VIII

Je n’eus le courage ni de me déshabiller, ni de me coucher, et, lorsque je me réveillai, à l’aube du lendemain, j’étais toujours assis à la même place, les deux coudes en croix sous la tête, la poitrine rompue, les reins courbaturés.

—Hein! quoi?... balbutiai-je. Qu’est-ce qu’il y a donc eu?...

Il ne me restait de ma journée précédente que des impressions fort confuses, tout ennuagées encore de sommeil et que, par une espèce de crainte sourde, je ne souhaitais nullement d’éclaircir. J’aurais voulu me persuader que je continuais, sans plus, le mauvais rêve de l’avant-veille qui avait du moins pour lui de n’être qu’un rêve, et je m’efforçais de prolonger cet état de demi-conscience, pressentant la réalité mille fois plus terrible que le plus affreux cauchemar... Hélas! il ne dépend pas de nous de suspendre à notre gré le mécanisme de notre cerveau. Déjà l’impitoyable lumière se faisait en moi, comme le grand jour se faisait au dehors. La première chose que rencontrèrent mes yeux, ce fut la grosse enveloppe jaune, et, machinalement, ils lurent:

«A monsieur le Capitaine des Douanes...»

Il me sembla voir les mots s’embraser, courir comme une traînée de feu à travers la brume de mes souvenirs. Un cri m’échappa, qui me déchira tout l’être:

—Il n’y a pas à dire, elle est la fille d’un contrebandier!

Vainement mon cœur élevait contre la foudroyante logique des faits une protestation d’autant plus ardente qu’elle était plus désespérée. L’évidence était là; elle s’imposait, farouche, irrésistible, et je ne pouvais rien contre elle, rien, rien!... L’homme du souterrain n’avait-il pas expressément nommé son «frère Barthel»? En quels termes plus explicites eût-il déclaré qu’il ne faisait qu’un avec le maire de Tréguignec, avec le châtelain du Treztêl, avec le père de Véfa?... Un point,—un seul,—demeurait encore sujet à litige, au moins jusqu’à plus ample informé. Le personnage en question avait annoncé le projet de s’absenter l’espace d’une huitaine, et c’était apparemment sur le point de partir qu’il avait entraîné son séide loin de toute oreille pour lui donner les derniers ordres... Si pourtant Gonéry Lézongar avait le bon esprit de n’entreprendre pas de voyage en ce début d’août? Sans me demander ce qu’une telle constatation aurait de concluant, je résolus de tenter l’épreuve le jour même. Le naufragé qui sent l’abîme prêt à se refermer sur lui se cramponne au premier morceau de bois pourri qui passe à portée de sa main, ne servît-il qu’à retarder d’une minute l’engloutissement définitif.

Il avait dû se produire une saute de vent dans la nuit. Il faisait un temps humide et moite, ce que les Bretons appellent un temps blanc. Des vapeurs laiteuses flottaient entre terre et ciel. C’était comme une ouate légère, très douce, estompant les aspérités de la côte, ternissant les grands miroirs silencieux de la mer. Je marchais sans hâte, de l’allure incertaine d’un flâneur lassé. Comme je quittais l’étroit chemin de grève pour m’engager sous les futaies du Treztêl, un bruit précipité de pieds nus se fit entendre sur mes talons.

—Je parie que c’est encore toi, Treïd-Noaz, dis-je sans me retourner.

C’était lui, en effet.

—Si lieutenant des douanes que vous soyez, vous n’empêcherez cependant pas que les routes appartiennent à tout le monde, riposta-t-il avec son habituelle insolence de rustre.

Je ne relevai point le propos. Mais, avisant le seau de peinture qu’il balançait au bout d’un de ses bras:

—Tu es donc barbouilleur aussi, à l’occasion?

—Tous les métiers, vous dis-je... Vous avez admiré, l’autre jour, les charrettes du Treztêl. Eh bien! c’est moi qui les badigeonne, deux fois l’an, vers Noël et aux approches du 15 août.

—Sais-tu si le maire est chez lui? demandai-je.

Il eut un haussement d’épaules:

—Je suis chargé de peindre ses tombereaux, mais pas de contrôler ses actions.

