I

Une des quatre ou cinq masures qui bordent le Yeun est connue sous le nom de Corn-Cam. Elle occupe la base du Ménez-Mikêl, à l’angle que fait la grand’route de Morlaix avec le petit chemin montueux de Saint-Riwal. Le logis est de misérable apparence; les murs en sont de pierres schisteuses, aux tons de lave grise, à peine liées d’argile grossière; le toit d’ardoise s’effondre par endroits, rongé comme par une lèpre, laissant voir à nu les solives cariées, le bois malade de la charpente. Au-dessus de la porte pend un bouchon de gui presque aussi ancien que la bâtisse et qui aurait vite fait de s’évanouir au vent, n’étaient les toiles d’araignée qui l’enveloppent et le maintiennent.

Corn-Cam est une auberge,—une auberge triste qui ne loge ni à pied, ni à cheval, mais où s’arrête néanmoins, de temps à autre, quelque roulier de passage ou quelque pillawer[13] en tournée. Très souvent, il n’y a personne en la demeure quand le voyageur se présente, hormis un ancêtre, vieux de près d’un siècle, momifié sur la pierre de l’âtre. On se sert soi-même, en ce cas, et l’on dépose sa pièce de deux sous sur la table, au pied du verre qu’on vient de vider. La confiance des aubergistes, en ce pays de pauvreté, n’a d’égale que l’honnêteté des passants.

Du moins en était-il ainsi, il y a quelque trente ou trente-cinq ans. La «maisonnée» se composait, à cette époque, de six personnes: d’abord, le tadiou-coz, le bisaïeul, qui entrait dans sa quatre-vingt-dix-huitième année; sa fille, Radégonda Nanès, restée veuve de bonne heure et alors presque septuagénaire; son petit-fils, homme rude et farouche, un peu en deçà de la cinquantaine, et qui ne se connaissait lui-même que sous le sobriquet de Loup du Marais, Bleiz-ar-Yeun; la femme de celui-ci, pauvre créature à mine dolente; et enfin leurs trois enfants, une fillette et deux garçonnets.

Le tadiou-coz achevait de mourir dans le coin de la cheminée d’où il ne bougeait plus; ses membres étaient devenus si raides qu’ils semblaient les branches inertes d’un tronc desséché, et, comme, d’autre part, il poussait les hauts cris dès qu’on feignait de le vouloir transporter, soit pour le mettre au lit, soit pour lui faire prendre l’air sur le seuil, on avait fini par le laisser jour et nuit à la même place, de sorte qu’il s’était comme incrusté à son banc, en une pose d’idole barbare, les mains appuyées aux genoux, les pieds collés au foyer. On eût tôt oublié qu’il était là, sans le bruit régulier de son râle.

On le nourrissait de bouillie d’avoine qu’on lui versait dans la bouche, comme à un enfant, avec une cuiller en bois. Radégonda s’était longtemps chargée de ce soin: mais l’âge l’ayant rendue percluse et aveugle, Bleiz-Ar-Yeun avait dit à Liettik, la fillette:

—Désormais, c’est vous qui donnerez à manger au vieux père, et qui nettoierez sous lui.

Celle qui portait ce joli nom de Liettik, diminutif d’Aliette, allait sur sa douzième année. Elle tenait de sa mère une santé frêle et délicate, et elle passait pour avoir l’esprit aussi chétif que le corps. On disait son entendement borné, parce qu’elle avait toujours l’air d’être ailleurs, quand on lui parlait, et qu’elle demeurait la plupart du temps sans répondre. On avait voulu l’envoyer avec ses frères à l’école mixte de Saint-Riwal, derrière la montagne; mais l’institutrice avait dû renoncer à lui apprendre ses lettres. De même, au catéchisme de la paroisse, Liettik faisait le désespoir du bon vieux recteur. Non qu’elle ne fût très docile, très sage, très appliquée, en apparence, à bien écouter; mais les leçons ne se fixaient point dans son petit cerveau, aussi mou que les tourbières détrempées du Yeun.

Un jour, après une instruction fort longue et fort complète sur le mystère de la Sainte Trinité, le recteur l’interpella, persuadé que, cette fois du moins, elle aurait saisi:

—Combien y a-t-il de personnes en Dieu, mon enfant?

Et, comme Liettik le regardait de ses yeux trop grands, de ses yeux de somnambule éternelle:

—Voyons, dites avec moi: Il y a en Dieu trois personnes, qui sont le Père...

—Ah! oui, interrompit vivement l’étrange créature, le Père, la Mère et le Fils.

On pense de quels éclats de rire les autres catéchistes saluèrent cette hérésie. Le recteur haussa les épaules et dit sur un ton de commisération profonde:

—Ne riez point. Liettik, voilà... Liettik est une innocente.

A partir de ce moment, elle ne fut plus, pour les gens de la contrée, que l’Innocente du Yeun.

