III

—Où est la fille à la guirlande? a crié Pierre Tanguy.

Le bûcher est terminé; il ne reste plus qu’à suspendre à l’extrémité de la perche qui en forme l’axe la guirlande de fleurs qui le doit couronner; et c’est à une fille de vingt ans, la plus fraîche «héritière» du clan de Croaz-Houarn, qu’il appartient de mettre au tantad cette parure suprême.

—Gaïd!... Gaïd An Tinévez!... brame la foule, comme en délire.

La vierge,—car il faut qu’elle n’ait pas connu d’homme,—s’avance, un peu confuse, la tête baissée, et monte à l’échelle au milieu des acclamations de tout le peuple. Pierre Tanguy l’aide à se hisser jusqu’au sommet; son bras, passé derrière sa taille, lui fait un sûr rempart, et elle peut vaquer sans crainte à la décoration du bûcher. Elle attache d’abord à la pointe du mât une quenouille vêtue de laine blanche; puis, à l’entour, elle dispose les fleurs, des digitales arborescentes comme il n’en pousse que dans ces cantons, des iris des prairies, des silènes, des orchidées sauvages, des chapelets de feuilles de houx...

Le gars et la fille sont descendus.

Tanguy constate avec satisfaction que les apprêts ont marché vite. Nulle flamme encore ne brille sur les ménez circonvoisins. Cette année, comme les précédentes, le feu de Croaz-Houarn va donner le signal de l’embrasement sacré.

—Paix maintenant, et rangez-vous!

C’est toujours le beau paysan qui commande en maître. Armé de sa fourche, il fait reculer la foule à une distance respectueuse du tantad, et, docilement, on lui obéit.

L’instant solennel est arrivé. Le silence, le recueillement est complet. L’assistance, massée en cercle, garde une immobilité, pour ainsi dire, religieuse, dans l’attente du premier jet de clarté, de la soudaine montée de flamme dans la nuit. On ne peut lire sur les visages, mais les attitudes sont caractéristiques; dans toutes ces âmes continuent de vivre intensément les deux grands sentiments qui se sont partagé l’humanité primitive: la peur de l’ombre et l’adoration de la lumière.

Appuyé des deux mains sur un bâton, soutenu à gauche et à droite par Tanguy et par un autre montagnard, un vieillard tout cassé se traîne cahin-caha vers le tantad. A côté de nous, une femme murmure:

—Tant mieux, puisque le Tadiou a pu venir.

Et le vicaire me chuchote à l’oreille:

—Saluez le Nestor du pays. On ne sait au juste quand il est né, mais assurément pas dans ce siècle. Un drôle de corps! Je l’extrémise en moyenne quatre fois par an. Il appelle les gens de la maison pour le regarder mourir, reçoit le viatique, s’endort... et le lendemain se réveille en demandant sa soupe!... C’est ça une mémoire qui doit en contenir, des trésors! Malheureusement, il est sourd comme un pot et, d’ailleurs, tombé en enfance. Il est si vieux qu’il n’a plus de nom; on dit en parlant de lui, le Tadiou, l’Ancêtre...

Les autres quartiers de Motreff l’envient, paraît-il, à Croaz-Houarn. Ils n’ont pas, pour mettre le feu à leurs bûchers, de personnage aussi vénérable et dont l’âge se perde aussi loin dans la profondeur des temps. Et puis, le Tadiou possède des secrets; il a vécu dans le commerce des grands sorciers d’autrefois, et il a retenu de leur bouche des recettes magiques qu’il a fait serment de ne jamais révéler, mais qu’il utilise à l’occasion pour le bien de ses proches. Que si ses facultés ordinaires se sont éteintes, ses facultés surnaturelles persistent. Il ne sait plus le sens des formules qu’il marmonne, mais les paroles qu’il prononce machinalement n’en agissent pas moins par leur vertu propre. Sa présence aux feux de Croaz-Houarn n’est pas pour rien dans la réputation dont ils jouissent. Il écarte d’un geste les nuages prêts à crever, il modère la violence du vent, il incite la flamme à brûler, à resplendir, à s’élever vers le ciel, pacifique et bienfaisante. C’est là du moins ce qui se raconte, et il faut voir avec quelle déférence Pierre Tanguy et son acolyte escortent les pas chancelants de ce débris d’humanité quasi séculaire.

