I
Les Bretons appellent novembre d’un nom expressif: le mois noir. Les délicates teintes bleues qui parent les horizons, sous la lumière d’automne, alors se foncent et se rembrunissent. Avec les brouillards qui vont s’épaississant, une sorte de tristesse grise, flottante d’abord et bientôt, pour ainsi dire, figée, enveloppe silencieusement les choses... Rien de plus impressionnant que le trajet de Quimper à Spézet, en cette saison, que la traversée de la Montagne-Noire dans le mois noir. On est à peine hors des faubourgs de la ville que déjà un vent plus âpre vous fouette le visage. La route côtoie quelque temps des collines rousses, des vallées vertes, d’un vert ambré; un reste de Cornouailles vous accompagne de sa gaieté de pays heureux. Puis, brusquement, l’ascension commence vers une contrée toute différente. Il semble que l’on monte une à une les marches d’un grand escalier sombre. Et, des deux côtés, c’est le désert, une terre décolorée, rigide, vraiment funèbre. Peu ou point d’arbres, ou bien de petits chênes souffreteux, avec des contorsions d’infirmes, et, çà et là, de rares bouquets de pins, pareils à des témoins mélancoliques gémissant sur la désolation d’alentour. On ne trouve pas, sur tout le parcours, une seule de ces auberges rurales, de ces «débits» décorés, en guise d’enseigne, d’une touffe de gui ou de laurier, qui jalonnent d’ordinaire les chemins bretons. Les rouliers ne fréquentent guère ces solitudes. La route pourtant est large, et, par endroits, rappelle le veuvage majestueux de certaines avenues des environs de Versailles; on la dirait faite de tronçons, mal reliés entre eux, d’anciennes voies romaines. Après Briec,—un chef-lieu de canton dont l’importance administrative n’est signalée au passant que par le drapeau en zinc de sa gendarmerie, grinçant au vent comme une girouette rouillée,—on pénètre dans la partie farouche du Ménez.
C’est une région inhospitalière, hantée de légendes peu rassurantes. Le célèbre bandit féminin, Marion du Faouët, y exerça, au XVIIIᵉ siècle ses ravages, et l’on n’y prononce encore son nom qu’avec terreur. Dans le cri des orfraies, les montagnards croient reconnaître son coup de sifflet, «si aigu qu’il transperçait l’âme du voyageur, si violent qu’il faisait tomber les feuilles des arbres». Son ombre continue à rôder dans ces parages, les nuits de tourmente, au galop muet d’un cheval de ténèbres dont les sabots, en frappant le sol, y laissent des marbrures de sang. Les désignations des lieux évoquent des images sinistres. La seule bourgade—et combien minable—que l’on rencontre dans ce désert s’appelle Laz, ce qui veut dire meurtre.
Un proverbe local fait à qui s’engage dans le Ménez la recommandation suivante: «Au sortir de Briec, signe-toi; avant de te diriger sur Laz, invoque ton ange gardien.» Car, si les brigands ne sont plus à craindre, on reste exposé aux maléfices des Esprits hostiles à l’homme, qui règnent en maîtres sur ces hauteurs inviolées. La mémoire populaire ne tarit point sur les méchants tours joués par eux à des passants inoffensifs. Ils vous encerclent dans des zones enchantées; ils déroulent devant vos pas des sentiers magiques où vous allez, où vous allez sans fin, en proie à un somnambulisme dont vous ne vous réveillez jamais.
On le voit, en dépit de son apparente solitude, le Ménez n’est que trop peuplé. Et je n’ai rien dit des «revenants» qui y foisonnent «autant que les bruyères et les joncs». C’est ici une dépendance terrestre du purgatoire, un lieu de stage et de pénitence pour les âmes défuntes, les Anaon. L’aspect en quelque sorte funéraire des crêtes de schiste noirâtre qui hérissent le sommet des collines aura été pour beaucoup, je pense, dans cette attribution. Le regard s’accroche de tous côtés à des arêtes de pierres, à des amas de roches entassées en pyramides, qui font songer aux sépultures des âges barbares. Aussi loin que porte la vue, surgissent ainsi de place en place des espèces de grands cairns mystérieux, alignés sur l’horizon, et le pays entier apparaît comme un vaste champ des morts, comme un immense cimetière préhistorique.
