X
Elles furent vraiment imposantes, ces obsèques fictives de Jean Morvarc’h. Dès le point du jour, aussitôt que la veillée funèbre eut pris fin, les glas se mirent à tinter, non seulement à l’église paroissiale, mais dans tous les sanctuaires de l'île; puis, sur les huit heures, on vit s’avancer le cortège, un long fleuve noir précédé, comme d’un ourlet d’écume, par les ecclésiastiques et les chantres en surplis. Il venait à travers les pâtis, à travers les chaumes, grossi sans cesse de nouveaux affluents que déversaient les routes, les fermes, les hameaux du parcours. La mer, houleuse encore, tendait tout l’horizon d’une large bande d’azur sombre, lamée d’argent. Un soleil blanc—le soleil des lendemains de grande pluie en Bretagne—luisait dans le ciel nettoyé.
Au milieu de la nef, le catafalque était dressé. On y déposa la croix de cire que portaient, couchée sur un brancard, quatre pêcheurs homardiers du clan des Morvarc’h. Et l’office commença... Je songeais à l’avant-dernier dimanche, au moutonnement des coiffes claires, aujourd’hui endeuillées, aux voix douces des femmes entonnant du haut de la tribune le cantique des saints d’Eûssa, à celle surtout qui, s’élevant soudain, les domina toutes, et dont la vibration vous effleurait l'âme comme d’un toucher surnaturel...
La musique de cette voix, il me fut donné de l’entendre encore, au moment de quitter l’église; mais le timbre en était brisé.
C’était sous le porche. Debout entre les deux veuves, ses guides et ses soutiens dans la montée de son dur calvaire, Marie-Ange recevait les condoléances de la foule et les embrassades de sa parenté. Je m’approchai à mon tour, quand le gros de l’assistance se fut dispersé. Pas plus que la veille, elle ne leva vers moi son visage, encapuchonné dans son manteau. Elle me reconnut pourtant et me dit:
—J’ai su, par la petite gardeuse de chèvres, votre visite manquée de l’autre lundi... Hélas! si vous revenez un jour, à Cadoran-le-Neuf comme à Cadoran-le-Vieil ce sera, sans doute, la même ruine!...
Je balbutiai de vagues paroles, et ce furent tous nos adieux.
Elle s’en retourna là-bas, dans l’ouest. Je partis, de mon côté, par le premier vapeur... Oh! le triste chant des Sirènes, à la Pointe sauvage, et combien amer, en automne, le parfum des fleurs d’Ouessant!
FILLE DE FRAUDEURS
A MA FILLE ANDRÉE