V

Lorsque je me représente par la pensée la chambre des hôtes, au presbytère de Motreff, je retrouve toute vivante dans mon souvenir la sensation de bien-être simple, réconfortant et doux que j’éprouvai à y pénétrer, sur les pas de la bonne gouvernante, après une journée d’excursions terminée par cette nuit d’apothéose dans la montagne. Et je me rappelle aussi de quel ton discret et religieux Léna me dit en poussant la porte:

—C’est la pièce où couche Monseigneur quand il vient pour la confirmation.

On y respirait effectivement comme une odeur d’église, un vague parfum d’encens suranné. Le meuble le plus apparent était un prie-Dieu quasi monumental, ou plutôt une sorte de trône à baldaquin, occupant tout l’espace compris entre les deux fenêtres. Le lit se dérobait derrière de grandes courtines de drap sombre. Le parquet ciré luisait comme une glace. Au-dessus de la cheminée, un Christ de taille presque humaine se dressait entre deux hauts bouquets de fausses fleurs. Un ordre pieux, une propreté ecclésiastique régnaient jusque dans l’arrangement des chaises, recouvertes de housses d’une blancheur virginale.

Léna passa une dernière inspection, s’assura qu’elle avait pensé à tout, même à renouveler l’eau bénite, et me laissa en me souhaitant bon repos.

Un coucou sonna onze heures. Je crus qu’il extravaguait. Il me semblait inadmissible que notre absence eût été si courte. Ne venais-je pas de franchir je ne sais combien de siècles et de voir se reconstituer sous mes yeux, non pas seulement une époque, mais toute une civilisation disparue?... La succession des images avait été si rapide, et si forte leur intensité, que j’en avais perdu la notion du temps réel.

J’avais les jambes lasses, mais le cerveau vibrant. J’aurais en vain essayé de dormir. J’ouvris les persiennes: un flot de lune inonda la chambre, et des fraîcheurs de campagne humide entrèrent avec les souffles balsamiques de la nuit.

Des souliers ferrés frappèrent le pavé de la cour: une voix me héla. C’était le vicaire qui reprenait le chemin de Croaz-Houarn, son «sac noir» en bandoulière, pour aller extrémiser la vieille «prieuse».

—Voyez donc l’étrange phénomène d’optique, fit-il. Ne dirait-on pas là-bas la mer?

Il me montrait de la pointe de son bâton une échappée de landes bleuâtres fuyant vers le sud entre deux croupes de terres hautes, telle, en effet, qu’un bras de mer entre deux promontoires.

—Il y a même des phares, répliquai-je en désignant des feux lointains qui brûlaient encore.

Il s’enfonça sous les arbres du verger. Je restai seul à veiller dans le vieux logis presbytéral. J’approchai une table de la fenêtre et, moitié à la lueur d’une bougie, moitié à la clarté de la lune, je me mis en devoir de consigner sur mon carnet de route les péripéties de la soirée. Autour de moi, c’était un silence absolu, féerique, un silence d’enchantement. La voie lactée dormait aux plages du ciel comme ces rivières marines qui miroitent épandues parmi les sables. De temps à autre, une étoile innomée s’épanouissait, décrivait une courbe brusque, phosphorescente, et replongeait dans l’inconnu. Je ne pouvais lever la tête sans voir naître ainsi et sombrer des mondes. Un propos entendu sur le lieu du tantad me revint à l’esprit.

C’était au moment de la débandade. Une fermière, en prenant congé d’une autre, lui avait dit:

—Allons, Dieu merci, la nuit sera limpide, Marie-Jeanne.

Et Marie-Jeanne avait répondu:

—Oui, l’on verra passer les âmes.

—Tâchez d’en compter beaucoup.

—Et vous aussi...

Douces et poétiques croyances!... Chaque étoile qui file est une ombre qui se libère, qui émigre des bas-fonds expiatoires vers les sphères de la félicité. La «nuit des feux» en est labourée, de ces blancs sillages d’âmes volantes, d’âmes délivrées. C’est la saison d’amnistie, de clémence divine, d’universel pardon. Péchés d’autrefois, souillures anciennes, la flamme qui court de sommets en sommets a tout épuré. Saint Pierre, si rude d’ordinaire, se fait accueillant. Pénètre qui veut au paradis; les portes en sont grandes ouvertes. Filez, étoiles! Passez, défunts!

Et, dans les lits clos, les vivants, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil les terrasse, demeurent les yeux fixés sur l’étroite lucarne ménagée dans le mur de pierre ou d’argile qui forme une des parois de leur couche. Autant ils auront vu d’astres désorbités traverser ce pan de ciel, autant ils compteront de morts chéris entrés au séjour des «pures joies». Et naturellement c’est à qui en comptera le plus.

L’avant-veille, à Châteauneuf, un sabotier des bois de Trégourez m’avait confié que, la nuit du tantad, ni lui ni ses compagnons ne restaient enfermés dans les huttes.

—Chacun s’en va de son côté, gagne quelque roche élevée, dans un endroit découvert de la forêt. Il y en a même qui grimpent à la cime des arbres, pour embrasser du regard une plus grande étendue de firmament. Au crépuscule du matin, l’on s’achemine vers le rendez-vous convenu, qui est l’auberge la plus prochaine. Là, on s’interroge, on se demande l’un à l’autre: «Combien d’âmes sauvées parmi tes défunts?» Celui qui en a vu s’évader le moins, pour s’être endormi le premier, paye l’amende: une bouteille d’eau-de-vie entre tous. On trinque en disant: «Dieu fasse paix à ceux qui ne sont plus.»

