V
Lorsque, ayant achevé mon frugal repas, je regagnai la cuisine, paysans et paysannes avaient pour la plupart vidé la place, s’étaient dispersés dans la nuit, par les fondrières de la vallée ou les âpres sentiers de la montagne. Il ne restait plus qu’une dizaine de personnes, des chefs de maison, des penn-ti, ceux-ci laboureurs des champs, ceux-là pasteurs de troupeaux, tous parents de l’aubergiste ou de sa femme, à quelque degré. On sait que la parenté bretonne a de multiples et sinueuses ramifications. Assis des deux côtés de la longue table transversale, où Ronan trônait à l’un des bouts, tandis qu’à l’autre Gaïda découpait les parts, ils mangeaient et buvaient en silence. Rarement, entre les bouchées, ils échangeaient une parole; leurs gestes mêmes, sauf le mouvement continu des mâchoires, étaient sobres et espacés... Une jarre de cidre occupait le milieu de la table. Chacun y puisait à même et, en y plongeant sa chopine, prononçait à voix haute:
—Yéc’hed d’ar ré véw! (Santé aux vivants!)
Les autres répondaient en chœur:
—Doué ra bardono d’an Anaon! (Dieu pardonne aux Ames défuntes!)
Cette agape de famille avait un caractère vraiment solennel et, en quelque sorte, liturgique. Ronan me convia à prendre place à sa droite, à l’extrémité de l’un des bancs.
—Vous êtes dans la rangée des Le Braz, me dit-il. En face de vous est la rangée des Tromeur. D’une des branches de leur lignée est sortie ma femme... Vous est-il jamais arrivé de penser à l’ancêtre qui, le premier, porta notre nom? Quant à moi, dans mes pérégrinations solitaires, au trot de mon bidet de Cornouailles, je me suis souvent persuadé, pour me distraire de la monotonie de la route, qu’à travers l’épaisseur des temps je m’entretenais respectueusement avec lui... Il dut avoir belle prestance: le nom même qu’il nous a légué en témoigne[20]. Quel métier exerça-t-il? Fut-il terrien ou coureur des mers, pauvre ou riche, savant ou illettré? Dieu le sait, Dieu seul... En tout cas, il fut un honnête homme, car il a fait souche d’honnêtes gens. N’est-ce pas, cousin?
Je n’avais qu’à m’incliner.
—A la santé des Le Braz, conclut le pillawer.
—Et à la santé des Tromeur aussi! repartit Gaïda.
Un vieux berger à la longue barbe blanchissante, à l’aspect vénérable d’un patriarche, se leva et dit:
—Paix aux hommes sur la terre, paix aux Anaon dans la tombe!
Les pipes s’allumèrent; la bouteille d’eau-de-vie circula... Dehors, le vent s’éveillait, selon l’expression bretonne, avec la lune. Sa voix, faible d’abord et comme hésitante, peu à peu s’enfla, s’élargit, et bientôt remplit l’espace d’un formidable ronflement. Les commensaux de l’aubergiste s’étaient mis à deviser entre eux des morts de l’année; ils énuméraient les mérites de chacun, ses vertus, les particularités mémorables de son existence, les circonstances qui avaient accompagné son trépas. Cela donnait l’impression d’une sorte de litanie funèbre, improvisée verset par verset et que ponctuait à chaque pause un perpétuel: «Dieu lui pardonne».
Comme Gaïda jetait au feu, pour le ranimer, une brassée de copeaux, quelqu’un dit:
—C’est cela; chauffe-nous avec, du moins, en attendant qu’on nous couche dessus.
—Parions que vous n’avez pas compris! fit, en se tournant vers moi, le pillawer.
Force me fut d’avouer que non.
—Voilà. Quand le menuisier a fini de raboter un cercueil, il a soin de disposer dans le fond, en guise de litière, les ripes[21] qu’il en a détachées... Litière dure, mais plus moelleuse encore pour le cadavre que la planche toute nue... En ce pays, nul artisan ne voudrait garder dans son atelier une seule de ces ripes.
—Certes, appuya un autre. Il aurait trop peur que le mort ne la lui vînt réclamer. La chose s’est vue.
La flamme, dans l’âtre, montait haute et claire, dessinant d’un trait vif le profil aigu de la vieille Nann toujours assise dans le fauteuil de chêne, le buste en avant, ses mains osseuses comme incrustées dans ses genoux, indifférente à tout ce qui se faisait ou se disait autour d’elle,—sa pipe minuscule pendant à ses lèvres, le fourneau renversé,—l’esprit ailleurs, la figure sombre, hostile et craintive tout ensemble, énigmatique et navrée. Pas une fois elle n’avait mêlé son mot à la conversation des «soupeurs».
—Je ne suis pas de la parenté, me répondit-elle d’un ton bref, quand, ayant pris place dans l’autre fauteuil vis-à-vis d’elle, je lui reprochai le plus respectueusement du monde son mutisme.
Elle se pencha pour rallumer sa pipe éteinte, cueillit à même dans la cendre un morceau de braise qu’elle fit sautiller dans le creux de sa main.
—Je vois que vous n’avez pas peur de vous brûler, lui dis-je.
—Oh non! Le feu ne mord point sur la glace, et moi, mon pauvre corps de misère n’est plus qu’un glaçon.
—Vous devez avoir un bel âge, grand’mère, et vos yeux, j’imagine, ont vu passer bien des choses?
