V

Cependant, l’immobilité du paysage autour de nous se faisait moins sinistre. Dans le ciel lavé courait comme un frémissement d’aube. La mer montait doucement, semblait venir, souple et chantante, au-devant du jour. L’atmosphère s’imprégnait d’un sel vivifiant, et des odeurs d’herbes humides parfumaient l’espace. Aux vitres de la chapelle, entre les trèfles de granit, la lueur des cierges pâlissait. Un vol d’oiseaux blancs s’abattit sur le toit, y percha peut-être une minute, puis s’achemina vers l’orient, rasant de l’aile la ligne sombre des pins et laissant derrière lui, dans l’air fouetté par son passage, une espèce de remous vibrant.

René Maho, le vieux pêcheur asthmatique, dit entre deux quintes:

—Ils vont avertir le soleil qu’il est temps de sortir du lit et de rouvrir les volets.

Il ajouta, sur un ton sentencieux:

—Tant qu’on vit, il faut vivre.

On rentra dans le sanctuaire, et chacun reprit sa place le long du mur bas, jauni par le salpêtre, à la droite du cercueil. Les femmes, qui nous avaient devancés à leur poste, somnolaient encapuchonnées dans leurs mantes: elles n’en continuaient pas moins à égrener leurs chapelets d’un doigt machinal et à remuer leurs lèvres lasses où flottait une prière inexprimée. Nona Ménès, veuve Féchec, dormait franchement, adossée à la chaire, avec la bouteille d’eau-de-vie en travers dans son tablier.

—Elle est si accablée, la pauvre! me dit Herri Laouénan, comme pour l’excuser... Depuis deux jours elle n’a goûté aucun repos... Et peut-être, ce soir, a-t-elle bu plus que de raison, pensant noyer ainsi sa douleur.

Seule, Annie demeurait rebelle à la fatigue. On voyait luire ses prunelles farouches, obstinément fixées sur le cercueil. Deux ou trois fois elle se leva pour moucher les cierges, dont les mèches commençaient à grésiller. Son ombre, alors, se profilait sur la muraille, fantastique et démesurée.

Dans les courtils voisins, des coqs chantèrent. La sacristine sursauta, se frotta les yeux, regarda vers le chœur où la statue de la Madone s’empourprait d’une rouge lumière de matin naissant.

—Dieu me pardonne, fit-elle en se signant: un peu plus, je laissais passer l’heure de l’angélus!

La corde de la cloche se balançait sous le porche: Mar’ Yvona Rouz s’y suspendit de tout son poids. Un coup sonore retentit, fit tressaillir la vieille chapelle; puis les tintements tombèrent, menus et pressés, criblant la paix encore ensommeillée des campagnes; des chapelles avoisinantes de Buguélès, de Saint-Guennolé, d’autres angélus répondirent. Les dormeuses secouèrent leurs jupes, rajustèrent leurs coiffes, mouillèrent leurs doigts d’un peu de salive pour lisser les bandeaux de leurs cheveux. Une seconde rasade d’eau-de-vie fut servie par Nona Féchec. Mon tour venu, comme je refusais en remerciant, l’humble femme en parut toute chagrinée.

—Avez-vous donc quelque rancune contre mon homme, me demanda-t-elle, que vous ne voulez point vider ce dernier verre en l’honneur de ses mânes?

Laouénan ajouta, se penchant vers moi pour n’être pas entendu de la vieille:

—C’est la plus grande injure au mort et à sa famille, quand on ne boit pas: il faut boire.

C’était une libation sacrée. Je l’accomplis de mon mieux, suivant les rites.

La cloche s’était tue; Mar’ Yvona Rouz, agenouillée au pied du catafalque, récita l’oraison du matin. Après avoir appelé sur le travail des vivants la bénédiction de tous les saints du paradis celtique, elle improvisa une sorte de cantilène funèbre à la louange du défunt.

