III

Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune ironie:

—N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais quittée?

—Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.

Et, tirant de la devantière de son tablier une minuscule pipe en terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par petites bouffées courtes et régulières.

...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que de rares paroles. Ronan leur disait:

—Vous êtes servis.

Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques procédant à des libations.

Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie. D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones, la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:

—Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre, nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls, les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon de trop pleurer les Anaon, il est encore plus mauvais de ne leur témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.

Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.

—Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements, des abois plaintifs de chien blessé?

—Oh! oui, soupira la jeune femme, nous avons passé par des transes atroces, de véritables agonies!... Cela commençait à la tombée du soir. C’était d’abord comme un grand froid qui nous glaçait jusqu’aux moelles, quoiqu’on fût au cœur de l’été... On empilait des bûches dans l’âtre; mais impossible d’y mettre le feu; le bois, ensorcelé, refusait de prendre. Alors, nous nous fourrions dans nos draps. C’était comme si nous nous fussions roulés dans la neige: nous grelottions; nos dents claquaient... Et voici qu’on entendait un bruit de pas, non sur l’aire de la maison, mais sous terre...

—Sous terre, monsieur, souligna la vieille paysanne; et notez qu’il n’y a point de caves au Mézou-Lann.

—Certes non, continua la fermière... Le pas tour à tour s’éloignait et se rapprochait... Nous nous bouchions les oreilles avec les poings, mais alors il résonnait dans notre tête, à grands coups sourds, bam... bam, bam... bam, avec la régularité d’un balancier d’horloge... Si encore il n’y avait eu que cela! Mais, comme vous dites, le promeneur surnaturel poussait toutes sortes de gémissements étranges, les uns stridents à faire se dresser vos cheveux, et d’autres éplorés, lamentables, à vous éplorer l’âme pour jamais. C’était affreux, affreux!... Les choses inertes elles-mêmes partageaient notre angoisse; les armoires, d’épouvante, s’ouvraient et les planches à demi pourries des bahuts se prenaient à geindre... Mais, c’est les bêtes surtout qu’il fallait entendre. On dit qu’elles parlent à Noël. Eh bien! ces soirs-là aussi elles parlaient; à les ouïr crier: «Au secours!» vous eussiez juré des voix humaines. Le chien de garde qui était chez nous depuis près de dix ans parvint à rompre sa chaîne et s’enfuit; on le retrouva, quelques jours après, mort de faim dans la lande; plutôt que de rentrer au logis, il avait préféré se laisser périr...

—Mais vous, Jeanne-Yvonne, murmura la commère avec compassion, je me demande comment la peur ne vous a pas tuée.

—Elle a tué l’enfant que je portais et dont je viens de parer la tombe, dit en pâlissant la femme Lézurec.

—C’est le destin de tous les premier-nés du Mézou-Lann, ma fille, d’avoir, dès leur apparition en ce monde, leur fosse creusée au cimetière.

Vit bugel kenta Mezou-Lann
A zoner glas d’ar vadeziann[17]...

Tu n’étais pas sans connaître ce dicton, j’imagine, quand tu fis tes accordailles avec Mathias Lézurec? Et tu la connaissais aussi, l’histoire de cet ancêtre lointain, perdu dans la nuit des temps, qui maudit les Lézurec dans les aînés de leur race, parce que son héritier direct avait eu l’irrévérence de l’ensevelir dans une vieille toile, alors qu’il lui léguait une pleine armoirée de draps neufs?... Tu savais cela, sans doute, et que, d’âge en âge, aujourd’hui sous une forme, demain sous une autre, la malédiction s’était accomplie?... Les gens du quartier t’en avaient prévenue?

—Je le savais.

—Ha! ha!... Et tu te refusas d’y croire, n’est-ce pas?... Sornettes que toutes ces choses!... Les brus qui t’ont précédée dans la ferme s’exprimaient de même, le soir des noces. Mais leur assurance ne durait point. Avant le terme de leur première grossesse, elles avaient changé de chanson.

—Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et quand on aime...

—Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.

Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre. Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.

—C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit qui en a couru?

Je m’approchai.

—C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des gens qui croient que les fous sont en communication constante avec l’autre monde...

Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard inquisiteur.

—Qui cherches-tu? demanda Ronan.

—Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de ton métier, et laisse-moi faire le mien.

Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des lèvres:

—Un, deux, trois, quatre... Oui, c’est bien cela, quatre...

Il releva la tête qu’il avait tenue baissée pendant qu’il avait été plongé dans son mystérieux calcul, secoua ses mèches grises et proféra, du ton d’un juge qui rend une sentence:

—Il y a ici quatre vivants marqués pour devenir, avant un mois, quatre morts!... Deux ont passé cinquante ans, les deux autres sont entre vingt-six et trente... Si l’on désire que je les nomme, je suis prêt.

—Merci, Mikaël, s’empressa de dire l’aubergiste... Nous ne doutons point de ta science des choses cachées, mais nous aimons mieux que tu gardes pour toi ce que tu sais.

—A votre gré, murmura le fou.

Et il regagna la porte, le dos plié, balayant le sol de ses larges mains.

—Avez-vous vu ce nécromant! fit Ronan, quand les pas de l’ex-fossoyeur se furent éloignés.

Il riait, mais sans conviction. Les autres restaient muets, gênés. Les paroles du vieux avaient jeté un grand froid. L’atmosphère de la salle s’était comme imprégnée d’une odeur de tombe, et une même pensée anxieuse hantait tous les fronts. Visiblement chacun songeait: «Si j’étais pourtant un des quatre!...»

—Trinquons! proposa l’aubergiste. Buvons à la mémoire de nos défunts!

Puis, s’adressant à moi:

—Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro» (oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le Ménez comme un loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les Anaon qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses. L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui, le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...

—Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul. «Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée. «Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées aux mancherons de la charrue.

Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit, continuant le cours de ses explications:

—Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur, a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé... Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes fariboles...

—Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.

—Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.

Et il ajouta sur un ton plus grave:

—Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les plus habiles ne marchent qu’à tâtons.

A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.