—Ils ont vu ce qu’on voit dans la vie: ils ont vu mourir les gens, mourir les jeunes, mourir les vieux, mourir les heureux et les tristes... Et ils attendent de se clore à leur tour, dans le sommeil de la grande nuit sans étoiles. Le plus tôt sera le mieux. J’ai soixante-seize ans: tous les miens s’en sont allés; mes jours sont combles; je suis une voyageuse lasse qui guette, accroupie sur le bord de la route, le passage du char de l’Ankou. J’entendrai venir avec joie le grincement de ses roues mal graissées.
Elle parlait par petites phrases nettes, comme taillées à coups de serpe; ses prunelles de chatte sauvage étincelaient.
Elle ajouta sentencieusement:
—Tout est désert, pour moi, en ce monde: là-bas, au contraire, tout est peuplé. Il y a plus de morts sous la terre que de vivants à sa surface...
Ronan se joignit à nous, invitant les autres à l’imiter.
—Approchez-vous du feu, les gars, si vous n’êtes pas trop pressés.
—Il y a quatre places où le Breton s’attarde volontiers, fit en s’avançant le vieux pâtre à la barbe chenue: au pied d’un mulon de paille, avec sa «douce»; à l’église, devant Dieu; à l’auberge, devant une chopine; et enfin, au coin du foyer, à fumer sa pipe.
Le cercle se forma, la causerie devint générale.
Étrange, inoubliable veillée... Elle rappelait, avec je ne sais quoi de plus lointain, de plus mystérieux, les «vêpres noires» de tantôt dans l’humide sanctuaire noyé d’ombre... Le recueillement était le même. Une gravité singulière se lisait sur tous les visages. Chacun, en prenant la parole à son tour, en contant son anecdote, j’allais dire en psalmodiant son antienne, semblait avoir le sentiment qu’il accomplissait un rite sacré. Ce fut proprement un nocturne funèbre. La scène ne manquait pas d’une certaine grandeur. Pour chapelle, un cabaret, un mélancolique «débit» des monts, des viandes salées suspendues aux solives, des chopines de faïence à fleurs peintes enguirlandant les murs enfumés;—pour autel, l’autel des peuples antiques, le foyer, avec son âme ailée et bruissante, la flamme;—pour officiants, une douzaine de vieillards, comme qui dirait les anciens de la tribu, cœurs simples et timorés sous des dehors farouches, fils d’une race encore toute pénétrée des terreurs primitives, oppressa gravi sub relligione... Telles durent être les veillées aryennes, aux époques très reculées, sous la hutte des premiers pasteurs.
Onze heures sonnèrent à l’horloge, dont on voyait aller et venir le lourd balancier, par une fente pratiquée dans toute la longueur de la gaine de bois. En même temps retentirent, dans le grand silence de la rue, des claquements de sabots et les tintements d’une clochette. L’assistance tressaillit et se signa.
—C’est l’annonciateur des morts, me dit Ronan.
Et il m’expliqua que le soir du 1ᵉʳ novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.
—Allons, soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu. Place aux ancêtres, maintenant! Vous connaissez l’adage: «La mort est froide, les morts ont froid.»
Nann ajouta, rassemblant ses jupes:
—Puisse la chaleur du foyer leur être douce!
A quoi chacun répondit: «Ainsi soit-il», comme à la fin d’une prière.
Les «veilleurs» prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ces méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du Ménez d’une clarté morte, d’une sinistre clarté polaire. Les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels que des lacs endormis.
Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient, et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.
Ronan me héla:
—Il faut rentrer... Nous n’avons plus à nous que quelques instants... Nann et ma femme ont fini de dresser le couvert des Anaon.
Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile fine passée au safran, avec de longues franges qui pendaient: des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de sarrasin, une énorme jarre de crème mousseuse.
—Les morts, disait le pillawer, sont friands de lait. Le lait purifie.
J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames, d’une «parentation» à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.
—Et les morts viendront? demandai-je.
—Pouvez-vous en douter? répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même, ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous comme nous avons causé d’eux, et ils ne s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.
—Quelqu’un les a-t-il vus?
—Personne, je pense, n’a eu l’audace de les épier.
—Si fait, intervint la vieille Nann... Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessous ses draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles: et, tout le restant de ses jours, il pleura des larmes de sang... Si vous m’en croyez, homme de la ville, dormez cette nuit la face tournée vers la muraille.
Un frisson subit parcourut ses membres.
—Tenez, ajouta-t-elle, devenue très pâle, c’est un signe!... Une âme vient de me frôler... Bonsoir!
Elle gravit l’échelle du galetas et disparut dans le trou noir de la trappe. Gaïda couvrit le feu de mottes de tourbe, pour qu’il durât jusqu’à l’aube, et Ronan me conduisit au «cabinet des gentilshommes» où je devais coucher, dans le lit monumental des ancêtres.
—Tâtez, me dit-il; la couette est bonne. Dieu fasse que votre somme le soit pareillement! Je vous laisse la lumière, mais, aussitôt que vous serez au lit, je vous prie de l’éteindre.
Au moment de tirer derrière lui la porte, il se ravisa:
—J’oubliais... Si vous entendez chanter devant la maison, ne vous étonnez point.
—Ah! oui, je sais...
Je la connaissais, en effet, par ouï-dire, la curieuse tradition des «Chanteurs de la Mort» qui vont de seuil en seuil, la nuit de la Toussaint, clamant la plainte des âmes défuntes.