—Celui-ci, Guillaume Féchec, disait-elle, a peiné pendant près de quatre-vingts ans. Sur terre et sur mer, il a toujours fait son devoir. Il a été un homme de grand courage et de bon conseil. Sa veuve le pleure justement. Il laisse une fille honnête et des amis nombreux. Dans tout le pays il était estimé. Le sillage de sa barque s’est effacé sur les eaux, mais son souvenir durera dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. Maintenant que sa journée est finie, qu’il reçoive son salaire!

Evel-sé vézo grêt! (ainsi soit-il!) prononcèrent les assistants.

Un paysan à figure glabre se montra dans la baie du porche.

—Allons, fit-il, il est temps. La charrette des morts est en bas.

C’était le bedeau du bourg, qui venait procéder à la levée du corps. On redescendit le fruste escalier de pierre, sous un joli ciel d’un bleu délicat, pommelé de blanc et fleuri de grandes houppes mauves pareilles à des gerbes de lilas. Les chaumes des champs, les ajoncs des landes étincelaient de gouttes de rosée. Des alouettes de mer volaient par bandes blondes dans la lumière rajeunie. De vers le Trévou, Tréguignec, Trélévern, des files d’hommes et de femmes dévalaient, en habits des dimanches, par les sentiers caillouteux, dans un bruit clair de socques et de sabots à talons ferrés.

La charrette des morts attendait près de la fontaine;—une mince caisse peinte en noir, flanquée de roues énormes et ornée d’une inscription bretonne qui disait: «Je recueille sur la route le voyageur fatigué et je le conduis à l’éternel repos.» On y hissa la bière. Un adolescent prit le cheval par la bride, fit claquer son fouet, et le convoi se mit en marche sans cesse grossi de nouveaux arrivants. En tête brillait une longue et massive croix de cuivre, garnie de sonnailles qui tintaient sans discontinuer. Le bedeau chantait, le chariot cahotait; le drap mortuaire, taillé dans une voile, se gonflait à la brise, comme sollicité par la nostalgie de ses aventures passées.

J’accompagnai la dépouille de Féchec-coz jusqu’au bois de pins qui couronne la hauteur, un peu en avant du sémaphore. Le petit bidet de montagne qui emportait le vieux marin vers son lit-clos du cimetière cheminait d’un pas allègre, humant l’air vif, ouvrant tout larges ses naseaux à la bonne senteur matinale. Et le cortège suivait, vaille que vaille, par groupes épars qui s’efforçaient de se rejoindre. Cela faisait au loin, sur la route grimpante, comme une série d’essaims échelonnés. On distinguait la grande Annie au milieu des autres femmes, tel qu’un cyprès solitaire parmi des touffes de genévrier. Le défilé dura près d’une demi-heure, puis la caravane funèbre disparut derrière un repli du terrain...

Je m’en retournai vers le Port-Blanc, dans le vaste rayonnement des choses. Les toits d’ardoises des maisonnettes de pêcheurs, disséminées sur le coteau, s’allumaient aux premiers feux du soleil. Dans les aires des fermes, les batteuses ronflaient avec une ampleur d’orgues, et la poussière du blé flottait au-dessus des meules ainsi qu’une fumée d’or. Mais rien n’égalait la splendeur de la mer étale. Elle se déroulait à perte de vue, d’un mouvement paisible, harmonieux et vraiment divin. Ses courants glissaient autour des îles, nuancés de teintes fines, pareils à de vivants colliers de nacre. Elle semblait se délecter elle-même dans la contemplation de sa beauté. Un mot de Féchec-coz me revint en mémoire:

—Moi, voyez-vous, j’aime la mer comme une femme qu’on désire et qu’on sait bien qu’on ne possédera jamais...

LA NUIT DES FEUX

A M. Félix Jeantet.

Me wél arri noz an taniou,
Sklêrijenn vraz er meneziou...

Voici venir la nuit des feux,
—La grande clarté sur les montagnes.

A Motreff, un soir de juin. J’y étais arrivé dans l’après-midi, sur les quatre heures, après une longue étape à travers le grand pays montueux, sous un ciel variable qui tantôt flamboyait d’un éclat intense, tantôt croulait en averses torrentielles,—un ciel de Bretagne d’été, semi-pluie et semi-soleil.