—Et personne ne triche?

Question sacrilège, à laquelle l’homme avait riposté vertement:

—C’est un état errant que celui de sabotier; j’ai visité bien des cantons: je n’ai pas encore rencontré de chrétien qui osât tricher avec ses morts.

...L’avouerai-je? Bercé moi-même, tout enfant, dans ces exquises superstitions de ma race, j’allais, je crois bien, céder à leur magique influence et peut-être m’attacher, comme les pâtres de ces monts, à dénombrer les étoiles fugitives, quand tout à coup le mugissement inattendu d’un corn-boud déchira le silence et rompit le charme. On eût dit une de ces sirènes,—si mal nommées,—qui, par les temps de brume, font retentir de leurs sons rauques les parages dangereux de la mer bretonne.

Ce ne pouvait être la trompe du réveil, appelant les faucheurs aux prairies. L’heure n’était point assez avancée: le coucou ne marquait pas encore minuit. Je me penchai au dehors et prêtai l’oreille. Et, là-bas, très loin, vers Cléden-Pohêr, Gourin, Roudouallec, je perçus de vagues rumeurs, des murmures de foules. Puis des voix s’élevèrent, éparses, clamant toutes le même chant indistinct. J’en reconnus le rythme sauvage, avec son finale monotone, strident et plaintif:

Eur vé...é...ch! Diou vé...é...ch!

On criait en hâte les enchères tardives autour des derniers tantad.

Soudain, tout bruit se tut. Quand, de clochers en clochers, les douze coups de minuit tintèrent sur les montagnes, le vaste paysage nocturne s’était déjà recouché dans le silence et l’immobilité.

Je me disposais à en faire autant, lorsqu’on heurta discrètement à ma porte. Je n’avais entendu ni entrer dans la maison, ni gravir l’escalier. J’ouvris, non sans trouble. Ce n’était que le vicaire.

—Trop tard! me dit-il.

—Vraiment?... La pauvre vieille...

—Je l’ai trouvée morte, un emplâtre de cendre sur la poitrine.

DANS LE “YEUN”
RÉCIT DE NOËL

Entre le vieillard et l’enfant, dit
le proverbe, il n’y a que la vie. Et
la vie est si peu!...

Parmi les récits de Noël qui ont bercé mon enfance, je n’en sais pas de plus triste que l’«histoire de l’enfant du Yeun».

Le Yeun est un vaste marais à demi desséché, une espèce de tourbière immense, d’aspect funèbre, qui s’étend à perte de vue au pied du Ménez-Mikêl, sur le revers méridional des monts d’Arrée. C’est de tous les paysages de la Bretagne intérieure le plus grandiose et aussi le plus sauvage que je connaisse. L’été, la steppe marécageuse s’étale au soleil, verte ou rose, violette ou blonde, suivant les caprices de la lumière; des bruits d’insectes, le froufroutement ailé, dans les joncs, d’une sarcelle ou d’un pluvier, troublent à peine l’absolu silence. L’hiver, elle se transforme en un lieu de sabbat où se rue le troupeau mugissant des tempêtes; elle devient alors une sorte d’arène sinistre ouverte à tous les vents, qui s’y étreignent, et luttent, et râlent, avec des clameurs désespérées, d’épouvantables hurlements.

On se demande comment des hommes peuvent accepter de vivre au milieu de ces horizons farouches, dans cette nature sombre et déshéritée.

Car il a tout de même ses habitants, le marais. Bien clairsemés, il est vrai, et d’une complexion toute primitive. Ils n’en forment pas moins, sur le pourtour du Yeun, quatre ou cinq familles, enracinées là depuis des siècles, sans contact, sans rapports les unes avec les autres, séparées qu’elles sont par d’énormes distances, n’éprouvant d’ailleurs aucun besoin de rapprocher leurs solitudes.

Vous leur entendrez dire:

—Nos fumées se voient. Pour le reste, à chacun sa maison.

Chaque demeure se tient, en quelque sorte, repliée sur elle-même. Mais, devant le même foyer, se pressent parfois plusieurs générations. On vit très vieux en ce pays de tourbe, d’eaux stagnantes et de misère noire. Les faibles sont tout de suite supprimés: la fièvre—une fée noiraude, dit-on, vêtue de loques—leur tord le cou de ses doigts osseux. Les forts résistent longtemps, atteignent à un âge presque biblique. L’air salubre des monts voisins conserve ceux que la mal’aria du Yeun n’a point détruits.

Et puis, elle est si calme, la vie, en ces parages! Son cours est si lent, si monotone, qu’il ne va ni ne vient: c’est une somnolence, une torpeur pareille à celle des mares brunes dans les tourbières. Elle ne s’use, si l’on peut dire, que par évaporation.

Ici comme partout, les gens se sont façonnés à l’exemple des choses. Ils sont devenus les captifs du Yeun. Leur pensée comme leur regard reflète la morne étendue. Les silences profonds de l’espace et ses retentissantes colères ont également contribué à les rendre taciturnes. Ils n’échangent entre eux que de rares paroles et n’ont, au reste, rien à se raconter. Ils sont la proie d’un rêve éternel, imprécis et incommunicable.