CHAPITRE II

Les intimes de Mme Duplessy.—Jean-Jacques Bel et Le Nouveau Tarquin.—Le Père François Chabrol.—Un disciple d’Épicure: le président Barbot.—Querelle entre le Parlement et la Cour des Aides.—L’Ermite de Roaillan: M. de Lalanne.—MM. de Ségur, de Gascq, de Caupos, de Marcellus, de Navarre, de La Tresne, de Raoul...—Mme de Pontac-Belhade: ses rapports avec l’Académie.—Sœur du pot-au-feu: la duchesse d’Aiguillon.

Le premier qui se présente à nous est le conseiller Jean-Jacques Bel...

Un robin de taille exiguë, sec, fluet, aux mains grêles, à l’air vieillot. Le corps est penché en avant, le dos légèrement voûté, la tête à peine détachée des épaules. Tout, dans la figure, est affilé, sauf le menton dont la rondeur épaisse établit avec les autres traits un contraste saisissant. Que de vie, d’ailleurs, que de pénétration dans ces yeux menus d’où le regard s’élance tenace et chaud, tandis que la bouche, relevée aux commissures des lèvres, ébauche un sourire plein de finesse! Le côté dominant de cette physionomie, c’est, avec un mélange de bonté et de malice, le détachement de la matière: on sent que la pensée, affranchie des convoitises malsaines, s’élève sans effort aux plus nobles aspirations.

Il y a, dans ce petit homme, l’étoffe d’un organisateur. Grouper les intelligences d’élite; diriger les ardeurs non disciplinées; provoquer, au souffle fécond de l’émulation, les vocations qui sommeillent, tel est le but vers lequel ne cesse de tendre son amour du bien public. A peine sorti de l’école, il réunit ses camarades, fonde des conférences, institue un programme de travaux où chacun apporte son contingent. Pénétré de ce sentiment que tout ce qui favorise les associations scientifiques, littéraires et morales concourt à l’amélioration de l’humanité, son rêve—qu’il réalisera—est d’installer l’Académie dans son magnifique hôtel de l’Esplanade du Château-Trompette[26].

Il ne lui suffit pas de créer des œuvres ou d’assurer l’existence d’institutions anciennes. Cet esprit généreux est doublé d’un penseur et d’un écrivain: ajoutons d’un délicat, poussant jusqu’au fanatisme le culte du beau langage. Nourri des maîtres du grand siècle, son goût se révolte de l’affectation qui envahit les ouvrages nouveaux.

Le jargon des Précieuses, affirme-t-il, n’est rien auprès des mièvreries de la Régence. Et le malheur c’est que, des pièces de théâtre, des mercures, des journaux, la contagion s’étend aux livres de fonds et à l’éloquence judiciaire. La chaire elle-même ne tardera pas à être envahie pour peu que, dans sa clémence aveugle, le ciel épargne plus longtemps les arrière-neveux de Cathos et Madelon!...

Montesquieu assure que l’emphase fleurie est le propre des nations qui sortent de l’état barbare. Jean-Jacques Bel estimait, au contraire, qu’elle caractérise les peuples en voie de décadence... Ah! quelle vigoureuse campagne ce passionné de notre vieil idiome, si séduisant dans sa simplicité robuste, dirige contre les Scudérys passés et présents, les inventeurs de formules prétentieuses et

Les manieurs de mots l’un de l’autre étonnés,

auxquels, il assimile certains immortels convaincus de complaisances inavouables! Imprimées à Amsterdam, ses publications vengeresses eurent l’honneur d’amuser Paris; or, chacun sait qu’un auteur qui déride ses juges est bien près d’obtenir gain de cause[27].

