IV
Le capitaine avait donné des ordres au mousse, dès la veille, pour que le repas fût digne de la fête qu’on célébrait. Je trouvai les camarades en train de casser le biscuit dans les assiettes d’étain, car on devait commencer par de la soupe d’oing, si chère aux estomacs bretons. Tout le monde en parlait, depuis le matin, de cette soupe, et du rata de pommes de terre au lard, et de l’andouille surtout:—«Une andouille superbe, mes amis, avait annoncé le capitaine; du pays de Guingamp, où on les fait si drues!...» C’est chose rare qu’une bombance à Islande. A l’ordinaire, on mange n’importe quoi, chacun dans son coin, le plus souvent sans s’interrompre de pêcher. Une croûte, un morceau de salaison, une gorgée d’eau qu’on va boire à la tonne, c’est tout le menu. Aussi exultions-nous par avance à l’idée du régal promis, de cette agape pascale faite en commun et que rien ne nous empêcherait de prolonger à plaisir, en propos d’hommes gais, la pipe à la bouche, en histoires de toutes sortes, en chansons. Et même, au cours de la messe, plus d’un avait dû être distrait dans ses dévotions par les odeurs venues de la cambuse, par les gros flocons de fumée noire qu’elle exhalait à plein tuyau vers le ciel... Au pays d’exil, dans ces mers tristes, il n’est point de petites joies.
Mais moi, la mienne était maintenant gâtée. L’accident arrivé à mon frère, d’une manière si brusque, m’avait bouleversé tout l’être. J’étais moulu comme si j’avais fait une chute du haut de la mâture. Rien ne me disait plus.
J’allai cependant prendre ma place parmi les autres. Ils s’étaient rassemblés sur l’arrière, où une voile, jetée en travers par-dessus le gui d’artimon, avait été arrangée en forme de tente. Eux non plus ne se sentaient pas l’esprit très gaillard. Je vis à leurs yeux qu’ils étaient préoccupés, inquiets.
—Comment va-t-il, Jean-René? s’informa le capitaine.
—Il a meilleure mine. Il ne se plaint pas. Son seul désir est que sa maladie ne vous trouble point. Il m’a défendu de rester auprès de lui et prétend n’avoir besoin que de repos.
—Moi, énonça Garandel, je suis persuadé qu’il en réchappera.
—C’est à souhaiter pour lui et pour nous, fit Désiré Kerneur, un ancien Terre-Neuvat, que nous avions surnommé le «Vieux flétan».
Il ne s’expliqua pas davantage, mais nous l’entendîmes tous à demi-mot. Cela signifiait que si mon frère venait à trépasser au cours de la campagne, ce serait un mauvais sort jeté sur la Miséricorde. Le malheur est comme les rats: il suffit d’un seul pour qu’il en éclose bientôt une nichée. Et, quand un Islandais décède sur les lieux de pêche, c’est une tradition que toute sa bordée ne tarde pas à le suivre. J’ai vu le fait se produire: dix hommes fauchés en trois jours. Il en restait un de la série, le onzième; la mort paraissait vouloir l’épargner, mais, affolé, il alla de lui-même au-devant d’elle et, pour couper court à ses angoisses, se laissa couler dans la mer. Que Dieu lui fasse paix!...
Le mousse avait trempé la soupe. Chacun se mit à manger, assis sous l’abri de toile, les jambes croisées à la façon des tailleurs. Et peu à peu les visages s’éclaircirent. Le capitaine ayant fait circuler une bouteille d’eau-de-vie, les idées noires commencèrent à se dissiper. On but à la santé de Guillaume.
Garandel dit:
—Je suis d’avis qu’on lui garde sa part du fricot. Vous verrez que le gars va se réveiller avec la faim... Ah! que non, qu’il ne l’a pas pêchée, sa dernière morue!... Croyez-moi, ne soyons en peine de rien et laissons porter vent arrière!
