, et les chants de la mort seront chantés sur ta dépouille. Prends congé des tiens, pauvre âme, de celui-ci, ton père, qui t’a nourri, de celle-ci, ta femme, que tu as tant aimée, de ton fils, qui est ton sang, et de nous tous qui avons sur toi jeté l’eau bénite. La paix de Dieu soit avec ton anaon! Ainsi soit-il!

Une sueur abondante baigne le visage enflammé de Nola, colle à ses tempes les mèches de ses cheveux gris... Tandis qu’on s’empresse autour d’elle, nous gagnons la porte, heureux de secouer au vent de la nuit les images lugubres dont nous avons le cerveau hanté, d’échapper à cette atmosphère de sépulcre, de respirer l’air du dehors, purifié par la tempête, où circule déjà la fraîcheur saine, le virginal frisson du matin.

—Tenez, fait le syndic, les vents ont calmi... Les barques pourront sortir.