V
Ce n’est pas tous les capitaines qui se seraient comportés envers un matelot avec la générosité que montra Hervé Guyader pour mon frère. Dieu me préserve de médire d’aucun d’eux: en trente ans de pêche, j’en ai pu connaître beaucoup de bons et beaucoup de mauvais; peu eussent consenti, comme celui-ci, à perdre une seconde journée de pêche et à quitter un des grands chemins de la morue, qu’on risquait fort de ne pas retrouver, tout cela pour obéir au vœu d’un mourant à qui ne l’unissait aucun lien de famille et qui n’avait droit qu’à la sépulture commune des décédés en mer, au sac de toile, à la planche à bascule et au Requiescat in pace prononcé sur le plongeon suprême.—Pauvre Hervé Guyader! Il faut croire que la mer ne lui pardonna point de lui avoir dérobé cette proie. Six ans plus tard, quand la Reine-des-Anges, sur laquelle j’avais fait la campagne, aborda au quai de Tréguier, les premiers mots du douanier de service furent pour nous apprendre que, depuis fin juillet, on était sans nouvelles de la Miséricorde. Nous nous rappelâmes qu’à cette date nous avions, en effet, essuyé un coup de gros temps. La Miséricorde avait dû sombrer corps et biens. Je m’enquis des hommes qui la montaient. Dans la liste, outre le capitaine, figuraient deux des compagnons qui m’assistèrent auprès de Guillaume: Mathias Garandel, l’homme au buis, et Désiré Kerneur, l’ancien Terre-Neuvat. Dieu ait leurs âmes!...
Arrivés en baie de Reikiavik, nous mîmes la chaloupe à la mer et nous y descendîmes le cercueil. C’était Kerneur qui l’avait fabriqué, ce cercueil, avec des bouts de planches destinés à la réparation du navire en cas d’avaries. On avait eu le soin de l’entourer d’une corde solide, de crainte qu’il ne vînt à se disloquer dans le transbordement. Une croix aussi avait été faite, puis passée au goudron, et j’y avais tracé en lettres blanches cette inscription très simple:
GUILLAUME KERELLO, DE PLOUGUIEL
VINGT-CINQ ANS
Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi, je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais à voix basse les dernières oraisons.
Il faisait encore presque un temps de Bretagne, ce jour-là, mais de Bretagne brumeuse et grise, de Bretagne d’hiver. Nulle apparence de soleil. Le ciel semblait se fondre dans la mer en un brouillard léger comme une mousseline. Les énormes promontoires, entrevus au travers, nous faisaient l’effet d’être ces gigantesques murailles du monde, dont il est parfois question dans nos légendes et derrières lesquelles, dit-on, fleurissent les mystérieux jardins de la mort... Ce fut une navigation singulière; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez ouï parler de la Barque des Ames,—Lestr an Anaôn,—qu’on voit voguer sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à qui les hèle, ne répondent que par des amen. Tels, nous allions, dans un murmure de prières. Les hommes ramaient avec précaution, gênés qu’ils étaient dans leurs mouvements, et aussi à cause des écueils qui hérissent la baie. Si la poignée d’un aviron venait, par hasard, à heurter la bière, nous tressautions, troublés comme par un bruit surnaturel. Bientôt nous n’aperçûmes plus de la Miséricorde que sa mâture: celle-ci, dans l’éloignement prenait des proportions fantastiques: on eût dit le spectre d’une croix immense surgie du sein des eaux... De temps à autre, sur le chemin que nous suivions, se montraient des roches élevées, des îlots de pierre, aux parois verticales et lisses, pareils à des ruines; leurs cimes étaient garnies d’eiders, perchés sur un rang, qui nous regardaient de leurs yeux presque humains, en ouvrant et refermant leurs grandes ailes blanches...