C’était un gai matelot que ce Garandel. Il avait une figure rose comme une jeune fille et des yeux bleus aussi doux que ceux d’un enfant. Il passait pour être un peu court d’esprit, mais nous n’en étions que plus gentils avec lui, car la présence d’un innocent porte bonheur et ils ont, dit-on, une divination des choses refusée au commun des mortels. Sa confiance nous gagna tous: il parlait avec une telle certitude que nous nous sentîmes rassurés. L’apparition de l’andouille, dans un nuage de fumée odorante, contribua encore à rendre à l’équipage sa belle humeur; elle fut saluée d’un triple hourra. Adieu les craintes! Adieu les soucis! A respirer le parfum poivré de ce mets de chez nous, toute notre allégresse nous revint. L’Islande même, Seigneur! que nous en étions loin! Voici que nous nous imaginions attablés à quelque festin de pardon, sur la côte d’Armor, en avril, après carême, alors qu’aux poutres des granges, dans les fermes, pendent les cadavres sans tête des porcs fraîchement tués... Les ménagères, les filles de la maison vont et viennent, le rebord de leur jupe retroussé par devant, sous le tablier. Les jouvenceaux, en bras de chemise, font leur office d’échansons... Nous revîmes tout cela par la pensée. La grand’voile, tendue sur le gui, ajoutait à l’illusion, nous rappelait la tente qu’on dresse en plein air dans le champ le plus voisin du logis, pour servir de salle de banquet. Et il n’était pas jusqu’au ciel lui-même, jusqu’au pâle ciel du septentrion, qui ne se fût paré pour la circonstance d’un éclat inaccoutumé. La mer faisait un bruit léger, intermittent, comme un souffle de brise, l’été, dans les feuilles.
On causait avec animation maintenant; et, naturellement, la conversation roulait sur le pays. Les gens mariés plaisantèrent les garçons sur leurs bonnes amies. On arrangea des noces pour le retour, en septembre. Cependant on buvait ferme. L’andouille avait excité les soifs et le capitaine ne cessait de répéter:
—Pâques n’arrive qu’une fois l’an... Il faut se réjouir comme de vrais chrétiens!
Il prêchait d’exemple, et les autres ne se faisaient pas prier pour l’imiter. Le nombre fut grand des bouteilles qu’on vida de la sorte, brunes fioles de vin de France achetées à Bordeaux en y allant charger du sel. Une ivresse lente se répandait de proche en proche. Chez plusieurs, les yeux devenaient petits et brillants. Un saleur, qui avait été à la guerre de Chine et qui en reparlait constamment dès qu’il était gris, entreprit de nous raconter des histoires biscornues sur une jeune fille de là-bas dont le souvenir le hantait. Mais il bredouillait, la langue épaissie. On avait fait silence, soi-disant pour l’écouter, en réalité parce que nous avions épuisé d’un coup tous les sujets d’entretien. Ça ne dure jamais longtemps, une causerie d’Islandais, même un jour de fête. Chacun s’abandonnait à une songerie vague où passaient des images d’ailleurs, des choses de Bretagne, des arbres, des clochers, des toits moussus, des figures d’enfants et de femmes. Seul, le saleur s’obstinait dans son récit auquel il n’y avait plus que lui à s’intéresser... La fumée des pipes ondulait comme un brouillard.
J’avais bu presque autant que les camarades, mais j’avais gardé la tête libre. De temps à autre, je tendais l’oreille du côté de la cabine, guettant un appel, prêt à me lever au premier signe. Or, comme je me retournais ainsi, peut-être pour la vingtième fois, voilà que j’aperçus Guillaume à quelques pas de nous, debout et qui nous regardait, les mains dans les poches, la jambe droite en avant, l’épaule gauche appuyée au grand mât. Il était très pâle encore, mais son visage était plus calme, plus reposé; ses lèvres souriaient, et il semblait qu’il y eût une légère moquerie dans son sourire. Sa belle barbe blonde, aux frisures fines, rayonnait sur son tricot de laine bleue, dans la clarté de cette pure après-midi polaire; il avait dû la nettoyer avec soin, car il n’y restait plus trace de sang figé.
Vous pensez si je poussai une exclamation joyeuse, en le montrant du doigt à mes compagnons.
—Garandel avait raison, fit le capitaine: hourra pour Garandel!
Tous, ils voyaient mon frère comme moi-même, distinctement. Le «Vieux flétan» lui cria de sa voix bourrue:
—Eh bien! est-ce que tu vas demeurer planté là? Qu’est-ce que tu attends?
Et Garandel ajouta:
—Sans moi, tu sais, tu te serais brossé le ventre... Mais, j’ai exigé qu’on te réserve ta part... Viens donc!
Lui, cependant, ne bougeait pas, continuait à fixer sur nous ses prunelles couleur d’eau sombre et à sourire d’un air bizarre.
