IV
Motreff, le vicaire, le tantad, j’ai tout oublié. Debout sur le point culminant du mont, je regarde, comme en une fresque d’ombre animée par d’incertaines lueurs, se mouvoir les hommes des âges inconnus. J’évoque ces passants de l’histoire primitive, je suis au milieu d’eux, un des leurs, j’écoute, adossé aux ais mal équarris d’un chariot, le récit de leur longue aventure... Le timbre clair d’une voix d’enfant qu’accompagne en sourdine un bourdonnement de grosses voix me fait retourner.
Devant le tas de braise qui illumine encore d’un rayon mourant le placître de Croaz-Houarn, une fillette à genoux marmotte très vite, avec une sorte de glapissement aigu, une série d’oraisons en langue bretonne. A genoux aussi, l’assistance donne les répons.
C’est la prière autour du tantad.
Pour être plus entièrement à leurs dévotions, les mères ont posé à terre leurs nourrissons enroulés dans leurs tabliers.
Je demande à quelqu’un, tout bas:
—Ce n’est donc pas le vicaire qui dit les «grâces»?
—Le vicaire? fait-il étonné. C’est un prêtre serviable et un excellent homme, mais il n’est pas du quartier, que je sache; il n’a rien à voir ici.
Et il m’explique complaisamment qu’ils sont très religieux dans le clan de Croaz-Houarn, qu’ils tiennent leur clergé en très grande estime, qu’aux quêtes annuelles ils lui réservent le meilleur accueil, mais qu’il y a des cérémonies qui ne se doivent pratiquer qu’entre gens des mêmes parages, à l’exclusion de tout étranger. Cela s’est toujours fait ainsi: agir autrement, ce serait aller contre la loi des ancêtres. Est-ce qu’on invite le prêtre à la «nuit des morts», le soir de la Toussaint, à moins qu’il ne soit de la famille? Eh bien! à la «nuit des feux» on ne l’invite pas davantage. Libre à lui d’y venir en qualité de simple spectateur, si bon lui semble; mais quant à y participer, non pas!
Je lui objecte qu’en Trégor, c’est le recteur, en surplis, l’étole au cou, qui met le feu au bûcher.
—C’est donc que les Trégorrois, riposte-t-il, ne respectent plus les vieux usages. Nous, de la montagne, pour rien au monde, nous n’y voudrions manquer. Au plus ancien du pays il appartient d’allumer le tantad; à la plus ancienne il appartient de réciter les grâces.
—Comment se fait-il que ce soit une enfant?...
—Ce soir, oui... La «prieuse» habituelle,—la grand’mère de cette fillette,—est restée malade au lit; elle a tout le corps enflé; il paraît même que son heure est proche, car dans la journée les vitres n’ont cessé de trembler, ce qui est, comme vous savez, un signe grave. Alors, ne pouvant venir, elle a délégué la petite pour la remplacer. Elle s’y entend, d’ailleurs, comme pas une vieille du canton, la gamine! Écoutez-la seulement. Un curé même ne débiterait pas mieux.
Ainsi me parle le bon montagnard, non sans s’interrompre de temps à autre pour répondre un ora pro nobis aux litanies des saints que la «prieuse» par procuration estropie maintenant, vaille que vaille, et qu’elle va faire suivre, en un latin non moins sauvage, d’un long chapelet de De profundis.
Accroupie sur les talons de ses sabots, le front incliné sous une cape de flanelle blanche bordée d’un galon de velours, les mains jointes sous le menton, elle a un délicieux profil de pastoure, de Jeanne d’Arc aux champs, avec, dans l’expression du visage, un mélange d’entêtement et de douceur. Je reconnais en elle ma petite amie de tantôt, l’élève des Sœurs du bourg, la fille aux bonds de cabri qui m’a montré le chemin du presbytère.
Ai-je dit qu’elle a nom Tina Stéphan?
Elle se dépêche, se dépêche... Des vieilles, derrière elle, lui soufflent:
—La braise grisonne, Tina; le feu va mourir.
Le rite exige que les «grâces» soient terminées avant que la dernière lueur s’éteigne. Et la voix de l’enfant précipite les syllabes, avec le murmure pressé, argentin et monotone d’un ruisseau qui trotte parmi les cailloux.