Il était environ midi, quand nous accostâmes à Reikiavik. Le cercueil fut débarqué sur le quai, et nous restâmes autour, à le garder, tandis que le capitaine allait demander aux autorités de la ville la permission de l’inhumer et prier le fossoyeur public de creuser la tombe. Nous demeurions là, plantés sur nos jambes, immobiles, nos «suroîts» rabattus, l’air morne et embarrassé tout ensemble... Je connaissais Reikiavik pour y être venu deux ou trois fois en bordée, une année que nous avions été cernés par les glaces et qu’on pouvait s’y rendre comme en promenade, sur les flots gelés. Mais je n’en avais retenu que des images d’entre gin et brandy, une confuse vision de tables, de tonneaux cerclés de cuivre, de servantes de bars, rougeaudes, coiffées de noir comme les femmes de Sein, avec des cheveux nattés qui leur pendaient dans le dos, et une grosse voix de matelots enroués,—cela dans une atmosphère de fumée, sentant le tabac, l’alcool, l’huile, et surtout la fiente d’oiseaux dont les habitants se servent pour faire du feu... Oh! qu’elle me semblait lugubre et renfrognée, à cette heure, la triste ville des fiords, la ville sans joie, sans lumière, sans arbres, comme toute nue sous un ciel plombé, et si sombre avec ses maisons de bois, plus moisies que les goélettes retraitées qu’on laisse, chez nous, à pourrir dans les ports! Par-dessus les toits, dans la brume, pointait un clocher, ou plutôt une guérite... Je pensai à notre tour de Plouguiel, à son carillon du dimanche, aux frênes du cimetière où nichent des ramiers et à l’ombre desquels Guillaume eût été si bien!... Alors, à l’idée que nous l’enfouirions ici, dans ce sol étranger, aux extrêmes confins et presque en dehors de la terre chrétienne, j’eus le cœur à ce point navré que, si ce n’avait été par respect pour son dernier vœu, j’aurais, je crois, poussé du pied son cercueil, oui, je l’aurais poussé à la mer, et je lui aurais dit:
—A la garde de Dieu, mon frère!... Quelque part que la vague t’emporte, tu y seras mieux et plus près du paradis qu’en ces parages de désolation.
Non loin de nous, sur la marine, se dressait une baraque surmontée du drapeau danois. Un vieux à casquette galonnée—probablement une espèce de maître de port—qui nous dévisageait du seuil, depuis quelques instants, vint à nous et nous demanda en français:
—Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre?
—Un mort, répondit Garandel.
L’homme se découvrit, salua, puis nous désignant la baraque:
—Mettez-le là, si vous voulez, en attendant, et abritez-vous.
Ce n’était pas de refus. Le brouillard, plus dense, commençait à pénétrer nos vêtements, sous nos cirés, et des filets d’eau glacée dégoulinaient le long de nos jambes. Dans la cahute, un poêle ronflait. Nous pûmes nous chauffer, assis sur un banc. Le vieux à casquette avait repris la conversation; il nous raconta qu’il avait fait en France un séjour de deux ans; puis il m’interrogea sur mon frère, sur la maladie qui l’avait tué, et, comme je m’enquérais s’il y avait d’autres Bretons enterrés à Reikiavik:
—Peu, dit-il, mais il y en a... Ils ont leur coin, le coin des étrangers.
Le capitaine survint sur ces entrefaites. En serrant la main du vieux, je le priai de me dire son nom. Il s’appelait Rosenkild. Je me le répète chaque fois que je fais retour vers ces temps lointains. C’était le nom d’un brave homme.
Pour gagner le cimetière, il faut traverser Reikiavik dans toute sa largeur. J’allais le premier, escorté par le veilleur de nuit de l’endroit, qui est également préposé, paraît-il, aux enterrements; les camarades suivaient, portant le cercueil sur des rames; le capitaine fermait la marche. Nous cheminions en silence par les rues désertes, dans la brume. Des visages se collaient aux vitres pour nous regarder passer. Parfois, une porte s’ouvrait et, sur le seuil, des jeunes filles, des enfants, montraient leurs têtes étonnées, leurs faces roses, un peu bouffies, encadrées de cheveux couleur de foin, leurs yeux verts du vert des plantes qu’on a séquestrées du soleil; ils murmuraient je ne sais quoi dans leur langue, des paroles de leur religion, sans doute, l’adieu selon le rite à ce mort inconnu.
Nous étions dans la campagne maintenant, si l’on peut appeler de ce nom la plaine sans herbe où nous manquions à tout instant de trébucher dans les cailloux et qui, prolongée au loin par les pentes neigeuses des monts, ressemblait assez à celle de mon rêve.