Et, brisant là l’entretien, il se mit, comme par manière de divertissement, à reproduire, avec un art consommé, le bref coup de sifflet des courlis quand ils appellent dans l’orage. Ce signal—qui n’était plus pour me tromper maintenant—m’évitait toute peine de m’annoncer. A l’étage du manoir, une lucarne venait de s’ouvrir, et, lorsque je gravis les marches du perron, une grande diablesse de servante m’attendait debout dans le cadre de la porte.

—Monsieur Lézongar, s’il vous plaît?

Elle répondit sèchement:

—Venez!

Je la suivis. Elle traversa la cuisine, poussa une seconde porte donnant sur les derrières du manoir et me précéda dans les allées sablées d’un jardin entouré de hautes murailles comme un enclos de couvent. Des figuiers aux troncs gigantesques, et tels qu’on n’en eût point soupçonnés sous ce climat, étendaient sur le vert pâlissant des pelouses des ombrages démesurés. Entre les racines de l’un d’eux, disposées en forme de stalle, une jeune personne était assise et brodait. Elle était vêtue de couleurs éteintes, mais ses cheveux, d’un blond d’aurore, jouaient comme une gloire de rayons autour de son mince visage. Avant que j’eusse discerné ses traits, son nom était sur mes lèvres. Je demeurai, comme figé, à quelques pas d’elle, front découvert. Elle s’était levée, d’un mouvement plein de grâce, et, les premières paroles, ce fut elle qui les prononça:

—Je regrette infiniment, monsieur, mais mon père est en voyage. Il a même été très fâché d’avoir omis de s’excuser auprès de vous, lors de votre visite, de ce qu’il allait être dans l’impossibilité de vous la rendre aussitôt qu’il l’eût souhaité.

J’avais envie de lui crier:

—Votre père?... Oh! laissez-moi oublier que vous en avez un, et quel il est!... Je ne suis ici que pour vous, Véfa, pour vous seule!... Et que tout l’univers périsse, pourvu que la caresse de vos beaux yeux limpides soit toujours sur moi, comme à présent!

Au lieu de cela, je me contentai de m’incliner sans mot dire. Elle reprit:

—Vous auriez peut-être eu besoin de ses services?

—Oh! une simple signature, mademoiselle. Tout ce qu’il y a de plus insignifiant... J’en serai quitte pour m’adresser à l’adjoint.

La domestique avait disparu. Nous restions face à face, Geneviève Lézongar et moi, sans autres témoins que les vieux arbres géants qui inclinaient sur nous leurs larges feuilles. Les gazes légères dont le ciel était voilé planaient en vagues blancheurs flottantes, et l’on respirait dans l’air de ce jardin claustral un je ne sais quoi de tiède et de languide qui vous amollissait le cœur. La jeune fille s’avança pour me reconduire. Au moment où elle mettait le pied dans l’allée, je m’aperçus qu’elle traînait derrière elle le fil de sa broderie. Je me précipitai pour l’en dépêtrer. Elle voulut me prévenir, se pencha elle-même, en sorte que son buste souple m’effleura presque. Quand je lui eus ramassé son ouvrage, elle le reçut d’une main qui tremblait, et le «merci!» dont elle me récompensa fut murmuré d’une voix si basse que c’est à peine si je l’entendis. Nous marchâmes quelques secondes en silence. Elle regardait le sable devant elle; sur ses prunelles aux teintes céruléennes, dont l’azur s’était subitement foncé, ses paupières battaient. Je la sentais aussi troublée que moi. Un charme étrange était sur nous et sur les choses.

—Comme le vaste monde est loin! dis-je, tout ému. Et quel asile merveilleux de rêverie, de solitude....

J’ajoutai, mais en moi-même:

—Et d’amour!

—Il me rappelle un peu le parc des Dames de la Retraite, soupira-t-elle.

Puis, d’un ton plus raffermi:

—Et ne croyez point que l’on y soit privé de la vue de la mer.... Voulez-vous en juger, monsieur? De cette plate-forme on l’embrasse toute.