En face de moi, le Tadiou, à qui l’ankylose de ses jambes ne permet plus de se prosterner, se tient courbé sur son bâton de chêne et mâchonne on ne sait quoi entre ses gencives édentées. Ses prunelles fauves,—des prunelles de loup,—s’éclairent en ce moment d’une apparence de pensée, comme si la flamme du tantad lui avait rendu le sens de la vie et, plongeant jusqu’au fond de sa mémoire en ruine, en avait fait se lever les fantômes de ses souvenirs.
Quelles images du passé peuvent bien se remuer dans cette conscience falote, dans ce cerveau quasi momifié d’un témoin de cent ans, malheureusement muré dans sa surdité comme dans une tombe?
Pierre Tanguy non plus ne s’est pas agenouillé. Il semble pontifier debout, de l’autre côté du feu, ainsi qu’un prêtre à l’autel. Sa haute stature se détache, lumineuse, sur le ciel d’azur sombre, criblé d’étoiles. En son accoutrement farouche, la main droite appuyée au fer de sa fourche, il donne l’impression de quelque chef antique, présidant à la prière commune, appuyé sur son sceptre fruste en forme de trident.
—Allons, prononce-t-il, sitôt que les «grâces» ont pris fin, placez-vous pour la «procession des âmes»!
On se range derrière lui, en silence, et un étrange défilé s’organise autour des restes du tantad. Il s’avance le premier, avec le Tadiou qu’il soutient par l’aisselle. La foule le suit, rythmant son pas sur le sien, les hommes en tête, puis les femmes, et en dernier lieu les enfants. Tina Stéphan ferme le cortège. Trois fois l’imposante théorie rustique passe et repasse devant la cendre qui couve encore et d’où achève de s’exhaler en fumerons blanchâtres l’Esprit du feu. Après chaque tour on fait une pause; la fillette dit:
—Douè da bardono an anaôn! (Dieu pardonne aux âmes défuntes!)
Et le chœur répète à mi-voix les paroles de la supplication funèbre.
La scène est émouvante, dans ce cadre grandiose et triste, sous le dais majestueux de la nuit.
Le troisième tour accompli, Pierre Tanguy tire de la poche de sa veste une pierre arrondie, un de ces galets de schiste, polis par les eaux des torrents, qui jonchent, en ce pays, le flanc raviné des montagnes. Il le marque avec le pouce d’un signe de croix et le dépose à ses pieds, d’un geste religieux, sur la lisière du tantad. Un à un, les autres l’imitent. Une triple, une quadruple ceinture de pierres enserre de ses replis concentriques le brasier qui s’éteint.
Et comme j’en demande la raison:
—C’est pour les anaôn, m’est-il répondu.
Car elles vont venir, les pauvres âmes errantes qui font leur stage de pénitence dans ce désert. Arrachées à leur solitude par tout ce bruit, par tout cet éclat, déjà elles s’agitent confusément, bruissent parmi les bruyères, les herbes, les regains d’ajoncs. A peine les vivants se seront-ils dispersés, qu’elles s’abattront, légères et pressées, comme des tourbillons de feuilles automnales, sur l’aire chaude où s’éleva le bûcher. Et, pour elles, le feu renaîtra, le «feu des morts», flamme pâle et douce dont les clartés ne se voileront qu’aux approches du jour, quand retentira le premier chant du coq dans l’une ou l’autre des fermes du ménez. Toute une moitié de nuit, elles auront droit de revivre leur existence disparue. Défunts et défuntes du clan de Croaz-Houarn se reconnaîtront, se «bonjoureront», rentreront pour quelques heures dans leurs personnages d’antan. Ils deviseront là des choses qui leur furent chères, comme jadis aux veillées du soir, devant l’âtre, dans les logis qu’ils ont abandonnés. Et c’est pour leur servir de sièges que l’on sème autour du tantad ces trois, ces quatre rangées de pierres.
—Chacun de nous a ramassé la sienne aux abords de sa maison, me disent ces braves gens. Vous savez peut-être le proverbe: «Si tu veux trouver ton lit bien fait, ne te couche point sans penser à tes morts.»