Maintenant ils lui placent dans la main une chandelle allumée, une de ces longues et minces chandelles de résine qui sont encore le seul mode d’éclairage usité dans les chaumières bretonnes, aux veillées d’hiver. A sa lueur, la figure du vieux nous apparaît grimaçante, sinistre, la bouche fendue par un large rictus, les pommettes saillantes, les joues vidées, de rares mèches de cheveux, non pas blancs, mais décolorés, s’échappant d’une calotte graisseuse et se mêlant, sur le dos, aux poils d’une veste barbare, en peau de chèvre, qu’on prendrait pour le sayon préhistorique de quelque chasseur d’aurochs.

Il esquisse un signe de croix, bredouille deux ou trois mots indistincts, l’«oraison du feu», à ce que prétendent les commères,—et plonge enfin le brandon dans une ouverture que l’architecte paysan a eu soin de ménager à la base du tantad. Là est la gerbe bénite, celle qui doit flamber la première dans tout bûcher construit selon les règles.

Je regarde l’assistance. Les corps sont penchés, les cous tendus en avant.

La flamme hésite un instant; puis, l’ajonc pétille avec un bruit sec, et des langues de feu jaillissent, comme de la gueule embrasée d’un four: elles escaladent les flancs du tantad, vont lécher là-haut les digitales et les iris dont les tiges frémissent et se tordent.

En même temps une clameur retentit, une clameur frénétique, hurlée en chœur par quelque deux cents voix d’hommes, de femmes, d’adolescents:

An tân! An tân[9]!

Les mères secouent les nourrissons endormis dans leurs maillots, les érigent en l’air, devant la flamme sainte, au bout de leurs bras levés:

—Que la bénédiction de monseigneur saint Pierre soit sur nos petits!

Si rapidement qu’on l’ait édifié, le bûcher ne laisse pas d’avoir été pénétré par le brouillard, de sorte qu’il s’en exhale une fumée épaisse qui enveloppe peu à peu toute la cime; et le spectacle est fantastique de ce grouillement d’ombres humaines au milieu de ces tourbillons grisâtres qu’illuminent à tous moments de brusques éclats d’incendie. Mais des souffles passent, brises intermittentes des nuits d’été. Les fumées montent, planent, se dispersent en retombant et glissent vers les bas-fonds où elles s’évanouissent, comme les fantômes long-voilés des légendes.

Et, sur la crête balayée, le feu règne en maître, le feu, père de la sécurité, le feu qui chasse les terreurs mauvaises et ramène les pensers fortifiants, le feu, vivante idole des premiers âges, et qui éveille encore comme un frisson des anciens cultes dans la conscience tenace des Celto-Bretons.

La masse entière du tantad flamboie, avec des grondements, des râles sourds, une puissante haleine de monstre. Il hérisse son immense crinière rouge, plongeant les lointains, le cirque des montagnes environnantes en des ténèbres d’autant plus profondes qu’il rayonne d’un éclat plus ardent: le ciel, dont les brumes se sont déchirées, semble une mer immobile, suspendue très haut, où, çà et là, des archipels de nuages revêtent aux lueurs du brasier de somptueuses teintes de pourpre.

Mais c’est surtout l’assistance qui donne au tableau son relief énergique, sa grande et forte originalité. La race est belle dans ces montagnes. Il y a, parmi cette foule violemment éclairée, des types merveilleux de Bretons bruns, aux figures rases et fines, hâlées par le soleil et par le vent, et dont les traits respirent une distinction native, l’espèce de majesté particulière aux tribus de pasteurs. Les hommes portent le chupen, la veste de laine rousse ou de peau de bête, jetée en travers sur l’épaule. L’entre-bâillement de la chemise de chanvre laisse voir le cou maigre, la poitrine robuste et velue. Quant aux femmes, elles ont une fleur de jeunesse vraiment exquise, très vite fanée, paraît-il, bien avant la trentaine,—à cause des fatigues multiples et des labeurs disproportionnés,—mais dont les couleurs, plus tard, semblent se raviver avec l’âge et répandent jusque sur les rides des vieilles comme un renouveau de fraîcheur. Les jouvencelles, pour la plupart, sont délicatement jolies, ont une suavité de lignes qu’on ne trouve guère, en Bretagne, que dans cette région des ménez, avec quelque chose de religieux dans l’attitude et, dans l’expression du visage, une sorte de fatalisme doux.