Là ne se borne pas le bagage de Jean-Jacques Bel. Il faut y joindre certaine comédie qui parut, à La Haye, sous ce titre: Le Nouveau Tarquin. C’est, sous forme de parodie satirique, la mise en scène d’un drame judiciaire qui, en son temps, fit beau tapage: le procès de la Cadière et du Père Girard[28]. Sur ce sujet scabreux, le librettiste donne carrière à une fantaisie toute moderne. Lucrèce, devant un tribunal qui rappelle celui des Plaideurs, expose ses doléances sur des airs de vaudeville. Tarquin ébauche une défense émaillée de citations bouffonnes. Enfin, Brutus, juge du litige, flétrit le vice avec des aphorismes dignes de M. Prudhomme. Tout cela, dans un style parfois gaillard, toujours alerte et facile... L’éditeur affirme que, représentée dans un cercle d’intimes, la pièce obtint un succès de fou rire, et que trois sénateurs des plus austères—on nommait ainsi les officiers du Parlement—y perdirent leur gravité. Mais c’est surtout en Provence, sur le théâtre même de l’aventure, que le Nouveau Tarquin fut applaudi. Il y fit fureur: à ce point que, jugeant une réponse indispensable, les partisans du Père Girard improvisèrent un ballet-comédie qu’on exécuta en toute hâte dans les couvents de Toulon et de Marseille[29].

Dans l’intervalle de ces batailles, Jean-Jacques Bel n’a garde de demeurer inactif. Toute nouveauté l’attire et le captive. Mais c’est dans le commerce des philosophes que s’écoulent ses heures préférées. Les anciens n’ayant plus de secrets pour lui, ses investigations se concentrent sur les modernes. Justement, il en est un dont la doctrine, encore mal connue, lui échappe: ce philosophe, c’est Newton... Le petit homme fluet nourrit, sous sa perruque à longues boucles, le désir d’interroger les disciples du maître...

—Quand partons-nous? glisse-t-il à l’oreille de son voisin, un abbé à la mine avenante.

Et celui-ci, le cœur gros, de répondre:

—S’il ne dépendait que de moi!

Cet abbé, c’est le Père François Chabrol—le Père François, comme on l’appelle communément. Encore un familier du logis; nous allions dire, suivant le mot de Mme de Tencin, une autre de ses bêtes... Qualificatif qui ne saurait prêter à l’équivoque: la ménagerie de l’altière chanoinesse comprenait Duclos, Marmontel, d’Argental, Pont-de-Veyle...

Ce n’est pas que le Père François ait rien de commun avec l’école encyclopédique. Le supérieur des Récollets—tel est son titre—n’aspire pas à régenter le monde: son couvent lui suffit. C’est un savant qui s’est fait une spécialité de la physique, de l’algèbre, de l’astronomie, et qui a découvert, à ses moments perdus, une recette merveilleuse pour la préparation de l’hypocras... Son ordre, de nos jours, eût lancé une marque!

Les sciences exactes n’absorbent pas les loisirs du Père François. Érudit consommé et bibliophile sagace[30], c’est aussi un voyageur intrépide. Il a franchi les Alpes et parcouru l’Italie. La France n’attire pas moins sa curiosité. L’an dernier, il visitait la Bretagne, d’où il revint par le Périgord, consignant, au jour le jour, ses impressions de route. Rien de convenu ni d’apprêté dans sa correspondance, d’où se dégage, au contraire, le charme d’une humeur exquise[31]... L’honnête Récollet proclame—n’est-ce point de la sagesse?—que l’austérité empreinte sur le visage annonce moins le degré de la vertu que l’effort fait pour l’atteindre. Ses qualités, aussi remarquables que les produits de son alambic, sont appréciées partout. On se le dispute dans les meilleures sociétés, on le choie, on le dorlote, on garnit ses poches de friandises; mais, s’il prodigue volontiers son bon sourire, ses préférences le ramènent chez Mme Duplessy dont il partage tous les goûts. Comme elle, notamment, il adore les fleurs. Dès qu’apparaissent les beaux jours, il arrive chargé de pivoines ou d’anémones... Personne n’en médit: comme Fontenelle, le Père François possède les agréments du cœur sans en avoir les exigences.