Des maigres bourgades qui hérissent çà et là de leur clocher grêle les cimes dénudées de la sierra bretonne, Motreff est, je crois bien, celle qui offre l’aspect le plus sauvage et le plus chétif. Quelques masures en pierres de schiste, aux tons de vieilles laves, se pressent misérablement autour d’un cimetière surélevé, formant terrasse, où l’église, parmi les tombes, semble elle-même une tombe plus vaste, enfouie qu’elle est à demi dans le sol et coiffée d’un toit trop lourd, avec des fenêtres basses, à ras de terre, pareilles à des soupiraux. Point de rues, mais d’étroits chemins, ravinés comme des lits de torrents. Devant les seuils, du fumier, des bêtes, des enfants.

Les hommes devaient être aux champs, sans doute à retourner les foins; les femmes devisaient entre elles d’une porte à l’autre, celles-ci tricotant, celles-là filant, leurs grands fuseaux de laine brune couchés dans la poussière à leurs pieds.

Le matin, à Châteauneuf, un ami m’avait prévenu:

—Il n’y a dans Motreff qu’une hôtellerie qui vaille: c’est le presbytère.

Et il m’avait remis une lettre d’introduction auprès du «recteur».

—Le meilleur des hommes, ce vieux prêtre, avait-il ajouté;—un paysan lettré, très naïf de cœur et très fin d’esprit, une âme délicieuse, tu verras...

A l’entrée du bourg, j’étais tombé au beau milieu d’un troupeau de fillettes. C’était l’heure de la sortie de l’école chez les Sœurs. Elles s’en allaient posément, leurs livres sous le bras, vêtues du même accoutrement que leurs grand’mères, ayant, au reste, dans leurs traits de gamines, une étrange gravité d’aïeules.

J’avisai l’une d’elles, jolie à ravir dans son serre-tête brodé et sa guimpe blanche, les yeux «couleur de temps clair», comme dit une chanson de ces montagnes, et je lui demandai:

Ar prispitor, mar plich, merc’hik? (Le presbytère, s’il vous plaît, petite fille?)

Elle consulta du regard ses compagnes; puis, après un instant d’hésitation, s’enhardissant tout à coup:

—Vous ne trouverez jamais tout seul, fit-elle dans leur parler de là-haut, un peu âpre comme les sommets de ces cantons pierreux, baignés d’air vif.—Je vais vous conduire.

Le fait est qu’avec les indications même les plus précises j’aurais pu errer longtemps aux abords du presbytère de Motreff, non seulement sans en découvrir l’accès, mais encore sans me douter qu’il subsistât un logis quelconque, habitable pour un être humain, parmi la jonchée de ruines où je m’engageai sur les pas de la fillette, après je ne sais combien de détours dans les ruelles du village. C’était derrière l’église, dans un enclos entouré, par places, de pans de murs délabrés, planté d’arbres poussés au hasard. Un sentier serpentait dans l’herbe. A droite, à gauche, gisaient des troncs monolithes, des chapiteaux de colonnes brisées. Un pignon solitaire, débris d’un sanctuaire inachevé—à ce que j’appris plus tard—laissait, par son ogive veuve de vitraux, voir sur le ciel lointain le défilé processionnel des nuages. Les travaux, commencés vers 1789 et interrompus pendant la Révolution, n’avaient plus été repris depuis lors. Dans la partie inférieure s’ouvrait une espèce de porche enguirlandé de lierre et de chèvrefeuilles, et que fermait mal une claie vermoulue.

—Soulevez le loquet, me dit la fillette. Ici, c’est la cour. Passé la meule de paille, vous suivrez la charmille: la maison est au bout.

Et sans attendre mon remerciement, sans prendre garde à la menue monnaie que je lui tendais, elle me tira, les mains en croix sur la poitrine, la révérence que les Sœurs lui avaient enseignée et, légère comme un cabri, elle disparut dans le feuillage...