IV
L’auberge de Ronan Le Braz, comparée à l’ordinaire des maisons de Spézet, aurait droit à l’épithète de somptueuse. Elle respire au moins une propreté décente, dénote un certain confort, très primitif assurément, mais d’autant plus appréciable qu’il est plus inattendu. Elle comprend, outre la cuisine, une pièce assez spacieuse qu’on appelle la «salle d’honneur» ou encore «le cabinet des gentilshommes». Le plancher en est de bois blanc, toujours lavé de frais comme un pont de navire. Au milieu, une table ronde, recouverte d’une toile cirée que le pillawer a dû acheter à vil prix, au cours d’une de ses tournées de printemps, dans le bas pays, chez quelque «veuve de la mer», et qui reproduit en pointillé, selon la mode américaine, une inqualifiable «Résurrection». Des chromos patriotiques ornent les murs, dons de commis voyageurs en épices ou en spiritueux, entremêlés, Dieu merci! d’images antiques et vénérables représentant soit le Purgatoire, soit les tragiques amours de Damon et d’Henriette, soit la navrante odyssée du Boudédéo, du Juif Errant. Au-dessus de la cheminée, le portrait de MacMahon fait pendant à la Loi contre l’ivrognerie. Les colporteurs ne se hasardent que rarement en ce canton pauvre du Ménez-Dû, de sorte que l’effigie du Président de la République y reste longtemps la même.
Un lit clos occupe une des encoignures, un lit d’autrefois dont le rouvre massif, luisant comme un miroir, est constellé de clous de cuivre. Sous la corniche fuselée se détache en relief le nom de l’ancêtre qui le fit faire «en l’an du seigneur 1715».
Comme je finissais de déchiffrer la rustique inscription, grossièrement taillée au couteau, Gaïda, qui mettait mon couvert, me dit:
—Les marchands brocanteurs de Quimper nous ont souvent offert pour ce lit plus de dix fois le prix qu’il vaut. Mais nous n’avons jamais voulu nous en séparer... Cela porte malheur de vendre les meubles qui viennent des vieux parents. Vous connaissez la triste gwerz[19] de «Iannik Scolan»? Pour avoir vendu le psautier de sa mère, le malheureux fut damné.
Ayant disposé sur la table les mets, d’ailleurs fort appétissants, d’un frugal souper, l’hôtesse allait me laisser en tête à tête avec les peinturlurages appendus à la muraille, lorsqu’un ressouvenir de tantôt la fit revenir brusquement sur ses pas.
—A propos, commença-t-elle, avez-vous vu comme la vieille Nann s’est rebiffée, quand j’ai fait allusion à son voyage dans l’autre monde?... Peut-être avez-vous cru que je plaisantais... Cependant, rappelez-vous, elle n’a pas osé me donner le démenti... La chose est de notoriété universelle dans la région. Aussi vrai que je suis une honnête femme, Nanna Coadélez a été de son vivant en Purgatoire et en est revenue.
—C’est elle qui l’a dit?
—Oh! non... Elle ne le nie point, mais elle coupe court à la conversation d’un air vexé, comme elle a fait ce soir, dès qu’on lui en parle... Il est même probable qu’on n’aurait jamais rien su de son équipée sans ce terrible homme de Mikaël.
—Mikaël le fou?
—Ou Mikaël le voyant, comme il vous plaira... Au reste, voici l’histoire... «C’était il y a environ trente-six ans. Nanna venait de franchir la quarantaine. Je ne l’ai pas connue en ce temps-là, attendu que je n’étais pas encore née, mais les gens de son âge s’accordent à dire que, dans toute la Cornouailles, on eût en vain cherché sa pareille pour la gracieuseté du visage et pour la vivacité de l’esprit. Elle exploitait avec son mari le domaine de Kerzonn dont les terres s’étendent, exposées au soleil du matin et du soir, depuis la chapelle de Sainte-Brigitte jusqu’à la rivière d’Aulne. Jamais on ne vit ménage plus uni et plus prospère... Hélas! c’est, dit-on, aux seuils les plus joyeux que s’arrête le plus volontiers l’Ankou. L’homme à la faux passa par Kerzonn sans y être invité, et Nanna Coadélez revêtit le deuil des veuves. Elle ne sut point accepter avec résignation le coup qui la frappait. Assise, jour et nuit, sur la pierre du foyer, elle refusait obstinément toute nourriture et ne se repaissait que de ses larmes.
»Or, une après-midi, Mikaël Inizan, qui était encore fossoyeur à cette époque, se vint asseoir près d’elle et lui dit:
»—Pauvre chère Nanna, le pays où sont les morts est comme celui que cultivent les vivants. De même que l’excès de pluie compromet chez nous le sort des récoltes, de même la surabondance des pleurs qu’on verse sur les défunts est nuisible à leur salut éternel. Nanna Coadélez, vous pouvez m’en croire: les laboureurs de ma sorte ont un sens spécial; une voix secrète les avertit de ce qui se passe au fond des trous qu’ils ont creusés; j’entends chaque nuit, quant à moi, le cadavre de votre mari qui se tourne et se retourne dans son cercueil, comme quelqu’un de très las que des morsures d’insectes empêcheraient de dormir. C’est signe que son âme n’est point heureuse en Purgatoire et je pense que c’est à cause de l’intempérance de votre chagrin.