Les communications avec Spézet sont rares et peu faciles. Sur le conseil de mon ami Ronan Le Braz, le pillawer, j’avais profité, pour m’y rendre, du véhicule d’une «commissionnaire» venue la veille au marché de Quimper, et qui s’en retournait dans la montagne avec une cargaison de marchandises de toute nature. Je m’étais juché sur ce monceau de choses diverses, installation qui, si elle n’était pas précisément confortable, me permettait du moins de voir de haut.
La conductrice, assise, les jambes ballantes, sur un des brancards, causait tour à tour et indifféremment, tantôt avec le maigre bidet qui composait à lui seul tout l’attelage, tantôt avec moi. C’était une grande sauvagesse, presque une géante. La tête, trop petite pour le corps s’encadrait dans une coiffe mince à fond aplati; son parler rude était plutôt d’un homme. Très renseignée sur les particularités de la route qu’elle avait coutume de faire quinze ou vingt fois l’an, elle m’en instruisit au fur et à mesure, en termes brefs, entremêlés de jurons qui s’adressaient à la bête. Aux approches de Laz, absorbé dans la contemplation de ce fantastique décor de légende, je laissai tomber la conversation, et nous cheminâmes quelque temps en silence. Ma compagne elle-même cessa d’injurier le bidet, qui ralentit le pas et dont les sonnailles ne tintèrent plus que faiblement. Nous roulions, du reste, sur une pente abrupte, au flanc d’une courbe tourbeuse, où, chargés comme nous l’étions, il eût été imprudent de trotter. N’étant plus aussi secoué par les cahots, je pus admirer plus à l’aise les formes bizarres et vraiment spectrales que revêtaient, sous les premières brumes du soir, les masses tourmentées des schistes profilant sur le ciel bas le grimacement de leurs silhouettes colossales... Tout à coup, obéissant à je ne sais quelle suggestion, la femme se mit à chanter en breton des lambeaux sans suite de quelque complainte de son village. Sa voix, légèrement assourdie au début, s’éleva peu à peu en notes âpres et véhémentes... Je me souviendrai toujours de l’impression d’étrangeté que je ressentis, en entendant monter dans le crépuscule et se répercuter au loin, dans le vaste pays mortuaire, cette monodie puissante et rauque, cette farouche incantation empreinte d’une sorte de grandeur tragique. Les figures de pierre du Ménez semblaient tendre l’oreille pour écouter, et des frissons mystérieux s’éveillaient dans la profondeur des landes. Un chant solitaire, dans la nuit, fait paraître encore plus effrayant le silence des choses...
—Avez-vous donc peur, que vous chantez si fort? demandai-je à la femme.
—Peur? Non. Ces lieux me connaissent. Mais n’avez-vous pas perçu tout à l’heure des frôlements, sans voir personne? On dit chez nous que la veille de leur fête, les morts s’empressent par les chemins vers leur logis d’autrefois. Et vous n’ignorez pas que la rencontre d’un vivant leur est pénible. Je chante pour les prévenir que je passe, tout simplement.
La nuit était tombée. La «commissionnaire» alluma un fanal de fer-blanc, une haute lanterne ronde et pointue, qu’elle assujettit à l’un des montants de la charrette. Et cela ne fut pas sans ajouter au fantastique du voyage, cette clarté sautillante où l’ombre du bidet prenait les formidables proportions d’une bête de l’Apocalypse... Soudain, une cloche tinta, sur notre droite, à petits coups craintifs. Nous arrivions à Spézet.