Un personnage moins détaché de la matière, c’est le président Barbot, l’ami fidèle qui reçut, à titre de mandataire, le fameux Temple de Gnide relié en maroquin. Montesquieu, dont il fut le condisciple, en parle en termes engageants: «C’est un des hommes du monde que j’aime le plus. Il s’est toujours appliqué aux sciences, mais comme un gentilhomme. Il sait comme les savants et a de l’ardeur comme les Mécènes.» Ajoutons, pour achever le portrait, qu’on ne vit jamais de Gascon «aussi simplement simple».

A ces dons naturels, Barbot joignait une «vaste littérature». Mais, bien qu’il écrivît de façon à charmer les plus difficiles, il ne voulut jamais affronter les périls de la publicité. On eut beau lui prodiguer les encouragements, rien ne put triompher de ses répugnances: «J’ai lu, écrit l’auteur des Lettres persanes, votre dissertation sur l’Esprit. Personne, mieux que vous, ne peut traiter cette matière. C’est un meurtre que d’enfouir les jolies choses que vous faites. Il y a longtemps que je vous le dis, et cela ne vous corrige pas. Vous êtes toujours le même et je ne compte plus de vous punir de cette modestie. C’est une maladie incurable, qui prive malheureusement le public de vos bonnes productions.»

Appréciation pleine de justesse: tous les contemporains la confirment. Montesquieu, au surplus, ne ménageait pas, quand il les méritait, les épigrammes à son ami d’enfance. Chargé, comme secrétaire de l’Académie, d’en classer les archives, Barbot avait des distractions étranges, des oublis fâcheux, des négligences impardonnables. Lettres, mémoires, papiers de tous genres s’accumulaient au fond de son cabinet dans un désordre majestueux. Chercher un document dans ce fouillis, c’était une entreprise folle. Le châtelain de La Brède en gémissait... quand il n’en riait pas. Parfois même, sa raillerie, d’un flegme tout britannique, s’exerçait aux dépens des tiers... «Monsieur,» écrira-t-il à un candidat navré de la perte de ses manuscrits, «vous me surprenez beaucoup quand vous me dites que le président Barbot n’a égaré que deux de vos dissertations. Il vous en reste deux et j’admire votre bonheur. Il faut que le président ait changé ou qu’il ait des attentions pour vous: à un autre il les aurait égarées toutes quatre.»

Dans cette querelle de ménage, c’est le coupable qui eut le dernier mot. Sa vengeance fut, à la fois, d’un grand seigneur et d’un homme d’esprit. Cette bibliothèque où le livre cherché demeurait aussi introuvable «qu’une épingle dans une botte de foin», il en fit don à l’Académie: ce sont ses amis les persifleurs qui en durent débrouiller le chaos[32].

La modestie n’exclut ni l’entrain ni la verve. De l’une et de l’autre de ces qualités, Barbot possède à revendre. Nul ne lance comme lui, dans un cercle restreint, les reparties délicates. Nul ne conte avec autant d’humour ces gauloiseries inoffensives dont nos pères se délectaient. Sa mémoire emmagasine tout, le grave, le dramatique, le badin;—ce qui ne l’empêche pas de collectionner les œuvres les plus diverses, sans négliger celles que la police a reçu mission de pourchasser. Les pièces de vers circulant à l’état de manuscrits sont, par ses soins, consignées sur un énorme registre qu’on a eu la bonne fortune de préserver des flammes qui, après sa mort, consumèrent tous ses papiers. Dans ce précieux recueil—un sottisier, comme on disait alors—on trouve, côte à côte, odes, fables, épigrammes, poèmes de tous formats et de toute origine. Une chanson non expurgée de Montesquieu y fraternise avec des pamphlets contre les ministres, tandis qu’à d’incisives satires sur l’événement du jour, bordelais ou parisien, succède une série de bouquets à Chloris...

