II
—Je vous conseille d’opter de préférence pour le feu de Croaz-Houarn, m’a dit le recteur. D’abord, le site est vraiment grandiose. Vous dominerez de là-haut les croupes rebondies du Ménez, à qui pourraient s’appliquer les paroles du Psalmiste: Et exultaverunt montes sicut arietes. De plus, le clan d’alentour, très populeux, est réputé pour organiser les plus beaux tantad. Nul doute que cette année encore il se pique d’honneur, car l’esprit local y est d’une ferveur jalouse qu’en mainte occasion j’ai dû modérer... Vous m’excuserez si je ne vous accompagne point. Je vous serais un empêchement plutôt qu’une société; et, avec ma vue déclinante, je risquerais fort de laisser mes vieilles jambes dans les aspérités de la route. Mais M. le vicaire se fera certainement un plaisir de vous servir de guide.
Une fois passé le premier quart d’heure pénible de la digestion, M. le vicaire se révèle un très aimable homme. Il est chasseur, pêcheur, fumeur, causeur aussi, «mais seulement au grand air». Quand Léna, du fond de la cuisine, lui a proposé une lanterne, à cause du temps qui s’est assombri, il a refusé. Il connaît la montagne comme sa poche; il l’a «faite» si souvent de jour et de nuit, par la neige et par le brouillard. Sitôt hors du presbytère, il trousse sa cotte, pour employer son expression, et noue sa ceinture par-dessus. A son poing, il balance un penn-baz, un dur bâton de houx assujetti par un cordonnet de cuir: c’est une arme dont il est bon de se prémunir, quand on a, comme c’est notre cas, à franchir des aires de fermes où, d’habitude, les chiens sont lâchés après le coucher du soleil.
Léna avait raison de dire que nos yeux nous seraient d’une médiocre efficacité pour nous conduire. Non que l’obscurité soit épaisse. Il flotte, au contraire, sur les choses une lumière vague et diffuse, une espèce de clarté grise, uniformément épandue. Tout est fondu, vaporisé. Le profil indécis des monts ondule en pâles estompes sur le ciel noyé. Cela donne l’impression d’un paysage sous-marin; les brumes ont de lents remous de houles profondes. C’est une atmosphère molle, fluide et très mystérieuse.
Je vais là dedans à l’aveuglette. Il me semble, non pas que je marche, mais que je nage. Et, n’était le vicaire, je crois bien que je ne nagerais pas longtemps sans sombrer.
Heureusement, il est là pour me crier casse-cou, au besoin pour me tendre la main qu’il a solide.
—Attention! nous dévalons dans le ravin.
Je m’en doute un peu. Le chemin se creuse et se rétrécit. De chaque côté, des parois de schiste de plus en plus hautes forment couloir; je m’y cramponne, dans les endroits périlleux de la pente, pour ne pas tomber. Le vicaire, qui a fait des humanités au collège de Lesneven, me lance une citation de Virgile dont il retourne le sens:
Haud facilis descensus Averni.
Et il rit. C’est l’effet du grand air. Ce sport nocturne l’a mis en gaieté.
Une éclaircie. Les noires murailles de pierre s’écartent, s’abaissent, s’évanouissent. A l’ornière inégale, hérissée de véritables stalagmites, succède un tapis moelleux, d’une fraîcheur humide, odorante, toute parfumée d’une senteur de foin coupé. Nous traversons les prés, ceux de Rozivinou justement, où saint Pierre but du cidre et fit voir aux gars de Motreff une manière nouvelle de faucher. Sur l’autre versant, la pente est moins raide et le sentier zigzague à fleur de sol dans de vastes genêtaies; puis ce sont des champs de seigle, de luzerne, de colza; des métairies bombent leurs toits de chaume sous des bouquets d’arbres bizarrement tordus: elles sont vides, silencieuses, toutes lumières éteintes; les gens sont montés au tantad. Parfois un molosse bondit hors de sa niche en aboyant, mais il n’a pas plus tôt flairé la soutane de mon compagnon et reconnu sa voix, qu’il regagne sa litière, la queue basse. Le prêtre, partout ici, est de la maison.
Parfois aussi, dans les pâtis qui avoisinent la ferme, une figure apocalyptique se dresse, démesurée, monstrueuse, traînant un bruit de ferraille. Et c’est quelque cheval entravé qu’on a laissé paître à l’air libre, selon la coutume du pays en cette saison.
A mesure que nous nous élevons dans la montagne, nos oreilles perçoivent là-haut un murmure de plus en plus distinct. Il y a foule sur le sommet. On dirait le bourdonnement d’une ruche immense; des appels se croisent; des nourrissons, arrachés à leur premier sommeil, pleurent aux bras de leurs mères; un troupeau de vaches, épars dans une lande, à peu de distance du lieu du tantad, pousse des meuglements affolés. Les foires du moyen âge, où les transactions se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit, ne devaient pas offrir un spectacle plus barbare ni des contrastes plus saisissants... Les rangs s’ouvrent devant nous; on salue respectueusement le vicaire, on l’apostrophe à la façon bretonne.
—Ah! vous êtes venu aussi, monsieur le «curé»!
Le brouillard s’est allégé, le paysage se dessine.
