I

Un soir de juin, à Motreff. Nous avions fini de dîner dans la grande salle aux boiseries de chêne luisant, où le couchant allume des reflets de cuivre. Une ombre douce descend du plafond sur la figure chagrine de Pie IX, sur la figure narquoise de Léon XIII, dont les portraits se font pendants de chaque côté de la pièce. Léna, la gouvernante, l’antique carabassenn, dessert sans bruit, de son allure rapide et ouatée de chauve-souris; et voici qu’elle apporte les liqueurs, du cassis de sa fabrication, une autre encore qu’elle est seule à bien réussir.

—De la «prunelle», cher monsieur... Hein! quel bouquet! Ça sent le fruit sauvage, cueilli à même la haie... Respirez-moi ce parfum!

Il me comble de prévenances, l’excellent recteur.

Nous trinquons à la mode des gens d’Église, avec le doigt, sans choquer les verres. Le vicaire, lui, ne boit pas; il souffre de l’estomac, la «maladie du jeune clergé», observe malicieusement le vieux prêtre. Et revenant à ce qui a fait le sujet de notre entretien, au cours du repas:

—Ça, oui, ils sont restés fidèles aux vieilles coutumes, mes paroissiens. L’autre jour, ils ont merveilleusement fêté saint Jean. Mais, on vous a bien renseigné, ce sont les feux de saint Pierre surtout qui sont admirables. Saint Pierre est un peu notre patron. La chapelle que le malheur des temps n’a permis de construire qu’à moitié lui devait être consacrée, et les ruines en sont désignées par son nom. Nos montagnards l’y viennent prier dévotement, dès qu’un de leurs proches parents se trouve en danger de mort. Ils s’agenouillent sur les pierres éboulées, invoquent le «portier du ciel», réclament ses bons offices pour l’âme qui va comparaître au tribunal de Dieu. Ils lui apportent en offrande de la bouillie d’avoine, son mets de prédilection, affirment-ils, à l’époque légendaire où il voyageait en basse Bretagne. Car il a visité ce pays, escortant par les bourgades son Maître divin. On cite des fermes où ils couchèrent, on montre sur les rochers des landes l’empreinte toujours visible de leurs pas; on raconte même à leur propos des anecdotes rustiques, dont les Évangiles ni les Actes des Apôtres ne soufflent mot, mais que je n’ai pas l’air de mettre en doute, quand on m’en parle. Il ne faut pas affliger les braves gens.

Gageons que vous ne connaissez pas l’histoire du saint devenu faucheur. Elle est brève. Je veux vous la dire.

«C’était justement dans le mois où nous sommes, le mois de la fenaison. On fauchait à Rozivinou. Il faisait une chaleur accablante. Jésus-Christ et saint Pierre passaient par là, exténués, mourant de soif. Ils aperçurent dans les prairies une jeune servante qui, une cruche de cidre sur la tête, allait porter à boire aux faucheurs. Ils la suivirent, et quand ils furent arrivés auprès des hommes:

»—Ayez pitié de deux pauvres pèlerins, dit le Christ. Si vous ne leur faites l’aumône d’une goutte de cidre, ils vont périr de chaleur et de fatigue.

»—Soit, répondirent les faucheurs, mais à une condition: c’est qu’avant de vous remettre en route vous nous donnerez un coup de main.

»—Rien de plus juste, repartit Jésus.

»Et, après qu’ils se furent désaltérés, il dit à Pierre:

»—Montre à ces braves gens ton savoir-faire.

»—Mais, Seigneur, objecta le saint, embarrassé, vous savez bien que je suis pêcheur de mon état et que je n’ai jamais fauché.

»Jésus sourit:

»—Bah! fit-il, tu t’en tireras peut-être mieux que tu ne penses.

Pierre se résigna, saisit une des faux qui étaient là, appuyées au talus. Il s’y prenait fort mal, et les faucheurs se moquaient entre eux de sa gaucherie. Ils ne se moquèrent pas longtemps. Car la faux n’eut pas plus tôt touché l’herbe que, s’échappant des mains de Pierre, elle s’élança, comme vivante, décrivant de larges courbes, promenant d’un bout à l’autre de la prairie le vif éclair de son tranchant d’acier. En un clin d’œil tout fut fauché, et proprement, je vous prie de le croire. Voilà.»

Cela est conté d’un ton de douce bonhomie, par petites phrases, tout en sirotant la «prunelle», sous les regards croisés des deux papes, dans la salle basse où des insectes de nuit, entrés par la fenêtre ouverte, commencent à voleter. Et l’on sent que le recteur de Motreff se délecte ingénument à ces vieux récits, qu’il en goûte la saveur populaire, le charme fruste et patriarcal. Il a conservé la simplicité de cœur d’un fils des champs qui, comme il dit lui-même, a gardé les moutons avant de devenir pasteur d’hommes.

Mais voici Léna. Elle accourt de son menu trot silencieux.

—Monsieur le recteur, Pierre Tanguy est là qui vous demande de bénir la première gerbe pour le feu de Croaz-Houarn.

—Parfaitement, Léna, parfaitement.

Il en a déjà béni vingt-cinq autres, dans l’après-midi. Au milieu de la cour, un paysan de fière stature est debout, tenant un fagot d’ajonc sec fixé aux pointes d’une fourche.

—Eh bien! Pierre, tu vas, je pense, faire un beau tantad[8] en l’honneur de ton parrain céleste? s’informe le prêtre en signe de bienvenue.

—Si le temps ne se couvre pas trop, on le verra sûrement de toute la montagne, monsieur le recteur.

—Et de tout le ciel, Pierre Tanguy, de tout le ciel, tu m’entends.

L’homme s’est agenouillé, le pied de sa fourche planté en terre comme la hampe d’un drapeau; le recteur, du geste, dessine une croix dans l’air et prononce sur la gerbe d’épines les paroles de la bénédiction. Et cette humble scène, dans cet humble décor, a je ne sais quelle grandeur religieuse et familière tout ensemble, qui vous reporte aux premiers âges du christianisme naissant. L’Oremus terminé, le prêtre ajoute, en breton:

—Qu’elle brûle haut et clair, Pierre Tanguy!

—Mille grâces, monsieur le recteur.

Et le gars s’en va, dans le crépuscule, rejoindre les compagnons qui l’attendent, chargés de faix de branches, de fougères, sous les murs de l’enclos. Maintenant leurs sabots retentissent dans le chemin caillouteux. Des sentiers de la lande d’autres débouchent, viennent grossir la troupe, et la montagne, tout à l’heure déserte, s’anime mystérieusement. Par intervalles, ils poussent un grand iou! que répercutent les échos lointains. C’est le cri breton; mélancolique et sauvage, il suffit à exprimer toutes les émotions de cette race primitive chez qui l’allégresse même a de longues résonances tristes. A l’entendre, ce soir, je songe aux nuits d’il y a cent ans et je ne puis me défendre d’une sorte de terreur rétrospective. Que de fois il a dû troubler ainsi le silence quasi tragique de ces parages, modulé sinistrement, d’une cime à l’autre, par des Chouans à l’affût!