Un genre qui ne déplaît point au président. Les femmes raffolent de lui: la tradition assure qu’il ne leur tient pas rigueur. Il estime, en effet, que la vue d’un joli minois est un spectacle récréatif, et qu’on peut lire au fond de deux beaux yeux—quelle qu’en soit la couleur—des choses aussi intéressantes que dans «les plus renommés grimoires, chartes ou parchemins...» Ces sortes d’études, où se récréaient les meilleurs, ne tiraient pas toujours à conséquence. Témoin Mathieu Marais, qui confesse ingénument être bien revenu «du pays de la bagatelle» par cette bonne raison qu’il n’y pénétra jamais... Barbot avait également accompli le pèlerinage; mais on peut croire qu’il ne s’arrêta point à la porte du sanctuaire. L’Amour, en effet, lui apparaît comme «l’union délicieuse des esprits et des corps», et peu s’en faut qu’il ne pense, avec le Vert-Galant, que, pour mener à bien une aventure, rien ne vaut les témérités «d’une bonne effronterie»[33].

Cet aimable épicurien vivait dans une étroite intimité avec Jean-Jacques Bel: un conflit entre le Parlement et la Cour des Aides les mit un jour aux prises[34]. Le Parlement confia le soin de ses intérêts à l’auteur du Nouveau Tarquin, la Cour des Aides se fit représenter par Barbot, et une guerre épique s’engagea à coups de mémoires, de dissertations, de textes exhumés de la poudre des greffes. Durant plusieurs années, les presses ne cessèrent de gémir, tandis que tout Bordeaux, passionné pour cette lutte digne des héros d’Homère, battait des mains à chaque nouvel exploit. Il y eut, de part et d’autre, une dépense inouïe de talent, de ressources, de subtile érudition, de malice. «Ces deux grands hommes,»—assure un chroniqueur,—«en travaillant pour la gloire de leurs Compagnies, jetèrent les fondements de la leur[35]...» Le détail le plus remarquable de cette épopée, c’est que les sentiments des deux athlètes n’en subirent aucune atteinte. Le jour s’écoulait à forger des armes; le soir, on devisait de bonne amitié sous la charmille de Mme Duplessy.—Tels les paladins de nos vieilles légendes, après de vaillants corps-à-corps, vainqueurs et vaincus à tour de rôle, se passaient le baume merveilleux qui étanche les plaies et referme les estafilades[36].

Encore une figure sympathique: celle de l’Ermite de Roaillan. M. de Lalanne, que l’on désigne de la sorte, est le dernier représentant d’une famille qui figurerait parmi les plus illustres si une tache n’eût terni son blason[37]. Sarran II de Lalanne, le grand-oncle de celui-ci, également président à mortier et, de plus, lieutenant général de l’Amirauté, fut, sous le règne de Louis XIII, convaincu de fabrication de fausse monnaie. La condamnation prononcée contre lui, sa fuite au château de Villandraut, où ses complices—ils étaient légion—organisèrent la résistance contre les troupes royales; ses pérégrinations à travers l’Europe; sa réception par le Saint-Père; son retour en France après la mort de Richelieu; sa réintégration par Mazarin dans un siège de judicature souillé par ses crimes—constituèrent, à une époque si riche cependant en aventures invraisemblables, le plus étonnant et le plus mouvementé des drames!

Le Lalanne d’aujourd’hui n’a rien de commun avec ce bandit grand seigneur. Humain, charitable, ennemi de la fraude, chacun le tient en haute estime, et, comme il passe pour le plus grand épistolier du monde, c’est un honneur de figurer sur la liste de ses correspondants...

—Président, lui demande-t-on, combien de lettres ce mois-ci?

—Madame, répond-il, le mois est peu chargé: une centaine tout au plus.

—Y compris les billets doux? fait Barbot, d’un air narquois.

—Monsieur, réplique ce sage, les Essais proclament que l’Amour ne doit pas survivre à la jeunesse.

—Bah! riposte son interlocuteur, les Essais enseignent aussi qu’il est le centre où converge l’humanité, et certain proverbe, que je tiens pour excellent, assure qu’il est de toutes les saisons...