An tân! An tân!

Chaque fois que, stimulée par les souffles de la nuit, la flamme jaillit plus éblouissante, la clameur reprend et se prolonge, puis s’éteint, apaisée, en une plainte légère, en un vague fredon mélancolique.

Durant un intervalle de silence, un petit homme grêle, à mine souffreteuse, s’approche du bûcher, en arrache un tison, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête:

—Écoutez, gens! dit-il, écoutez la chanson du feu.

A sa mise proprette, à la finesse et à la blancheur de ses mains, à ses jambes arquées, les genoux en dehors, il est aisé de reconnaître en lui un de ces tailleurs de campagne qui passent les journées, assis à la façon des Bouddhas, sous l’auvent de paille des granges, à coudre patiemment, d’une aiguille aussi épaisse qu’une alène de cordonnier, les vêtements inusables des laboureurs de ces contrées. Ils gagnent à ce métier leur nourriture et un salaire de vingt liards. Mais ils y goûtent, en revanche, des joies de contemplation et de pensée interdites aux fermiers qui les emploient, même aux plus cossus. Tandis que leur bras travaille d’un mouvement machinal, leur esprit vogue en liberté par les chemins ondoyants du rêve. Fils d’une race qui ne semble faite que pour la vie intérieure et qui reçut au berceau le don de poésie, ils ruminent, au cours des longues heures sédentaires, les épisodes de quelque histoire merveilleuse ou les couplets de quelque chanson.

—C’est cela! dis ta gwerz, la gwerz du feu! crie la foule au tailleur de Croaz-Houarn.

Et, sans cesser de brandir son tison, il commence... Et voici que, de la poitrine étriquée de cette espèce d’avorton, s’élève une voix superbe, d’un registre si mâle, d’une sonorité si ample que ses accents font vibrer, au loin, les murs de ténèbres de la nuit. Il chante:

Holà, pôtred! Holà, merc’hed!
Lêzet ho coan hanter dêbred;

Lêzet ar loa ’bars er scudel,
Rag arri ê an noz zantel.

Me wêl arri noz an tâniou,
Sklerijen vraz er meneziou;

Tâniou sant Yann, tâniou sant Pêr.
Grêt-hu peb hini ho téver!

Bars er scudel lêzet ar loa.
Eur bar keuneud d’ec’h var bep skoa;

Neb vô an divéza fennoz
Vo ’n divéza er Baradoz...

Holà, garçons! Holà, filles!—Laissez votre repas à moitié mangé;—Laissez la cuiller dans l’écuelle;—Car elle arrive, la nuit sainte.—Je vois venir la «nuit des feux»;—La grande clarté sur les montagnes;—Feux de saint Jean, feux de saint Pierre...—Faites chacun votre devoir!—Dans l’écuelle laissez la cuiller;—Jetez un fagot sur chaque épaule;—Celui qui restera le dernier cette nuit—Sera le dernier au paradis.

La sueur coule du front du chanteur. Il s’éponge du revers de sa manche, s’arrête un instant pour souffler, tandis que l’assistance répète en chœur ce verset d’allure biblique, où flambe la vision du haut paysage nocturne, illuminé par les tantad:

Voici venir la nuit des feux,
La grande clarté sur les montagnes!...

—Hardi! hardi! pôtr ar vesken[10], prononce en guise d’encouragement Pierre Tanguy.

Et le petit tailleur repart de plus belle. Il montre les gens des métairies, chefs de maison, ménagères, bouviers, charretiers, servantes, et jusqu’aux enfants à la mamelle, grimpant en files interminables vers les «placîtres consacrés». Il énumère tous les lieux de Motreff que des bûchers couronnent cette nuit, «semblables à des tours»; il célèbre spécialement le bûcher de Croazo-Huarn, qui est au-dessus des autres «comme le clocher de l’église au-dessus des toits du village»; il dit la splendeur du brasier, les étincelles tourbillonnant «comme une danse d’étoiles», les portes du ciel s’ouvrant «avec le bruit d’une musique», et saint Pierre debout sur le seuil, sa grande barbe blanche au vent, bénissant les terres du domaine, promettant à ceux qui les cultivent toutes les prospérités.

Répandez la cendre du tantad,
Vous verrez pousser la semence!

