II
Je ne sais pas de bourg breton qui donne, dès l’abord, un sentiment plus vif du dédain qu’ont toujours professé les peuples celtiques,—les Gallois exceptés,—pour les conditions matérielles de la vie et, plus particulièrement, pour tout ce qui, dans le langage moderne, s’appelle hygiène ou confort. Les maisons y sont de pauvres demeures sans âge, délabrées, caduques. Le fumier croupit aux portes. A l’intérieur, quelques meubles sommaires moisissent le long des murs, sur un parquet de terre battue...
Je me fis indiquer l’auberge de Ronan Le Braz. Il avait entendu le bruit de la charrette et guettait mon arrivée, debout sur la marche du seuil, une chandelle à la main.
—Vous voilà donc, cousin, me dit-il avec sa malicieuse bonhomie.
Et tout de suite il me conduisit vers l’âtre où, dans une claire flambée d’ajoncs, cuisait le repas du soir. Sa femme entretenait le feu, en y poussant les branchettes épineuses à l’aide d’une petite fourche en fer. Il nous présenta l’un à l’autre.
—Gaïda, c’est le gentilhomme[16] dont je t’ai parlé, celui qui se fait raconter des légendes par les gens du pays pour les répéter ensuite à ceux de France...
—Oh bien! interrompit, en se tournant vers moi Gaïda, rieuse, vous ne pouviez tomber mieux. Nous avons justement cette nuit la vieille Nann. Elle n’habite plus la paroisse depuis une trentaine d’années; mais tous ses morts sont enterrés ici. Alors vous pensez, elle est revenue momentanément, à cause d’eux. Elle est pour l’instant à vêpres, mais...
—J’y songe, s’écria Ronan, n’avez-vous pas désir d’assister aux «vêpres noires»?
Si fait... Nous nous mîmes en route pour l’église. Elle se dressait, vaguement éclairée, de l’autre côté de la place, au centre du cimetière. Un perron de pierre aux marches disjointes menait au porche. Dès l’entrée, j’éprouvai cette sensation de froid humide que vous communiquent la plupart des vieux sanctuaires armoricains. Avec leurs parois tachées de salpêtres ou verdies par les mousses, ils ont l’air d’avoir longtemps séjourné sous les eaux, d’être des espèces de chapelles sous-marines fraîchement émergées. Au milieu de la nef était dressé le catafalque ou,—comme on dit en Bretagne,—l’escabeau funèbre (ar varwskaon), portant sur une de ses faces la transcription en langue locale du verset latin: Hodie mihi, cras tibi. Les femmes se tenaient tout à l’entour, accroupies plutôt qu’agenouillées; les hommes occupaient les bas-côtés. On ne les distinguait, au reste, que confusément à la trouble lueur de quelques chandelles de suif accrochées aux piliers, çà et là. Le prêtre ayant donné l’absoute, hommes et femmes entonnèrent un cantique breton, d’une infinie tristesse, d’un pessimisme à la fois naïf et poignant. Il disait, ce cantique, la brièveté de l’existence, les rares joies, les multiples angoisses, et combien vivre est peu de chose, et quelle félicité est la mort; il louait les défunts de n’être plus, d’avoir acquitté leur dette envers le destin.
Au chant succéda la prière en commun, puis l’assemblée se dispersa dans le cimetière pour se prosterner chacun sur la tombe des siens. Humbles et misérables, ces tombes,—une dalle d’ardoise à peine équarrie, mais, toutes, munies de leur bénitier en pierre où, le dimanche, à l’issue de la messe, parents et amis viennent religieusement tremper le doigt.
—Allons au charnier, me souffla Ronan.
Une grande partie de la foule nous y avait déjà devancés. Par la porte, ouverte pour la circonstance, et à travers les barreaux de la fenêtre sans vitres, la vue plongeait dans un pêle-mêle macabre de crânes, d’ossements blanchis et phosphorescents. Deux de ces crânes, posés sur l’appui de la fenêtre, semblaient vous regarder fixement de leurs yeux vides. Nous nous agenouillâmes dans l’herbe comme tout le monde... Une vieille, presque aussi livide sous sa mante à cagoule que les débris humains qui jonchaient l’ossuaire, récitait tout haut, d’une voix cassée, une des hymnes les plus saisissantes de la liturgie bretonne, l’hymne du Charnier:
...Voyons, chrétiens, voyons les reliques de nos frères, de nos sœurs et de nos pères, et de nos mères, et de nos voisins, et de nos meilleurs amis! Voyons le pitoyable état où ils sont tous réduits!
Voyez, ils sont en morceaux, ils sont en miettes; il en est dont il ne reste qu’une poussière... Voilà ce que la mort et la terre en ont fait!... Ils se ressemblent tous et ne se ressemblent plus à eux-mêmes...
C’est la ballade de Villon, moins ironique et d’un accent tout religieux... Après chaque strophe, la vieille faisait une pause, et l’assistance, dans un bourdonnement confus, répondait: «Dieu pardonne aux Anaon!» La plupart des femmes égrenaient d’une main leur chapelet et, de l’autre, tenaient à la hauteur du visage un mince lumignon de cire, en sorte que sur ce coin du cimetière flottait, dans le brouillard, une clarté triste comme un halo de lune...
Ronan me dit à l’oreille:
—Vous savez, Nann, Nann Coadélez, celle qui loge chez nous cette nuit et qui connaît tant d’histoires? C’est celle-là même qui débite l’oraison...