Il ne me trompait pas, l’ami qui me promettait, pour prix de mes courses dans ces montagnes, le spectacle d’une race demeurée fidèle, à travers les âges, aux plus antiques conceptions de l’humanité.
Cependant, sur l’ordre de Tanguy, deux gars s’élancent vers la croix qui domine de son spectre sans tête le sommet du mont; ils gravissent le piédestal de roches brutes, se campent debout de chaque côté du tronc de granit, tout velu de lichens et de mousses.
On va procéder, selon l’usage, à la mise aux enchères de la cendre du tantad.
L’homme à la fourche rappelle brièvement les conditions imposées:
Ne peuvent prendre part à l’adjudication que ceux qui ont fourni leur brin d’ajonc, de fougère ou de paille à la construction du bûcher;
L’adjudicataire devra laisser à tout assistant la faculté d’emporter une poignée de cendre;
Ne sont pas compris dans la vente les morceaux de bois non entièrement consumés;
Enfin, l’enlèvement des cendres ne se fera qu’une heure après le chant du coq, au jour déjà clair, par respect pour les anaôn.
—C’est entendu, n’est-ce pas?
La foule répond par un sourd murmure d’acquiescement, et les enchères commencent.
—Qui parle le premier? interroge Tanguy en promenant sur les groupes son regard perçant.
La voix flûtée d’une vieille dit:
—Saint Pierre me soit en aide! J’offre six réaux[11].
Tanguy se tourne vers les deux paysans perchés sur le socle du calvaire:
—Six réaux! crie-t-il.
Et les deux paysans, unissant leurs voix, brament de toute la force de leurs poumons, sur le mode à la fois véhément et plaintif d’une espèce d’incantation sauvage:
«Six réaux en aumône à saint Pierre!»
Eur vé... é... ch! Diou vé... é... ch[12]!
Le son tremble, meurt, renaît, se prolonge. C’est poignant et sinistre. On dirait l’ululement d’une bête aux abois, ou encore, à cause de cette croix à figure de potence, l’appel de détresse d’un couple de suppliciés.
Plus les enchères montent, et plus la clameur grandit, s’exaspère, jusqu’à devenir je ne sais quelle vocifération surhumaine flottant sur les abîmes de la nuit. J’en ai le cœur serré, chaque fois qu’elle s’échappe de la bouche de ces deux hommes, immobiles là-haut sur cet entassement de roches, et qu’on prendrait pour des statues de pierre sculptées au pied de la croix. Aussi n’est-ce pas sans quelque soulagement que je vois s’abaisser enfin la fourche de Pierre Tanguy, donnant à entendre que les enchères sont closes.
L’heureux adjudicataire est un métayer, du lieu de Kéralzy. Coût: trois écus de trois francs, qu’il versera dimanche matin, après la messe basse, au «trésor» de saint Pierre, dans l’église de Motreff.
—C’est pour rien, grogne un vieux pâtre. De mon temps, la cendre du tantad valait le prix d’une bonne vache.
A quoi un autre «ancien» réplique:
—Une année, mon père, resté acquéreur, dut, pour se procurer la somme, vendre un champ.
Toute la cime vibre sous un lourd piétinement de sabots. On se presse, on se bouscule, pour emporter au plus vite la poignée de cendre à laquelle on a droit. Des fillettes aux airs sages s’en vont, tenant en main, comme des cierges, des brandons fumants; et j’aperçois plus d’un montagnard qui enferme précieusement un bout de charbon dans sa boîte à briquet: il n’est pas, dit-on, de talisman plus sûr et plus universel. Je rejoins le vicaire, des mots d’excuse aux lèvres.
—Laissez donc, interrompt-il; pendant que vous rôdiez parmi mes paroissiens, moi, à la clarté de leur tantad, j’ai lu très commodément mes Heures du soir.