A la crête du mamelon, sur un piédestal de roches brutes, apparaît le tronçon mutilé d’une croix. La partie supérieure manque. Il ne reste d’intact que le fût de granit et les branches. Cela ressemble à quelque gigantesque idole décapitée. C’est ce calvaire qui a fait donner à la cime son nom de Croaz-Houarn. Un seigneur, dit-on, l’érigea, en expiation d’on ne sait plus quel forfait. Mais il est plus probable qu’il fut élevé, comme tant d’autres, pour désaffecter, en quelque sorte, et sanctifier un haut lieu, voué de temps immémorial à d’antiques superstitions païennes dont la cérémonie qui se prépare n’est elle-même qu’un lointain ressouvenir.
Le bûcher occupe une esplanade gazonnée, un peu en avant de la croix. On n’a pas encore fini de le construire, d’autant plus qu’à tout moment survient quelque nouvel arrivant, homme ou femme, garçon ou fillette, ployant sous un fardeau de bois mort. Debout au faîte de l’énorme meule, Pierre Tanguy détache sur le ciel sa belle carrure de montagnard, à la fois élégant et robuste. Il est tout à sa besogne, j’allais dire à son ministère.
—Voyez-vous, me confie un paysan, il n’y en a pas deux comme lui pour vous camper un tantad. C’est de famille, chez ces Tanguy.
Nous nous asseyons sur une roche, à regarder faire ce représentant d’une tradition sacrée. Et c’est vrai qu’il y met une sorte d’art, disposant les fagots avec une adresse tranquille, sans hâte, d’un geste sûr. Deux aides, postés sur une échelle, lui passent les gerbes d’ajoncs, les brassées de genêts, de bruyère flétrie, de fougères. Par instants, il se penche pour crier:
—Allons, ceux d’en bas! il y a encore de la place!
Ou bien il fouille du regard les profondeurs brumeuses, et, si la silhouette de quelque retardataire surgit sur les rebords du plateau, il jette le cri de ralliement, le iou! sauvage dont l’accent fait frissonner, quelque part qu’on l’entende, mais à qui le mystère de cette solitude, l’étrangeté de ces groupes assemblés pour des rites aussi vieux que le monde, prêtent je ne sais quoi de plus farouche et de plus terrifiant.
Une jeune mère s’est accroupie dans l’herbe, près de nous, pour allaiter son enfant. Elle lui chante à mi-voix, sur un ton de mélopée, une berceuse qu’elle improvise avec cet instinct du rythme, familier à tous les Bretons, mais plus encore aux Bretonnes. Le sens, sauf quelques mots qui m’ont échappé, est celui-ci:
«Il est venu, l’enfantelet, le petit Jozon, il est venu avec sa mère sur le ménez de Croaz-Houarn, et ses petits yeux verront le grand feu, le grand feu qui monte dans le ciel. Et, parce qu’il aura vu le grand feu, il grandira et il deviendra fort. Et la grâce de saint Pierre sera sur lui, et jamais ne luira sur sa tête, jamais ne luira l’étoile du mauvais sort...»
S’étant aperçue que je l’écoute, elle cesse de chanter et se met à rire.
—Est-ce que l’étranger comprend le breton? demande-t-elle au vicaire.
Je lui réponds moi-même dans sa langue. La conversation s’engage. Son «petit Jozon» va sur ses dix mois. Il est un peu faible des reins. Elle l’a baigné dans les fontaines saintes, à la source de Notre-Dame du Krân, à celle de Notre-Dame de Cléden; mais la faiblesse a persisté. Alors, les «anciens» de chez elle lui ont conseillé de faire faire à l’enfant le tour du feu de saint Pierre par trois fois et de lui frotter ensuite les reins avec une pincée de cendre chaude.
—Mais, en attendant, ne craignez-vous pas qu’il prenne froid?
Ma question l’étonne et presque la scandalise. Est-ce qu’on a jamais vu un enfant, fût-il âgé seulement de quelques heures, prendre froid la «nuit des feux»?
Une vieille qui s’est approchée dit:
—De mon temps, les paralytiques se faisaient transporter jusqu’ici sur une civière, quel que fût l’état du ciel; et il y en avait qui jetaient leurs béquilles dans le brasier, assurés qu’ils n’en auraient plus besoin, tant était grande leur foi en saint Pierre et dans la vertu de son tantad. N’est-ce pas la vérité vraie, ce que j’affirme là au gentilhomme? Parle, Marie-Renée.
La commère dont elle invoque le témoignage a son mot à placer, elle aussi; et celle-là fait signe à d’autres qui en appellent d’autres encore; de sorte que nous avons bientôt devant nous un demi-cercle compact de femmes célébrant sur tous les tons, de leurs voix claires ou chevrotantes, les mérites innombrables, la puissance sans limites de tous les feux en général, du feu de Croaz-Houarn en particulier.
C’est à qui puisera dans sa mémoire les faits les plus surprenants. L’une a vu... l’autre a entendu conter... Et elles s’excitent mutuellement, elles s’exaltent; elles crachent dans les paumes de leurs mains et lèvent les bras au ciel, pour attester la véracité de leurs dires... Le vicaire ne laisse pas de faire une mine assez embarrassée. Ils sont d’une orthodoxie suspecte, tous ces miracles attribués au tantad, et les récits pénétrés qu’en font les paroissiennes de Motreff ressemblent moins aux paraboles évangéliques qu’aux hymnes des Védas en l’honneur d’Agni...