—Est-ce qu’il va longtemps se ficher de nous? grommela le capitaine d’un ton moitié gai, moitié furieux... Si je me dérange pour t’aller chercher, mon gaillard, je te promets!...
Hervé Guyader avait le geste aussi prompt que la parole: déjà il marchait vers mon frère, en balançant son grand corps un peu alourdi par la boisson. Sa carrure puissante nous masquait Guillaume. Quelqu’un dit:
—Gageons qu’il va le prendre dans ses bras comme un moussaillon.
Nous nous apprêtions à rendre à mon frère nargue pour nargue, mais l’envie nous en passa vite. Le capitaine n’avait pas fait dix pas que, subitement, il s’était arrêté. Nous le vîmes se retourner d’un mouvement brusque: il était blême, ses mains tremblaient; c’est à peine s’il eut la force d’articuler:
—Il n’y a plus de Guillaume... il a disparu...
Et, en effet, le pont était désert: au pied du mât, il n’y avait personne. Nous nous regardâmes les uns les autres, épouvantés; une sueur perla sur nos faces. Nul de nous ne prononça le mot d’intersigne, mais c’était bien la chose, à n’en pas douter... Le capitaine avait rejoint notre groupe; il chancelait sur ses jambes: la poigne invisible de la peur serrait à la gorge ce rude homme qui, cent fois, d’un cœur impassible avait bravé les pires morts.
—Jean-René, murmura-t-il à voix basse, d’un ton presque suppliant, c’est à toi d’aller voir... Ceci n’est pas naturel... Il vaut mieux que ce soit toi... Tu comprends, c’est ton frère.
Comment je parvins jusqu’à la cabine, comment j’y descendis sans me rompre le cou, dans quel état d’esprit j’étais à cette minute affreuse de ma vie, je ne saurais vous le dire. Il y a là comme un trou dans ma mémoire. Je me souviens seulement que ma tête sonnait ainsi qu’une enclume où deux forgerons battent le fer... Je fus quelque temps avant d’y voir clair dans l’étroit logis, au sortir de la lumière du dehors. Enfin, je distinguai la forme de mon frère. Il me tournait le dos, le visage contre la cloison du navire. Je me mis à genoux près du lit, et je l’appelai doucement:
—Guillaume!... Guillaume!...
Étendre la main, le toucher, je ne l’osais pas, de crainte de le sentir raidi, glacé peut-être... Oh! cette angoisse! cette oppression! je haussai la voix:
—Guillaume!... au nom de Dieu!
Un gémissement faible me répondit. Il vivait encore!... Je vis qu’il essayait de changer de côté; je me penchai à l’intérieur de la couchette pour lui venir en aide. Les vomissements avaient dû le reprendre, car, lorsque je me reculai, mes bras étaient couverts de sang et tout le matelas en était souillé... Hélas! mon pauvre frère n’était plus que l’ombre de lui-même. La mort le travaillait en dedans: une couple d’heures avaient suffi pour vider sinistrement ce corps jeune que j’avais connu si beau, si souple, et comme doré par les soleils des mers chaudes, avant les funestes jours d’Islande... Des flots de larmes me gonflèrent les paupières mais je les retenais de couler.
—Qu’est-ce qui pourrait te faire plaisir, Lommic? lui demandai-je, en lui donnant le diminutif tendre par lequel notre mère avait coutume de le désigner.
Ses yeux allèrent à la bouteille de tafia que le capitaine avait laissée sur la table. Je lui en versai quelques gouttes entre les lèvres. Il poussa un soupir de soulagement, et, m’attirant à lui:
—Sur le pont! balbutia-t-il... Je veux de l’air... j’étouffe ici.
Je ne fis qu’un saut à l’échelle et je criai par l’écoutille:
—Ohé! vous autres, un coup de main, s’il vous plaît!
Ils accoururent tous. J’expliquai la chose au capitaine.
—C’est bien, dit-il; ne le contrarions point. Il n’y a qu’à le hisser, matelas et tout. Avec ton assistance, je m’en charge.
Il avait recouvré sa présence d’esprit, il commandait comme à la manœuvre.
—Je n’avais qu’une terreur, me confia-t-il à l’oreille: j’étais convaincu que tu allais le trouver mort.
—Il n’en vaut guère mieux, répondis-je.