Nous nous disposons à reprendre le chemin par lequel nous sommes arrivés. Je jette un dernier regard sur le paysage qui, dans un instant, sera retourné à sa solitude et où va succéder au peuple tumultueux des vivants le discret, le furtif essaim des mânes. Son âpre échine s’est comme adoucie au toucher féerique de la lune. Car l’astre s’est levé, il a dépassé le rempart des collines, il nage mollement au-dessus de l’horizon dans un champ de nuées dont les sillons moutonneux ondoient comme les vagues d’une mer. Et, sous la caresse de cette lumière pure et triste, les formes rigides de ces sommets de pierre revêtent des aspects plus souples, plus fluides, plus harmonieux. Des gazes bleuâtres enveloppent les landes. Les feux lointains baissent et pâlissent. Par les lacis des sentiers, dans les ajoncs, les genêts, les orges, des files d’ombres dévalent vers les chaumières endormies. Les coiffes des femmes brillent sous la lune comme des diadèmes d’argent. Derrière nous, le tronçon de la croix se profile seul sur la crête désertée. Il émane de toutes choses une impression de mansuétude, de paix funéraire, de calme infini.
Nous marchons en silence. Soudain, au moment de franchir un échalier, une fillette encapuchonnée saute à nos pieds d’entre les brousses du talus.
—Quoi donc? qu’est-ce? demande le vicaire, un peu interloqué.
—C’est moi, Tina Stéphan, monsieur le curé, la petite du Kerdreuz. J’ai pensé que vous feriez route par ici; alors je vous ai attendu. C’est pour vous prier de passer par chez nous, si cela vous était égal.
Voilà. Depuis la nouvelle lune, sa grand’mère n’est pas bien, pas bien du tout, et, ce soir, en revenant de l’école, elle l’a trouvée encore pis. L’enflure avait gagné les membres supérieurs, le cou, la tête. La fièvre la brûlait.
—J’ai voulu rester auprès d’elle, continue l’enfant, tandis que nous nous engageons à sa suite dans une voie charretière où chante un ruisseau,—mais elle m’a dit: «Non, non! il faut que tu montes au tantad, il faut que tu récites les prières à ma place, dans l’ordre où je te les ai apprises.» Elle a ajouté: «Si tu n’allais pas, c’est contre moi que saint Pierre se fâcherait. Il dépend de toi de me conserver ma part de paradis.» Que répondre à cela? Je suis allée... Quand je vous ai vu là-haut, je me suis dit: «Je demanderai à monsieur le curé d’entrer en passant...» C’est pourquoi je vous ai guetté... Vous vous rendrez compte... moi, je ne sais pas: peut-être qu’il est temps de l’administrer.
Elle trottine devant nous, pieds nus, ses sabots dans les mains.
—As-tu prévenu les Sœurs que ta grand’mère était malade? interroge le vicaire.
—Oh! oui; Sœur Gonzalès l’a visitée et lui a même donné du remède dans une fiole. Mais dès que la Sœur a été dehors, ma grand’mère a dit: «Ça, c’est de la médecine», et elle a jeté la bouteille au fumier. Elle a ses idées. Elle croit qu’un emplâtre de cendre du tantad la guérira mieux que tous les élixirs, si toutefois son terme de vie n’est pas échu, et elle m’a commandé de lui en apporter plein mon mouchoir... Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?
«Monsieur le curé» se tait. D’ailleurs nous sommes chez l’hydropique. Un toit de genêt sur des murs d’argile, au milieu d’une chènevière. L’enfant tire la ficelle d’un loquet à chevillette, comme dans les contes de fées. Nous descendons du seuil dans un trou d’ombre qui sent le moisi; par le tuyau de la cheminée, cependant, tombe sur l’âtre un filet de clarté nocturne. Tina souffle sur des braises qui charbonnent, y plonge une tige de chanvre soufrée, allume la résine accrochée dans un angle, et je distingue un intérieur de misère paysanne, mais soignée, décente. La vieille occupe un haut lit à forme ancienne, entre la table et le foyer. Elle soulève péniblement sa tête grise, et Tina lui explique qui nous sommes. Elle balbutie, la langue épaisse:
—J’ai toujours supplié saint Pierre de me faire mourir la «nuit des feux», la nuit où les portes du ciel restent ouvertes.
—Je vais revenir vous extrémiser, lui dit le vicaire, monté sur le banc de chêne qui permet d’atteindre au lit. Préparez d’ici là votre examen de conscience.
Puis, s’adressant à la fillette:
—Tu feras bien d’appeler une voisine.
En passant la marche du seuil, nous entendons la moribonde qui demande à Tina avec un accent farouche:
—Le tantad était beau, n’est-ce pas?... Et tu n’as pas oublié la cendre, au moins?...