M. de Lalanne cumule les spécialités. En même temps qu’un écrivain, c’est un astronome résolu[38] et un chasseur infatigable: sa meute, dont les sujets de tête lui viennent des Bénédictins[39], jouit d’une célébrité au moins égale à celle des pâtés de bécasses préparés par son maître-queux[40]. Ses goûts champêtres ne l’empêchent pas, d’ailleurs, de trouver de l’attrait au commerce des dames: l’Ermite de Roaillan sait aussi bien composer un madrigal que tourner une lettre, lancer un daguet, ou prédire une éclipse.

Tels sont les amis de la première heure, auxquels il faudra bientôt ajouter le vieux président de Gascq, tout cousu de malice[41];—le conseiller de Caupos, le plus zélé des académiciens, surnommé le Misanthrope, sûrement par antiphrase[42];—le président de Ségur, l’heureux propriétaire de Château-Lafite et de Château-Latour, qu’on appelle le Roi des vins,... un prodigue incorrigible dont le carrosse ne coûte pas moins de onze mille livres;—le conseiller de Navarre, philosophe épris de poésie;—le comte de Marcellus, un original logé dans une cave où il tient bureau de nouvelles[43];—le président de La Tresne, à qui «son génie, joint à beaucoup de capacité et de droiture», eût permis d’aspirer à la première présidence[44];—le conseiller de Raoul, gazette vivante et généalogiste impitoyable, dont les tablettes, bourrées de détails inédits, constituent un régal de haut goût[45]... On en pourrait citer d’autres.

Longue aussi serait la liste des femmes qui firent les délices de ce monde de lettrés. L’une d’elles—Mme de Pontac-Belhade—est restée célèbre... «Ne m’oubliez pas auprès de la comtesse!» ne cessent de répéter les correspondances du temps. Belle? Elle l’était à ravir... Spirituelle? On citait ses mots... Érudite? Comment ne l’eût-elle pas été! Elle logeait à la source des lumières: dans l’hôtel de l’Académie. Les fenêtres de la docte assemblée s’ouvraient sur sa terrasse: une terrasse qui eut son heure de gloire! Que de précieux échos ne recueillit-elle pas! Savantes discussions, joyeux devis, vers lestement troussés, chansons badines... Une surtout provoquait des applaudissements unanimes lorsque arrivait ce couplet louangeur:

Milord, êtes-vous curieux

De nos rares et belles choses?

Chez Pontac on a de grands yeux,

Beaucoup de lys, beaucoup de roses[46].

La comtesse ne rencontrait que des admirateurs. Si, comme il y a gros à parier, la tragi-comédie de Jean-Jacques Bel affronta chez Mme Duplessy les feux de la rampe, le rôle de la chaste Lucrèce lui fut confié tout d’une voix. Mais que de convoitises dut faire naître le rôle du séducteur! Celui qui en obtint la charge ne fut point un Tarquin à plaindre.

Quelque brillante que soit l’auréole de Mme de Pontac, elle n’en pâlit pas moins devant l’éclat répandu par la duchesse d’Aiguillon—celle-là même que les encyclopédistes, heureux de trouver chez elle le boire et le manger, adorèrent sous le vocable de Sœur du pot-au-feu: Anne-Charlotte de Crussol-Florensac, mariée en 1718 au marquis de Richelieu. Durant une période de trente années, la verve de la duchesse—fille de la Gaye France—s’épanouit autant sur les bords de la Garonne que dans les ruelles de Versailles ou les soupers littéraires de Paris...