»A ces mots, Nann, paraît-il, s’exclama:
»—Pas heureuse! dites-vous, pas heureuse!... Eh bien! dût-il m’en coûter plus que la vie, je saurai si vous avez dit vrai, Mikaël Inizan!
»Le lendemain, à l’insu de tous ses gens, elle était partie. Dans quelle direction? On l’ignorait. Et elle fut absente près d’une année. Un de ses frères dut s’installer à la ferme pour conduire les travaux. Enfin, aux approches de Noël, on la revit, mais en quel état, la pauvre! et combien différente de ce qu’elle avait été! Son frère eut peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Sa peau si fraîche s’était racornie, ses cheveux étaient devenus tout blancs, et, dans ses yeux dont on vantait naguère la douceur, brûlait maintenant un feu sombre. De plus, il se dégageait d’elle une odeur étrange, une odeur de chair roussie... On essaya de la faire parler, mais à tous les questionneurs elle répondit: «Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde». Les langues n’en allèrent pas moins leur train; les versions les plus contradictoires circulèrent. Cependant Mikaël Inizan, informé du retour de Nann, se rendit un jour à Kerzonn; il la trouva qui trayait les vaches.
»—Ha! ha! dit-il, je constate avec plaisir que vous avez repris vos occupations... Et votre voyage, Nanna, s’est-il bien accompli? Avez-vous de bonnes nouvelles de Pêr Coadélez, votre mari?
»—Vous, lui répliqua-t-elle sans lever les paupières, passez, s’il vous plaît, votre chemin.
»Et, comme il insistait, elle se dressa d’un bond, criant:
»—Va-t’en, fouine de cimetière! Décampe sur l’heure, ou je te fais mettre en pièces par le chien de garde.
»Elle dardait sur lui, cette fois, l’éclair irrité de ses prunelles.
»Il dit simplement:
»—Je sais à présent ce que vous cachez à tous, Nanna... Vos yeux sont couleur d’incendie: ils ont vu le séjour des flammes!
»Dès lors, la maîtresse de Kerzonn fut dans la paroisse un objet de curiosité et d’effroi. Non seulement on tint pour avéré qu’elle avait visité le Purgatoire, mais on donna même des détails précis sur la façon dont elle s’y prit pour mener à bien son aventure, sur les routes ténébreuses qu’elle eut à suivre, les obstacles qu’elle eut à surmonter... Tous ces bruits n’étaient pas sans arriver jusqu’aux oreilles de Nanna. A la ferme, les domestiques en causaient entre eux... Longtemps, elle feignit de ne point entendre, comme aussi de ne s’apercevoir pas qu’à l’église, le dimanche, ses voisines écartaient superstitieusement leurs chaises de la sienne, ou que les enfants, dans la rue, se la montraient du doigt en murmurant: «Voilà celle qui revient du pays des Anaon!...» Mais, au fond, elle ne laissait point d’en être émue, et la preuve, c’est qu’à la première occasion elle se défit de son beau domaine de Kerzonn pour louer, du côté de Lannédern, à six lieues d’ici, une misérable métairie de quelques arpents.
»J’ai fini. Croyez ou ne croyez pas, telle est la véridique histoire de Nanna Coadélez. On n’en parle plus guère maintenant, mais, du temps que j’étais jeune, elle défrayait encore les veillées, et j’y repense, pour ma part, à chaque fête des morts, quand surgit dans le cadre de la porte la grande forme sèche de la vieille Nann demandant à être logée... Si vous pouviez enlever le cadenas qui ferme les lèvres de cette femme, vous en apprendriez long sur le chapitre des âmes défuntes...»
Gaïda se tut, songeuse, l’ombre de ses grands cils bruns se prolongeant sur ses pommettes rosées, les mains appuyées au dossier d’une chaise, dans l’attitude qu’elle avait gardée depuis le commencement de son récit. Je lui demandai:
—Qu’a dit la vieille tout à l’heure, quand Mikaël Inizan est entré?
—Rien, monsieur. Ils font semblant l’un et l’autre de ne se plus connaître... C’est une seconde histoire, celle-là, plus mystérieuse encore que la première. On raconte qu’au moment de franchir la limite de la paroisse, Nanna invoqua l’esprit des ancêtres, cria vengeance contre le fossoyeur, le maudit dans son corps et dans ses facultés. Peu après, un matin, on trouva Mikaël étendu, immobile, dans son lit, les reins cassés, les yeux hagards, la raison perdue. Les morts de Kerzonn avaient descendu les marches du cimetière pour accomplir la malédiction de Nanna.