IX
Que vous dirai-je, monsieur, des deux semaines qui suivirent? Elles constituent, dans ma vie, une période trouble, pendant laquelle, à proprement parler, je ne vécus pas. Je passai le temps à attendre qu’il passât et qu’il l’amenât enfin, cette date fatidique du 15 août dont la seule approche tenait toutes mes facultés en suspens. Je l’appelais et je la redoutais. Elle flamboyait devant mes yeux, en lettres fulgurantes. C’était une obsession, une hantise. Parfois, j’allais jusqu’à lui prêter forme humaine. Elle se dressait au chevet de mon lit comme la figure silencieuse et voilée du Destin. Lorsque je ne fus plus séparé d’elle que par une nuit, les heures se firent encore plus pesantes, plus interminables. C’était à croire, en vérité, que le jour ne se lèverait jamais.
Il se leva, cependant... On chômait, à cette époque-là, le 15 août, même dans l’administration des Douanes. Au cours de l’après-midi du 14, j’avais eu soin d’annoncer tout haut à qui voulait l’entendre que je profitais du congé de l’Assomption pour me rendre à Perros, auprès de ma mère; puis, dans la soirée, ayant mandé Quéméner au corps de garde, je lui remis, dans son enveloppe scellée, le rapport que j’adressais à mon capitaine et dont je ne m’étais pas un instant dessaisi.
—C’est un pli chargé, lui dis-je. Je ne vous le confie que pour le cas où je ne serais pas de retour mercredi matin (le 15 tombait un mardi). Il se peut que ma mère me retienne. Si je ne suis pas venu vous le redemander avant dix heures, vous le prendrez sur vous et partirez vous-même pour Lannion. En le déposant à la capitainerie, ne manquez pas d’avertir que c’est urgent.
—Entendu, lieutenant. J’exigerai un récépissé.
La chaleur avec laquelle je pressai la main de ce digne sous-ordre dut l’étonner: je n’étais guère coutumier de ce genre de démonstrations. Il n’y vit du reste pas plus loin, tandis que ma mère!... Rien qu’à ma mine, quand je franchis le seuil du petit appartement qu’elle occupait, depuis son veuvage, au rez-de-chaussée d’une des plus antiques maisons de Perros, sur la rade, elle flaira, comme on dit, du nouveau.
—Il y a quelque chose de changé en toi, prononça-t-elle en me poussant dans le jour de la fenêtre et en rajustant ses besicles, pour mieux me dévisager.
—Parbleu! mère, il y a que je suis lieutenant... C’est un autre tintouin!
—Ta, ta, ta! tu l’avais déjà, ton épaulette, lorsque tu as fait une pointe jusqu’ici, le mois dernier, avant de gagner ton poste, et, pour ce qui est des responsabilités, tu en as affronté de plus graves, là-bas, dans les factions terriennes... N’essaye donc pas de me mentir, Julien!
Je finis par lui confesser que je me sentais sur le point de devenir sérieusement amoureux.
—Seulement, ajoutai-je, ne me questionne pas davantage. Tout cela n’est encore qu’à l’état de projet.
—Oui, dit-elle avec sa nature superstitieuse de Bretonne, il est imprudent de parler de ces choses tant qu’elles ne sont pas décidées.
Elle ajusta sur ses vieilles épaules son grand châle de cérémonie et nous allâmes ensemble à l’église entendre la messe, parmi la population perrosienne endimanchée. Elle était toute fière d’exhiber son fils, l’excellente femme, et la majeure partie de la journée fut consacrée à des visites, qui me parurent singulièrement longues, chez des parents, des amis, ou même de simples connaissances. Partout, je feignis de m’intéresser aux caquetages les plus enfantins. Je me montrai d’autant plus gai que j’étais plus énervé. L’ironie de la situation, d’ailleurs, m’amusait presque. Je songeais entre deux rires:
—Demain peut-être les bonnes gens que voilà, si l’on retrouve mon cadavre, feront la veillée des larmes autour de mon cercueil.
Par exemple, pour peu que je rencontrasse à ces moments-là les yeux de ma mère, tout mon courage fondait... Comme je la ramenais au logis, son bras sous le mien, nous croisâmes sur le quai Désiré Larsonneur, pilote en retraite, mais pêcheur impénitent, et qui m’avait plus d’une fois bercé dans ses dures mains calleuses.
—Parfait, Désiré! Je n’aurai pas à vous relancer à domicile. Vous prenez la mer, ce soir, n’est-ce pas?
—Au jusant de six heures, oui, mon petit... Vêpres dites, la fête est close. Je finirai mes dévotions dans les parages des îles, en relevant mes casiers... C’est-il que tu veux être déposé à la Pointe de Louannec?
—Précisément. Vous m’épargnerez la moitié du chemin.
—Tope là. Je t’embarque.
Ma mère, dès qu’il se fut éloigné, se plaignit de ce que je voulusse la quitter si vite. Je dus essuyer une douce gronderie. N’y avait-il donc plus de voitures à Perros?... Que ne l’avais-je laissée faire!... Elle eût prié Jouan Meur, le boulanger, de me reconduire en char à bancs, et j’aurais toujours été assez tôt de repartir à nuit pleine, après avoir dîné avec elle, chez nous, en tête à tête... Drôle d’idée de m’en retourner en bateau! Et dans quel bateau, encore!
—Une «carque», tu sais, ce canot de Désiré!... De l’eau pourrie plein la cale et des entrailles de poisson traînant partout... Je ne te vois pas là dedans avec ton bel uniforme neuf!
Je m’attendais à l’objection.
—Aussi n’ai-je pas l’intention de le garder sur moi. Tu dois avoir, parmi les vêtements que tu as conservés de papa, quelque vieille défroque de loup de mer qui n’en est plus à craindre les taches. Une paire de bottes, une vareuse, un foulard, un suroît et des braies de toile goudronnée suffiront...