Soudain, une palissade, comme on en voit chez nous autour des chantiers de construction, une porte à claire-voie, un enclos découpé en petits carrés, avec des allées droites et nettes, comme un potager bien tenu... C’était là. Jamais cimetière ne m’a donné une telle impression d’ordre, de rangement méthodique, de propreté. Chaque famille a son carré, son arpent funèbre, qu’elle entretient soigneusement. Mais combien morne en sa régularité même, ce cimetière du pôle, et combien muet! Combien différent des nôtres où les tombes voisinent pêle-mêle, où, parmi les sauges et les jacinthes sauvages, voltigent les bouvreuils, les abeilles, toutes les bêtes chères aux défunts!... Nous nous dirigeâmes vers le fond de l’enclos, guidés par le son retentissant des coups de pioche dans la terre durcie. Là, régnait une sorte de plate-bande inculte que bossuaient quelques tertres épars.
Nous touchions au terme de notre corvée de deuil.
Des croix à demi déracinées par les bourrasques inclinaient tristement leurs branches, déjà vermoulues, bien qu’elles indiquassent des dates assez récentes... En attendant que le fossoyeur eût fini de creuser le trou, nous nous mîmes à déchiffrer les noms des gars d’Islande auprès desquels Guillaume dormirait tout à l’heure le somme éternel. C’étaient, pour la plupart, des sépultures de Dunkerquois. Tout à coup, le capitaine s’écria:
—Kermarec!... Yvon Kermarec!... Un de Plouha!... Je l’ai bien connu. Nous étions au cours ensemble, à Paimpol.
Et presque aussitôt un autre dit:
—Ici c’est Pierre-Louis Féchant, de Camlez...
—Ah bah! le second de l’Étoile-des-Mers! fit Garandel. Il y a deux ans, je soupai à sa table, dans sa maison de Kervénan, le soir du pardon de saint Nicolas. C’était un homme fort: il soulevait une barrique de cidre à bras tendus...
Un appel nous fit retourner. C’était le fossoyeur qui nous avertissait que la tombe était prête... Que vous dirai-je encore? Dix minutes plus tard, mon frère reposait dans le lit qu’on ne refait pas, et les lourdes mottes de la terre islandaise avaient recouvert sa dépouille. Nous y plantâmes la croix que nous avions apportée, la croix aux lettres blanches que les gens de Reikiavik épelleraient le lendemain sans les comprendre. Je récitai l’oremus final; puis, après avoir fait trois fois le tour de la tombe, chacun murmura:
—Kenavo (au revoir), Lommic!
Et nous nous éloignâmes. Mon frère demeura seul dans l’éternité, avec son brin de buis de Bretagne entre les doigts.
«Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René!» Ah! certes, non, je n’ai pas oublié...
...Kerello secoua les cendres de sa pipe dans le gazon roussi. La douce lumière élyséenne des couchants de septembre promenait sur le calme paysage son reflet pâlissant. A nos pieds, la rivière salée s’enflait lentement, comme soulevée par des forces mystérieuses, et, avec la marée montante, le souffle du vent semblait s’être élargi. Sa grande aile invisible, en touchant les navires à l’ancre autour de l’île Loaven, les éveilla de leur torpeur. Nous les vîmes frémir, s’ébranler, s’engager, l’un derrière l’autre, dans le courant que dessinait un ruban de moire plus claire sur le gris azuré des eaux. Leurs flancs, délavés par les embruns arctiques, étaient marbrés de lèpres verdâtres, et, dans le silence vespéral, nous entendions distinctement craquer leurs membrures. Ils n’en avaient pas moins comme un air de joie. Un rayon oblique dorait les hautes voiles, allumait une flamme rose à la cime des mâts.
En regagnant Roc’h-Vélen par les sentiers de falaise, nous pûmes suivre quelque temps leur défilé majestueux.
L’équipage du navire de tête avait entonné le cantique de saint Yves, du grand patron trégorrois. Les autres reprirent en chœur. Et même après que les goélettes eurent disparu dans les tournants de la rivière, leur chant continua d’arriver jusqu’à nous, harmonisé par la distance. De grosses larmes ruisselaient sur les joues du «Clerc de Kersuliet». Je crus qu’il pensait à son frère, à la Pâque douloureuse dont il venait de me faire le poignant récit, à la tombe sans prière et sans fleurs du pêcheur de la Miséricorde couché là-bas, devers Reikiavik, dans le coin des abandonnés... Je me trompais du tout au tout.
—Sont-ils heureux, ces gaillards-là!—me dit-il en posant sur moi sa rude poigne.—Et voilà pourtant des bonheurs que je ne connaîtrai plus!
FUNÉRAILLES D’ÉTÉ
A M. Louis Ganderax.