VI

Lorsque je m’étais indiqué Tomé comme but à ma promenade, j’avais cédé inconsciemment au secret désir de revoir, ne fût-ce que de loin, le paysage du Treztêl, et, d’autre part, je n’étais pas fâché non plus de rendre, en quelque sorte, sa provocation au fantôme de Notre-Dame de la Fraude, en l’allant braver jusque sur le tertre qui lui fut anciennement consacré. Je me faisais, par avance, une joie puérile de fouler aux pieds le souvenir de ses détestables prestiges, sur les ruines de son oratoire détruit... Mais, depuis les révélations de mes deux acolytes, toute mon allégresse s’était envolée. Je me sentais de nouveau presque aussi troublé que je l’avais été le matin au sortir de mon cauchemar. Mille pensées confuses m’agitaient. J’étais tiraillé entre la peur de l’inconnu et la soif de savoir. Car, bien qu’elle resplendît toute blonde dans le soleil, l'île, maintenant, m’apparaissait comme enveloppée d’une lumière tragique. J’avais l’impression de quelque effroyable mystère planant sur elle, et qu’à le vouloir percer je risquais non seulement ma vie, mais—ce qui m’était encore plus cher—le sort même de mon amour naissant. N’importe! Un instinct irrésistible me poussait à la découverte. J’étais comme le limier lancé sur une piste et qui va droit où le mène son flair. Dût le mien me conduire à ma perte, tant pis, coûte que coûte, désormais je n’avais plus qu’à marcher.

Je ne pris donc pas la sente herbeuse qui montait, en contournant la falaise, vers le sanctuaire découronné. Le souterrain ouvrait au ras de la grève son arche béante qu’embroussaillaient des touffes d’églantiers nains et des buissons de prunelliers sauvages. Il dardait vers moi je ne sais quel regard ténébreux et fascinateur. Je m’y acheminai.

«Adieu va!» murmurai-je, à l’instar des gens de mer, lorsqu’ils se livrent aux forces obscures des éléments.

Et j’entrai.

Le passage brusque de l’ardente clarté du dehors à cette pénombre de caverne m’empêcha d’abord de rien distinguer. Mais, après quelques minutes d’accoutumance, j’y vis suffisamment pour procéder à un rapide examen des lieux. Ce qui tout de suite me frappa, ce fut l’extrême solidité de l’ouvrage. Vous eussiez dit une maçonnerie cyclopéenne. Elle était faite de blocs énormes, liés d’un indestructible ciment. Que si quelques-uns de ces blocs s’étaient, çà et là, détachés de la voûte, il avait certainement fallu qu’on les y aidât.

L’un d’eux avait les dimensions des pierres tombales de nos cimetières. Comme il semblait avoir été roulé à dessein contre la paroi de gauche et que la croix de fer mentionnée par mon matelot se trouvait précisément fixée au-dessus, je présumai que c’était celui-là même qui s’était ébranlé si à point pour réduire en une bouillie sanglante mon avant-dernier prédécesseur. Une inscription, en lettres jadis blanches, avait été tracée sur la muraille. Je fis flamber une allumette pour la déchiffrer. Elle portait:

Pierre-Louis Mathorel,
Lieutenant des Douanes,
Est décédé ici le 17 mars 1844.
Paix à son âme.

Mathorel?... Il me souvint d’avoir connu, à Perros, un brigadier de ce nom, avec qui mon père, ancien capitaine au long cours en retraite, aimait beaucoup à causer. C’était un douanier de la vieille école, dur à lui-même et dur aux autres. Il exhibait avec orgueil un pistolet d’ordonnance qui avait, à l’entendre, «escoffié» quinze fraudeurs. On pouvait l’en croire sur parole: les gasconnades n’étaient point son fait. Il ne vivait, à vrai dire, que pour son métier, et il le pratiquait avec une passion concentrée, une sorte de rage à froid. Les nuits les plus noires et les plus tempêtueuses le trouvaient à l’affût, embusqué derrière quelque roc.

Si ce Mathorel était le même que celui dont je venais de parcourir la brève épitaphe—et je ne mis pas un instant la chose en doute,—comment accepter qu’un être de sa trempe se fût sottement réfugié dans cet abri, comme un lapin dans un trou de rencontre, sous prétexte qu’il ventait?... Un abri, lui? Allons donc!... Est-ce qu’il ne choisissait pas précisément les temps les plus affreux pour battre les grèves? Elle était de lui, cette réponse typique à quelqu’un qui lui reprochait de s’endurcir dans le célibat:

—Marié? Mais je le suis. Ma femme a nom la tempête...

Plus j’y réfléchissais, plus me semblait absurde et mensongère la version accréditée sur sa mort.

—Ah! si ce granit pouvait parler! me disais-je en frappant du plat de la main la pierre homicide, le bloc encore tout rouillé de sang sur lequel je m’étais assis.

Mentalement, je l’apostrophais:

—Non, tu n’as point tué par hasard. Tu as été l’instrument d’une volonté. On s’est servi de toi pour se débarrasser d’un homme gênant... Qui donc gênait-il? Et lui-même, pour s’engager ici, dans la nuit que tu sais, quel fut son motif véritable? Qu’avait-il appris? Qu’avait-il soupçonné?...