Dans la partie ouest du jardin, à l’endroit où la muraille de clôture joignait le pignon du manoir, avait été aménagée une terrasse, bordée d’une haie de troënes, à laquelle on accédait par un escalier de granit. Elle dominait de haut tout le paysage d’alentour, mais la perspective de mer, principalement, était des plus étendues. On avait l’illusion d’être sur un tillac; on était comme cerné par la glauque écharpe des eaux, et le chœur épars des îles semblait s’ébattre à vos pieds.

—Mes rêves les plus beaux, c’est ici que je les ai faits, dit Véfa. Ne trouvez-vous pas que Tomé, de ce point, a l’air d’une grande bête cabrée? Que de fois mon imagination d’enfant ne l’a-t-elle pas prise pour monture, en d’héroïques chevauchées vers des continents fabuleux comme le pays de la «Pierre qui sonne» ou de «l’Herbe qui chante»! Vous ne sauriez vous figurer la part qu’elle a eue dans ma vie, cette Tomé. Son nom revenait sans cesse dans les contes de ma nourrice. Aujourd’hui encore, elle m’apparaît comme une contrée de légende et de mystère, très proche et pourtant très lointaine, qui m’attire et qui me fait peur. Vous vous moqueriez peut-être si je vous avouais que je n’y suis jamais allée.

Visiblement, elle parlait pour parler, pour s’étourdir elle-même du son de sa propre voix. Je l’écoutais, frémissant. Mon amour s’exaltait d’une infinie pitié. Je songeais à l’épouvantable catastrophe suspendue au-dessus de cette tête si chère, à l’horrible nécessité où j’étais de la déshonorer dans son père, sous peine, moi, de forfaire à l’honneur. Pauvre, pauvre Véfa! Tandis que de ses lèvres les phrases s’égrenaient, musicales et lentes, je revivais, avec une intensité cruelle, la scène du souterrain, le dialogue criminel des deux hommes, tout le secret de l’association néfaste brusquement surpris.... Voyant que je me taisais, et, pour éviter le retour d’un silence embarrassant, elle m’interpella de façon plus directe:

—Vous l’avez certainement visitée, vous, lieutenant?

Elle s’était tournée vers moi, me regardait droit dans les yeux, avec je ne sais quelle bravoure à la fois inquiète et hardie.

—J’y étais pas plus tard qu’hier, mademoiselle, répondis-je, et vous ne devinerez sans doute pas ce que j’y faisais.

—Votre métier, je suppose. L'île n’est-elle pas de votre ressort?

—Vous n’avez deviné qu’en partie.

Une force surhumaine, une force plus puissante que toute volonté, fit jaillir de mon cœur à ma bouche l’aveu qui aurait dû ne s’en échapper jamais. Et, d’une voix vibrante de passion, je poursuivis:

—La vérité, la voici. J’allais à Tomé pour penser à vous, Véfa!... J’ignorais alors qu’elle fût la terre de prédilection de vos songes, quoique vos pas ne l’aient point foulée. Il me suffisait de la savoir dans votre horizon. Je n’avais dessein que d’y être seul avec votre image,—votre image que je porte en moi pour l’éternité!...

Elle s’était appuyée au parapet, toute pâle, à demi défaillante, et ne cessait de murmurer d’un ton attendri et angoissé tout ensemble:

—Je vous en prie!... Je vous en prie!...

Il n’était pas en mon pouvoir de m’arrêter.

—Véfa, dis-je, ne m’en veuillez point... Pour vous comme pour moi cette minute est solennelle. Je vous parle avec ce que j’ai dans l'âme de plus profond, de plus fervent, de plus religieux... La carrière des gens de ma sorte ne va pas sans de lourds devoirs et de grands risques. Quoi que l’avenir vous apprenne du lieutenant Le Denmat, tenez pour certain, je vous en conjure, que vous aurez été, dans son cœur d’homme, la première et l’unique aimée!

Elle avait joint sur sa poitrine ses mains de patricienne de la mer. Je fus pour les saisir. Une honte, un remords plutôt, m’en empêcha. Des sanglots me montaient à la gorge. Je m’enfuis.