Cet hercule de Guyader n’avait pas seulement la force, il avait aussi la dextérité. Le déménagement fut accompli en un clin d’œil, tranquillement, sans un accroc, sans une secousse. Nous transportâmes le malade sur l’arrière, à l’endroit où, peu d’instants auparavant, nous avions été troublés de façon si étrange par une apparition de lui qui n’était que son fantôme. Le mousse achevait de ramasser les débris du repas, de balayer la cendre des pipes, de nettoyer sous les chiqueurs.
Je m’accroupis sur les planches auprès de Guillaume. Les autres s’écartèrent, firent mine de s’en aller flâner le long des bordages, pour me laisser seul avec lui. Il respirait plus librement et, la bouche entr’ouverte, semblait boire l’air avec avidité.
C’était déjà l’heure du soir, en ces pays d’extrême nord, si lents à s’éclairer, mais qui gardent aussi, jusque dans leurs crépuscules, un rayonnement mystérieux. Le ciel avait revêtu des teintes violettes. La silhouette du navire agrandie, se prolongeait à notre droite sur la mer. Le vent fraîchissait et des formes de nuages commençaient à se mouvoir sur les lointains assombris. Je tenais une des mains de mon frère; elle était chaude et moite. Il regardait au-dessus de lui, fixement, comme si là-haut, dans les profondeurs désertes du firmament, il se fût passé quelque chose,—quelque chose de visible pour lui seul. Soudain ses yeux brillèrent, il murmura:
—Jean-René... des oiseaux!
Un vol de points noirs arrivait sur nous, en effet, venant du couchant, de la partie la plus éclairée du ciel,—des mergues sans doute ou encore des bruants des neiges. Ils jetaient de petits cris monotones, pareils à des vagissements de nouveau-né. Quelques-uns, les plus las, se posèrent un instant sur l’étai de misaine, puis reprirent leur chemin vers le pôle, du côté d’où montait la nuit.
Leur vue parut avoir ranimé Guillaume. Il se parlait à lui-même, maintenant, se racontait je ne sais quoi, une de ces histoires inintelligibles pour les vivants, où s’absorbent les moribonds aux approches du moment suprême... Brusquement, il interrompit ce colloque intérieur, et, me dévisageant avec une expression de tendresse qui ne lui était point coutumière, il articula de sa voix naturelle, presque sans effort:
—Tu n’as pas trop de chagrin, n’est-ce pas, Jean-René?
—J’ai du chagrin de penser que tu souffres.
—C’est ce qui te trompe: je ne souffre plus... Le mauvais quart d’heure est franchi; désormais tout ira bien.
Je crus que, réellement, il se sentait mieux, que l’espoir de guérir lui revenait avec la vie. Il me pria de lui laver la figure. Je criai au mousse de m’apporter une écuellée d’eau tiède... Quand ce fut fait, quand j’eus lissé les poils soyeux de sa barbe, il reprit:
—Hèle le capitaine. J’ai deux mots à lui dire.
Hervé Guyader accourut, s’agenouilla et, d’un geste machinal, se découvrit comme au chevet d’un agonisant. Grande fut sa surprise de voir avec quelle aisance calme, un peu lente, mon frère s’exprimait.
—J’ai une grâce à vous demander, capitaine... A quelle distance sommes-nous de la terre?
—A cinq milles environ.
Je songeai: «Il a sans doute l’intention de se faire débarquer, d’entrer en traitement à l’hospice de l’île.» Et ce fut aussi, je suppose, l’idée du capitaine, car il s’empressa d’ajouter:
—Nous t’y transporterons, si tu le désires; mais ne crains-tu pas que la traversée, dans l’état de faiblesse où tu es...
Guillaume sourit doucement:
—Rassurez-vous, capitaine, dit-il. L’heure est proche où je ne sentirai plus rien, ni tangage, ni roulis... Seulement, voilà... il me serait désagréable de m’en aller où vous savez par le chemin des morues... Et puis, c’est à cause de ma mère: ce lui sera une consolation dans son deuil de penser que son fils Lommic a, dans un coin d’Islande, son lit de quatre planches et sa tombe. Jean-René lui dira où l’on m’aura mis; elle saura où me situer, quand elle récitera les De profundis du soir: «Prions pour l’âme de Guillaume qui est à Reikiavik!...» Capitaine, promettez-moi que je ne serai pas jeté à la mer, cousu dans le sac des abandonnés!
