V

Croyez-vous à la vertu des rêves, monsieur? J’en eus un, cette nuit-là, auquel je ne laissai pas d’attribuer plus tard une sorte de valeur prophétique.

Voici. Je marchais seul le long d’une grève désolée. Du côté de la terre ce n’étaient que ténèbres. La mer, en revanche, était éclairée d’une bizarre lumière laiteuse. Tout à coup, une voix sarcastique et mordante m’avait jeté cet appel non moins irrévérencieux qu’imprévu:

—Ohé, l’homme de la maltôte!

—Qui ose me parler sur ce ton? rétorquai-je, courroucé.

—Moi.

—Qui, toi?

A la face des eaux livides, une figure surgit, émergée jusqu’à mi-corps. Elle avait la forme et l’aspect des Sirènes de la légende. Sur ses épaules ivoirines ruisselait une chevelure d’algues. En guise de sceptre, elle tenait un aviron.

—Ne me reconnais-tu donc pas? dit-elle, avec un rire pareil au grincement des câbles sur les poulies... Je suis Notre-Dame de la Fraude.

Puis, d’un accent farouche où semblaient gronder toutes les furies du vent et de la mer:

—Tu t’es permis, paraît-il, de douter de mon prestige et, avec la belle suffisance des gens de ton espèce, tu te leurres volontiers de l’illusion que tes suppôts des douanes ont écarté de moi mes derniers dévots. Eh bien! ouvre les yeux, si tu en as. Il me plaît de te faire assister au défilé de mes fidèles. Tu te féliciteras ensuite, à bon escient, de la vigilance de tes gabelous et tu continueras d’écrire à tes chefs, selon l’usage: «Les côtes sont bien gardées!»

Elle brandit au-dessus de sa tête son aviron qui s’embrasa soudain, comme une torche. Et, tout aussitôt, des profondeurs ténébreuses du littoral, des nuées d’hommes, de femmes, se ruèrent, enjambant les talus, débouchant des chemins creux, envahissant au loin les plages. Vous eussiez dit une émigration de hordes primitives, à travers la stérilité des sables, des galets et des roches. Parmi cette houle humaine, çà et là des chariots flottaient ainsi que des barques sans voiles. Du haut de l’un d’eux, un géant trônait, le roi de l’expédition évidemment, une sorte d’Attila de la fraude. Je frémis en reconnaissant le maire de Tréguignec. J’allais lui crier mon indignation, mais je n’en eus pas le temps. La scène avait changé, avec cette brusquerie, cette incohérence qui est le propre des rêves. J’étais dans le ravin du Treztêl et j’appelais doucement:

—Véfa! Véfa!

La jeune fille se montrait à l’une des fenêtres de l’étage: elle était pâle, d’une pâleur lunaire; des traces brillantes sur ses joues attestaient qu’elle avait pleuré.

—Je sais tout, lui dis-je. Vous ne pouvez plus demeurer dans cette maison. Venez, Geneviève; soyez mienne!

Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De nouveau je la suppliai:

—A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon amour est encore plus grand que votre malheur?

Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.

Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité, j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en restait cependant une impression désagréable et comme une fumée mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.

—Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.

A tout hasard, je répondis:

—Sur Tomé.

La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point, à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée, les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,—je n’avais plus à m’en défendre désormais,—j’aimais la pennhérès du Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la conquérir de haute lutte.

«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!... D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et qu’elle nous destine l’un à l’autre...»

J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme de barre y coupa court:

—Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il faut accoster, mon lieutenant?

Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme pour la sieste.

—A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.

Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:

—Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?

—Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...

—Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là? demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.

—Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.

—Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui s’en chargent.

Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de toutes ces histoires de fraude et de mort?

Le matelot reprit:

—En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due, parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...

—Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?

—Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir. Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier, avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain. Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer, de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume d’église: «Miserere mei, Domine! Miserere mei!»

—Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot, un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;—le «miserere des grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de mes propres oreilles, sauf votre respect!

—Bah! fis-je, quelque farceur!...

—Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin; et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl, elle était vide.

—Et alors, Paranthoën?

—Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon lieutenant?

Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là. Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.

—Je vous accorde jusqu’à midi pour pêcher en baie, dis-je à mes hommes.

Et les ayant ainsi congédiés pour une couple d’heures, je montai seul la pente, taillée en pleine roche, qui aboutissait à l’entrée du souterrain en question.