Telles étaient les questions qui se pressaient dans ma pensée, quand, tout à coup, des bourdonnements très légers, très lointains, et comme propagés à travers l’épaisseur des murailles, attirèrent mon attention. Je prêtai l’oreille. C’était incontestablement un bruit de voix humaines, et il ne m’arrivait point du dehors, mais des entrailles mêmes du souterrain. Les propos du jeune Paranthoën me revinrent en mémoire. Et je songeai:

—A la bonne heure! je vais donc l’ouïr à mon tour, ce fameux Miserere! Voyons un peu sur quel air il se chante.

Avec des mouvements précautionneux d’Apache, je rampai dans la direction des voix, jusqu’à ce qu’un éboulis de matériaux, probablement déterminé, en effet, par quelque ancienne explosion, me barrât la route. Une couche de varech encore humide et, par conséquent, cueilli de fraîche date, recouvrait le sol en avant de cet éboulis. Mes doigts, en s’y plongeant, rencontrèrent une dalle que la finesse et le poli de son grain me firent reconnaître, au toucher, pour du schiste. Allongé sur le ventre, j’y collai ma joue. Je n’avais pas trop mal manœuvré: c’était juste de là-dessous que montaient les voix.

Elles étaient deux,—l’une, grave, avec une pointe de rudesse,—l’autre, d’intonation plutôt stridente. Et voici ce que je perçus de leur colloque:

—... Oui, disait la première, cette année, c’est mon frère Barthel qui viendra pour le règlement de comptes. Je lui ai écrit qu’il se fasse débarquer en canot, tandis que son navire croisera au large des Sept-Iles. Tu attendras ici qu’il heurte à la dalle, selon l’usage.

—Parfaitement, opinait la seconde voix; trois coups de talon dans la pierre et le mot de passe: Miserere mei, Domine, miserere mei... Je connais mon bréviaire.

—Quant au signalement, le même que pour mon frère Thos: la vareuse de mer, les bottes, le suroît, le foulard de coton rouge...

—Et masqué, comme toujours?

—Parbleu!... veille à nous l’amener sans encombre, et surtout n’oubliez pas de hurler tous deux le Miserere des grèves durant le trajet.

—Soyez tranquille, maître! Je puis bramer à moi seul autant que trente-six curés. Et les gens qui auront à traverser l’anse du Treztêl, en cette nuit du 15, détaleront ferme, je vous promets: ce n’est pas quelques spectres qu’ils s’imagineront avoir à leurs trousses, mais tout le Purgatoire, ma parole, et l’Enfer avec, par-dessus le marché!... Vous tâcherez là-haut, en revanche, qu’il reste de quoi désaltérer les chantres?

—Oui, oui. On ne commencera pas sans vous le pardon de la Fraude... Et, à ce propos, rappelle-toi qu’il y a la bonne femme à repeindre, la table à dresser, le couvert à mettre...

—Je veux perdre ma part d’associé, si tout n’est pas en état avant votre retour. Quand revenez-vous?

—Une semaine me suffira, j’espère, pour faire rentrer tous les fonds.

—Oh! bien, moi, je n’aurai pas besoin de plus de trois nuits...

—Et de jour, hein! tu ne lâches pas le nouveau chef de la maltôte!

—Naturellement. Comme d’habitude, je tiendrai note de ses moindres démarches. Un blanc-bec, d’ailleurs, ce galonné, et qui en est encore à l'a b c de son métier de malheur!... Il n’y a pas à craindre qu’il évente nos mèches, celui-là, comme l’autre, celui que...

Je n’entendis pas la fin de la phrase; elle s’était étranglée en un hoquet suivi d’une bordée de jurons, tandis que la voix du premier interlocuteur articulait, d’un ton bas et sombre:

—Je t’ai dit qu’à chaque fois que tu en reparlerais, je te ferais ravaler ta langue.

Mais, presque aussitôt, elle ajoutait, radoucie:

—Allons! viens, et prends garde aux souffles d’air, à cause de la lanterne.

Je ne distinguai plus qu’un faible glissement de pas, très vite évanoui dans la grande profondeur souterraine, et le silence régna,—un silence lourd, sépulcral et sinistre, que scandait un pleur intermittent, égoutté par quelque fissure des roches, dans la partie de la voûte que l’éboulement avait mis à nu. Je ramenai soigneusement sur la dalle le varech dont je l’avais déblayée pour m’y étendre, puis, après m’être épousseté, je rebroussai chemin. Devant la croix de fer, je m’arrêtai une seconde et, soulevant mon képi:

—Les pierres ont parlé, murmurai-je. Vieux Mathorel, ton cadet te vengera!

En retrouvant la splendide, l’auguste lumière du dehors, je fus sur le point de choir à la renverse, terrassé, sans doute, par l’éblouissement, mais plus encore par l’espèce de vertige mental auquel, depuis près d’une demi-heure, je me sentais en proie. Je me raffermis de mon mieux dans le laps de temps qui précéda le retour de mes hommes. Mais, lorsque, le soleil touchant le zénith, ils passèrent me reprendre, je n’avais pas réussi, paraît-il, à effacer de mon visage toute trace d’émotion, car l’un d’eux me demanda:

—Auriez-vous failli, vous aussi, recevoir un caillou sur la tête, mon lieutenant, que vous êtes si pâle?

—Pas tout à fait, répondis-je; mais vous aviez raison: l’air de ce souterrain ne vaut rien... Il n’y a de vrai que la brise de mer!

Et je fis mine de la humer avec délices, allongé à demi dans l’ombre de la grande voile... Là-bas, au-dessus des cheminées gothiques du Treztêl, de sveltes colonnes de fumée ondulaient paisibles, sur le ciel calme.