Il avait débité tout cela d’une haleine... Hervé Guyader et moi, nous demeurions comme pétrifiés.
—Me promettez-vous, capitaine, répéta-t-il.
Le capitaine lui serra la main entre les siennes et balbutia:
—Quoi qu’il advienne, oui... par mon plus grand serment... il sera fait selon ton vœu.
Et, pour ne pas laisser à son émotion le temps de crever, il se leva précipitamment, s’enfuit.—Moi je n’avais pas été capable de maîtriser mes sanglots. Une marée de navrement me gonflait le cœur: il fallait que ça débordât... Guillaume, lui, s’était tourné vers l’île, vers la mystérieuse Islande qui semblait là-bas, du côté de l’est, avec ses glaciers encore blancs dans l’ombre, un immense navire sous voiles, le navire fantôme, le purgatoire triste des marins disparus...
—Lommic, lui dis-je à travers mes larmes, en me penchant sur lui, ça n’est pas vrai, n’est-ce pas? tu ne vas pas t’en aller ainsi?
Il resta un moment sans répondre. Sa respiration faisait dans sa gorge le bruit du vent dans les cordages. Enfin il put parler:
—Tu es une espèce de prêtre... Entends mes péchés, pour que le recteur de chez nous les apprenne de ta bouche et qu’il m’absolve.
Il ferma les yeux et, les mains jointes, se mit à se confesser. Je l’aidai à faire son acte de contrition. Il répétait après moi les mots du catéchisme avec un air de soumission craintive, d’une voix un peu hésitante, comme un enfant. Quand ce fut fini, il soupira:
—Il était temps... les jambes sont glacées.
Je lui proposai de descendre chercher une autre couverture. Il ne voulut pas. De grands frissons le parcouraient,—muettes haleines de la mort. Il prononça très bas, comme en rêve:
—Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René...
Il s’arrêta, épuisé. Ce furent ses dernières paroles. Dans ses yeux dilatés ses pupilles nageaient, comme fondues. Tout à coup il se dressa sur son séant, étendit les bras comme pour saisir quelque chose, puis retomba en arrière, en poussant un cri sauvage, un cri de bête blessée, qui retentit d’un bout du pont à l’autre et s’alla perdre au loin dans le silence épouvanté de la nuit.
C’était sa jeunesse, il faut croire, c’étaient ses vingt-cinq ans qui s’indignaient de mourir.
Deux de ses habituels voisins de pêche m’aidèrent dans sa toilette funèbre. Quand nous l’eûmes mis à nu, son corps nous apparut tatoué de dessins bizarres; parmi des entrelacs de fleurs des pays chauds, des noms se lisaient écrits avec des encres diverses et restés si frais qu’on eût dit que le pointillé datait de la veille,—des noms de femmes étrangères, aimées au hasard des rencontres, durant ces nuits dont il m’entretenait le matin même, les nuits de l’autre côté du monde, les nuits légères, douces comme de la soie... Et voici que cette poitrine de jeune homme, où tant de souvenirs étaient gravés, évoquant des terres si lumineuses, on la coucherait tout à l’heure au pays des glaces, dans la sombre Islande, si loin du vrai soleil, si loin des hamacs de la sieste sous les caroubiers!...
Le capitaine, qui était descendu consigner le décès sur le livre de bord, remonta portant un paquet de chandelles.
Nous traînâmes le matelas au fond de l’espèce de tente improvisée à l’abri de laquelle nous avions dîné, quelques heures auparavant, et, après l’avoir recouvert d’un ballin[2] de laine blanche, pour dérober les taches de sang qui s’y étalaient humides encore, nous y couchâmes le cadavre revêtu de ses habits de pêche et enveloppé dans son ciré des gros temps. Nous n’avions pas de crucifix à lui mettre dans les mains.
—Si nous y mettions mon bouquet de buis? proposa Garandel.
Nous n’avions pas de chandeliers: on prit des pommes de terre, on y creusa un trou, et l’on y plaça les chandelles dont la longue flamme jaune, protégée du vent par la voilure, promena comme un reflet de vie sur les traits souriants et reposés du mort.