Elle m’aida elle-même à changer d’accoutrement. Dieu! qu’ils tremblaient d’émotion, ses pauvres doigts, en maniant ces frusques, une à une! C’était comme si elle eût remué autant de chers et douloureux souvenirs. Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller. Elle crut que je pensais, comme elle, au père mort.
—Toute sa ressemblance! soupira-t-elle. Il était ainsi, trait pour trait, le jour qu’il me vint demander en mariage.
Je la pris dans mes bras et la serrai, d’une longue étreinte, sur mon cœur. Il y avait tant de chances pour que ce fussent là des adieux éternels!... Je courus d’une haleine jusqu’au môle où la barque de Larsonneur était déjà sous voiles. L’instant d’après, nous filions grand largue vers les Sept-Iles. L’ancien pilote et le novice qui composait tout son équipage faisaient des gorges chaudes de mon déguisement maritime, jurant que je n’avais plus rien d’un lieutenant des douanes, mais plutôt, à part les moustaches, la «dégaine» d’un baleinier des mers du Sud. Le certain,—et cette constatation n’avait pas laissé de m’être agréable,—c’est qu’ils avaient d’abord hésité à me reconnaître sous mes effets d’emprunt. A la hauteur du phare de Saint-Jean, sur la côte de Louannec, je dis au patron:
—Tiens, mais!... descendez-moi donc à Tomé, de préférence. Il me vient à l’esprit que la péniche est commandée pour y être de ronde vers les minuit. Quand on prend de l’eau salée, on n’en saurait trop prendre, et ma foi! puisque j’y suis, autant continuer ma navigation jusqu’à Tréguignec... Ça ne vous ennuie pas, Désiré?
—Bien au contraire. C’est un détour de moins. Notre route directe est par Tomé. Un conseil, seulement: ne t’imagine pas, en espérant tes matelots, d’aller faire un somme dans la gueule du souterrain. Tu pourrais te réveiller dans l’autre monde...
—Oui, je sais... On m’a conté l’histoire... C’était bien le Mathorel qui fut brigadier à Perros, n’est-ce pas?
—Dieu lui fasse paix! répondit Larsonneur, en se signant.
Vingt minutes plus tard, j’escaladais obliquement le versant occidental de l'île, de façon à gagner le sommet du monticule naguère voué à Notre-Dame de la Fraude. La guérite abandonnée où elle eut sa statue profilait sur la crête sa ruine solitaire, telle exactement que Quéméner me l’avait dépeinte, avec sa porte obstruée de décombres et sa lucarne unique ouverte, comme un hublot de guet, sur l’immensité. Je m’installai de mon mieux à l’intérieur pour attendre que le soleil, dont le disque était à ras d’horizon, eût fini de disparaître derrière les grandes proues en granit rose du pays de Ploumanac’h. C’eût été pure sottise, en effet, de m’acheminer, avant la tombée du crépuscule, vers l’entrée du souterrain, située juste en face du Treztêl. Sur les croupes chauves et lisses de ces îlots de Manche, la moindre silhouette d’homme ou d’animal fait ombre comme dans un miroir, en sorte qu’on la distingue à des distances invraisemblables et sans qu’il soit besoin du secours d’aucun instrument. Or, là-bas, chez les Lézongar, plus d’un œil perçant de fouilleur d’espaces devait être, à cette heure, braqué sur Tomé, si toutefois, comme tout me le donnait à croire, la date du 15, mentionnée sans autre indication dans le colloque des deux complices, désignait bien celle du 15 août. Il n’était donc, jusqu’à nouvel ordre, que de me tenir coi et de patienter.
De mon harnois d’officier, j’avais eu la précaution d’emporter la pièce essentielle, un revolver de gros calibre dont le modèle venait d’être adopté pour les ambulants des douanes, cette année même. J’occupai mon désœuvrement à vérifier s’il était en état et si les cartouches que j’y avais glissées la veille n’avaient pas eu à souffrir des embruns de la traversée. Cet examen me donna les résultats les plus satisfaisants. J’essayai pareillement le masque épais que je m’étais confectionné de mes propres mains, les jours précédents, à l’aide d’un carré de lustrine noire et de quelques brins de fil d’archal. Après quoi, pour échapper aux visions attristantes, je m’absorbai dans la contemplation des lointains où les flammes du couchant achevaient de s’éteindre. Un fantastique paysage de nuées s’édifiait au fond du ciel, avec des terres violettes, coupées de lagunes vert pâle sur lesquelles se balançaient des passerelles aériennes, des ponts d’or... Jamais la magie du soir ne m’avait à ce point touché l'âme. Tout le reste me parut néant. Une paix, une sérénité inexprimables s’infiltraient en moi, comme les gouttes endormantes d’un narcotique d’oubli. L’un après l’autre, ainsi que de vacillantes clartés funèbres, des phares s’allumaient: les Triagoz, l’Ile aux Moines, les Héaux, les Roches-Douvres... Je m’étonnai soudain d’en voir surgir un cinquième au large de Saint-Gildas, dans les eaux libres. Il eut trois éclats suivis de trois éclipses, puis, plus rien!... Qu’était cela? Je ne me le fus pas plutôt demandé que, secouant ma torpeur, je m’écriai:
—Où as-tu toi-même la tête, imbécile? Ce sont des signaux de navire... les signaux du navire attendu!
D’un bond je fus hors de la guérite, et, prenant ma course, je dévalai à toutes jambes le revers opposé de l'île, juste à temps pour observer qu’au manoir du Treztêl les trois fenêtres en œil-de-bœuf pratiquées dans les parties hautes de la toiture venaient successivement de s’illuminer par trois fois.