Grande dame de naissance et d’éducation, philosophe par tempérament, femme d’esprit à toute heure, Charlotte de Crussol, en Guyenne, tenait état de plaideuse. La terre d’Aiguillon, érigée en duché-pairie «mâle ou femelle» par le premier ministre de Louis XIII, au profit de sa nièce, avec faculté—ce qui ne s’était jamais vu—d’en disposer à sa convenance, passa d’abord sur la tête d’une vieille fille que Saint-Simon nous montre provoquant, dans le plus grotesque des équipages, les huées de la valetaille[47]. A la mort de cette extravagante, le marquis de Richelieu hérita; mais Louis XIV, cédant à une cabale soutenue par le chancelier, défendit au légataire de prendre le titre, le rang et les honneurs de duc. Quand, plus tard, celui-ci obtint gain de cause, ses domaines étaient l’objet d’entreprises de tous genres dont il fallut saisir le Parlement de Bordeaux. La jeune duchesse se plut à suivre elle-même ses procès, à visiter ses juges, à stimuler procureurs et avocats... L’histoire a gardé le souvenir d’une question de franc-alleu qui lui tenait étrangement au cœur. Dès que l’affaire, grossie de quelque incident nouveau, revenait à l’audience, Mme d’Aiguillon partait en poste et s’installait au palais de l’Ombrière. Le jour, elle vivait de procédure. Le soir, oublieuse de la chicane, elle apportait aux réunions choisies de la ville l’appoint de sa gaîté prime-sautière, bizarre parfois, jamais banale.

Charlotte de Crussol parlait quatre langues, excellait dans les sciences économiques, tournait finement la phrase, avec force citations latines, et traduisait Pope de façon à ravir les plus exigeants. Le mot, chez elle, était toujours heureux, l’idée toujours originale... Regardez-la, disait un critique perspicace, elle ne pense pas d’après les autres! Le culte que le doux abbé de Saint-Pierre voua à cette virtuose allait jusqu’au fanatisme[48]. Quant à Voltaire, il la compare à Minerve descendue de l’Olympe... Au besoin, à Minerve il eût joint Vénus, car il proclame qu’Henri IV lui eût sacrifié la belle Gabrielle[49]: en quoi son affirmation ne risquait guère de recevoir un désaveu!

La marquise du Deffant témoignait moins d’enthousiasme. «La duchesse d’Aiguillon, écrit-elle, a la bouche enfoncée, le nez de travers, le regard fol et hardi, et, malgré cela, elle est belle. L’éclat de son teint l’emporte sur l’irrégularité des traits. Sa taille est grossière, sa gorge et ses bras sont énormes; cependant, elle n’a l’air ni pesant ni épais: la force, en elle, supplée à la légèreté...»

Peut-être pourrait-on tenir ce portrait pour ressemblant si l’amie de Walpole, qui ne pécha jamais par l’indulgence, ne le faisait suivre d’appréciations où se révèle une jalousie féroce,—appréciations qu’elle ne tarde pas, d’ailleurs, à démentir dans vingt endroits de sa correspondance. Mme du Deffant, dont la sécheresse égoïste, malgré les ridicules d’un amour sénile, ne fut un secret pour personne, ne possédait pas les qualités requises pour juger une femme qui vécut plus encore par le cœur que par l’esprit. Mme d’Aiguillon avait-elle, sous le coup d’impressions impétueuses, le regard que lui prête sa perfide amie? Le fait n’est guère vraisemblable. Mais ce qui est hors de doute, c’est qu’au repos c’était le plus bénin, le plus rassurant des regards. La douceur empreinte sur cette physionomie faisait vite oublier certains airs de brusquerie masculine et les éclats d’une voix un peu rude qui s’essaya avec succès dans l’art tragique. La charité était l’inaltérable vertu de Sœur du pot-au-feu. Sans parler des écrivains désemparés, il n’est pas de misérable qui frappât vainement à sa porte. Le peuple, dont les suffrages ne sont point à dédaigner, l’appelait la bonne duchesse.

Mme d’Aiguillon avait un autre mérite qui suffirait à nous la rendre chère: elle entoura d’une affection que n’entamèrent ni ses impatiences en matière allodiale, ni le temps, «ce grand fauteur de brouilleries,» ni de mesquines rivalités de salons, celui dont l’impérissable image emplirait, à elle seule, l’hôtel du Jardin-Public: le président de Montesquieu[50].