Car il souriait, oui, et de ce sourire un peu ironique, déconcertant, que nous avions vu tantôt à son intersigne, au pied du grand mât. Désiré Kerneur ne put se retenir d’en faire l’observation. Et, comme tantôt aussi, sa barbe, sa jolie barbe de blondin frisé, brillait d’un éclat doré sous la lumière. Avec sa mine dédaigneuse, il avait un air de nous dire:
—En vérité, vous êtes des sots de me plaindre. J’en ai fini avec votre métier de chien, avec vos misères farouches, avec vos exils forcés où les joies mêmes sont tristes. Je n’ai plus souci ni des fantaisies de la morue ni de celles de la mer. Je suis au port. Pour rien au monde je n’échangerais mon destin contre le vôtre...
Derrière lui, un peu au-dessus de sa tête pâle, dans l’ombre, la roue du gouvernail, abandonnée à elle-même, oscillait faiblement à droite et à gauche, au gré des ondulations paisibles de la houle... Un de l’équipage jeta dans le silence:
—Sur vingt-deux que nous étions hier, celui-ci est fixé... Savoir quel genre de trépas nous est réservé, à nous autres?
Le capitaine répondit:
—La volonté de Dieu est grande.
Puis, m’interpellant:
—Ta besogne de sacriste aura été dure aujourd’hui, Jean-René... Il convient cependant que ce soit toi qui dises les prières des morts. Nous y assisterons tous. Après, tu pourras descendre dormir. Les hommes s’arrangeront entre eux pour faire le quart auprès du cadavre, trois par trois, jusqu’au moment d’appareiller.
—Oh! capitaine, répliquai-je, il me serait impossible de fermer l’œil. Je passerai la nuit sur le pont.
Qu’elle fut longue et triste, cette nuit! De temps à autre, je m’assoupissais, malgré moi, vaincu par l’abattement, par la fatigue, et je faisais alors des rêves étranges: je voyais des chemins ombragés d’arbres inconnus; au milieu de la chaussée, mon frère était étendu, les coudes repliés sous la nuque. Des femmes le bonjouraient au passage dans une langue qui n’était ni du latin, ni du français, ni du breton, mais que je comprenais néanmoins; l’une après l’autre, elles lui disaient la même phrase qui signifiait: «Eh bien! beau fainéant, tu n’entends donc pas la messe de Pâques qui sonne?» Lui se contentait de sourire, et elles s’en allaient; à leurs oreilles, des diamants étincelaient comme des étoiles... Et voilà qu’il n’y avait plus de chemin ni d’arbres, mais une plaine de neige, d’une désolation infinie, plantée seulement de croix noires, toutes semblables et sur lesquelles aucun nom n’était inscrit; j’errais en compagnie de ma mère parmi ces croix; devant chacune elle me demandait: «Est-ce celle de Lommic, Jean-René?» Et moi, je ne me souvenais plus; je cherchais, je cherchais, fou d’angoisse, et je ne trouvais pas... Trois, quatre fois de suite, j’eus le même cauchemar. Les camarades, m’entendant geindre, me réveillaient:
—Ne t’endors pas... Le froid te prendrait.
Ils me tendaient la gourde d’eau-de-vie que le capitaine avait mise à notre disposition, j’y trempais les lèvres et nous nous remettions à réciter à mi-voix des De profundis.
Les équipes se succédaient de deux heures en deux heures, pour le quart funèbre; et rien n’était plus lugubre que ces allées et ces venues, avec le bruit des sabots cloutés, aux tiges de cuir, résonnant sur le pont, tandis qu’autour de nous, dans l’espace infini, flottaient les grands silences arctiques, encore plus mystérieux que de coutume et plus terrifiants.
Enfin une blancheur se montra vers l’est. Bientôt on put distinguer le gris du ciel du gris des eaux. Quelle différence entre l’aube merveilleuse qu’il m’avait été donné de contempler la veille et ce matin blême, ce matin de deuil où le soleil, blafard et vitreux, semblait l’œil convulsé d’un mort!...
Debout au gouvernail, le capitaine criait déjà ses ordres pour l’appareillage. Les poulies grincèrent, les voiles claquèrent en se déployant, et la Miséricorde, que ses ancres de fond ne retenaient plus, après avoir, comme nous disions, flairé la mer, courut droit devant elle, l’étrave haute, persuadée peut-être, la chère âme, qu’on la ramenait vers les cales de radoub et le tranquille hivernage dans les bassins bretons... Nous faisions cap sur Reikiavik.