Suspendez le tison calciné au chevet du lit,
Vous verrez croître les enfants!...

Celui qui a composé cette chanson
N’est qu’un pauvre homme, des plus humbles,

Herri Rohan, tailleur de son état.
Il a chanté pour le tantad.

Qu’une vieille à présent récite les «grâces»,
Et faisons tous le signe de la croix.

Sur cette invitation à la prière se termine la chanson du tailleur. Il était temps qu’elle prît fin, car le petit homme est à bout de force. Ses tempes ruissellent, ses cheveux pleuvent. Il n’en redresse pas moins son buste court sur ses jambes en forme de parenthèse, et dans son regard une fierté brille, quand, par manière d’applaudissement, la foule s’écrie d’une seule voix:

—Que la bénédiction de saint Pierre soit sur Herri Rohan!

Un paysan me dit d’un ton de confidence:

—Vous l’avez entendu... N’est-ce pas que c’est un vrai chanteur? Nous l’appelons entre nous «le rossignol du Ménez». Lorsqu’il y a deux ans mourut l’ancien sacristain de Motreff, le recteur vint trouver Herri et lui proposer la place. L’offre était d’importance: cinquante écus d’appointements fixes, autant ou plus de casuel, sans compter les trois quêtes d’usage dans la paroisse, quête de beurre, quête de lard, quête de froment. Tout autre se fût empressé d’accepter. Mais il fallait abandonner l’aiguille, quitter le quartier, aller habiter le bourg, vivre toute la journée à l’église, se tenir prêt au premier appel. Herri Rohan répondit par un merci qui était un refus. «Je suis un oiseau des landes, dit-il au recteur, et je ne sais chanter qu’en plein air.» Vous pensez, mon gentilhomme, si nous lui en avons été reconnaissants. Lui parti, la montagne de Croaz-Houarn restait comme une veuve. Qui eût égayé nos veillées? Qui eût rimé le chant des épousailles pour le mariage de nos filles? Qui eût entonné le chant du feu autour de notre tantad?...

...Le bûcher, presque entièrement consumé, ne présente plus qu’un monceau rougeoyant de braise que surmonte la partie inférieure de la perche, pareille au tronçon d’un mât foudroyé. Au-dessus, dans les remous d’air chaud, planent de menus débris noirâtres, de vagues choses ailées et frémissantes, qui font l’effet d’un vol de papillons de nuit; des jets d’étincelles fusent par moments et retombent en une pluie d’astres.

—C’est l’agonie du feu qui commence, observe près de nous une pauvresse à demi dévêtue dans ses misérables haillons.

Il règne un silence relatif. On cause par groupes, sans bruit, sans gestes. Une rumeur stridente de crécelles se propage jusqu’à nous du fond des vallons, et ce sont les rainettes des prés de Rozivinou coassant à la lune, encore invisible, mais dont un frisson de lumière pâle annonce la venue vers l’orient.

A mesure que décroît la clarté du tantad, tout le décor environnant, noyé d’abord comme dans une mer de ténèbres, se précise peu à peu, surgit, pour ainsi dire, de l’abîme informe, reprend une physionomie, un visage, découpe en arêtes de plus en plus vives sur le vaste horizon ses lignes austères et tourmentées. On a l’impression d’être au centre d’un immense paysage de pierre, tout frais sorti du chaos. Et sur tout le pourtour de ce cirque démesuré, au sommet de toutes ces cimes, massées les unes derrière les autres comme un troupeau, des feux s’allument, flamboient, balayent le ciel incendié de leurs larges reflets sanglants. J’essaye d’en faire le dénombrement, mais, de minute en minute, on en voit poindre de nouveaux dans les lointains, et le compte est sans cesse à recommencer. Le vicaire me les nomme, le doigt tendu:

—Celui-ci, en face, c’est Kervrec’h... Celui-là, c’est Rosmeur... Et voici Beg-Aoun, le pic de l’effroi; puis Saint-Adrien, Balanek, Toullaëron...

Mais il s’y perd lui-même, dans sa kyrielle de noms barbares. La contrée entière apparaît comme un camp mystérieux, constellé de feux de bivouac; telles durent être les nuits d’autrefois, au temps des migrations de peuples roulant leurs hordes vers l’ouest et dressant leurs foyers d’un soir dans la paix encore vierge des steppes inhabitées.