Ses parents durent se résigner à la garder chez eux. Ils lui en voulurent fort. Le père surtout la rudoyait, la considérant comme une bouche inutile, quoiqu’elle ne mangeât guère plus qu’un oiseau. Il avait compté la faire entrer, vers ses douze ans, à la ferme de Roquinerc’h où, comme petite servante, elle eût gagné cinq francs par an, plus deux aunes de toile, trois paires de sabots et une boisselée de grain de blé noir. Maintenant, c’était fini de ce rêve. On ne gage pas une innocente. Bleiz-Ar-Yeun était furieux contre sa fille à cause de cette pièce de cent sous qu’elle ne rapporterait jamais à la masse commune.

Liettik avait de lui une peur terrible. C’était elle pourtant qui allait chaque matin, sur les dix heures, lui porter sa soupe de pain de seigle dans les tourbières où il travaillait. Elle courait, aussi légère qu’une sarcelle, sur ce sol élastique, tout imbibé d’eau. Le père n’aimait pas qu’on fît attendre sa faim. Au retour, dès qu’elle se sentait hors de la vue du «tailleur de mottes», elle flânait volontiers, s’attardait à cueillir et à souffler dans l’air les houppes de fin duvet dont le Yeun s’étoile, dans la belle saison, comme des flocons d’une neige de printemps. Elle n’avait pas à redouter les remontrances de sa mère, désintéressée de tout, absorbée dans la pensée de son mal. Grand’maman Radégonda non plus n’était pas méchante. Elle se désolait seulement de ce que la petite fût trop faible d’esprit pour apprendre à tricoter. Sa manie, à elle, c’était le tricot. Elle passait les jours et une partie des nuits à faire cliqueter les aiguilles entre ses doigts osseux, longs et minces comme des pattes d’araignée; elle s’acharnait à ce travail avec une ténacité mécanique, y trouvait une sorte de volupté, la seule peut-être dont elle eût jamais joui; ses prunelles éteintes brillaient alors d’une lueur falotte, comme si les petits éclairs d’acier glissant à travers la laine rousse se fussent reflétés dans ses yeux.

Quant aux garçons, depuis le précédent hiver, Liettik ne les voyait plus que le dimanche, à la sortie de la messe. Tous deux étaient devenus gardeurs de vaches dans des métairies du pays de Saint-Riwal. On se rencontrait un instant, au cimetière, parmi les tertres herbeux des tombes, à l’endroit où étaient enterrés les anciens de la famille. Ils demandaient à leur sœur:

—Dis, Liettik, est-ce que le «vieux» râle toujours?

Elle répondait oui, de la tête, et la conversation le plus souvent se bornait là.

Liettik eût préféré qu’ils ne lui parlassent point du «vieux». Le tadiou-coz lui inspirait une épouvante mêlée d’horreur. C’est à peine si elle osait lever les yeux sur lui. Il lui apparaissait comme un personnage étrange, vaguement surnaturel. Sa figure et ses mains avaient l’air d’être en pierre, et le crin qui lui hérissait le menton et les joues ressemblait à la mousse grise des rochers de la montagne. Son immobilité surtout effrayait l’enfant. Elle se le représentait comme un homme trépassé depuis longtemps, et que la charrette de l’Ankou[14]—dont on entendait parfois, dans le silence des nuits d’automne, grincer le sinistre essieu—oubliait ou dédaignait de charger. Il n’était pas jusqu’au râle strident, continu du vieillard, qui ne la confirmât dans cette idée: un être ordinaire n’eût pu faire sans répit, durant des mois et des mois, ce grand bruit rauque, ce raclement si affreux, toujours le même. Liettik avait tenté de l’imiter, une fois qu’elle errait seule dans le Yeun, et elle en avait eu la gorge déchirée comme par une scie. Elle se donna garde de recommencer.

Sur les confins solitaires du marais, se sont créées de sombres légendes. On montre, au centre de l’immense fondrière, une crevasse traîtresse que voilent de longues herbes aquatiques et dont personne, au témoignage des habitants du pays, n’a jamais pu sonder le fond. C’est l’ouverture béante du puits infernal, quelque chose comme l’Orcus breton. On l’appelle le Youdik, ce qui veut dire «bouillie molle». C’est là que, de tous les points de la Bretagne, on amène les «conjurés», les revenants mauvais que l’autre monde rejette et que la terre des vivants ne tient pas du tout à reprendre, à cause des vilains tours qu’ils ont coutume de jouer aux gens. Il faut, pour en avoir raison, qu’un prêtre intrépide les touche du bout de son étole et les fasse passer dans le corps d’un chien noir. On traîne alors l’horrible bête au Youdik et on l’y précipite, en ayant soin de détourner la tête et de se signer par trois fois. Or, de l’aveu de Radégonda, le tadiou-coz, en son temps, avait conduit plus d’un chien noir en laisse, jusqu’au trou fatal. Qui sait si, par rancune, le troupeau des Ames malfaisantes ne l’avait point condamné à rester cloué, jusqu’au jour du Jugement, au banc maudit de l’âtre de Corn-Cam? Il y avait, dans le voisinage, des langues de commères qui l’avaient laissé entendre devant Liettik.