CHAPITRE PREMIER
M. de Chazot et la famille Duplessy.—Mariage de Mlle de Chazot: débuts de son salon.—L’hôtel du Jardin-Public: ses collections, sa bibliothèque.—Réception de Mme Duplessy à l’Académie des Arcades.—Élisabeth Duplessy.—Dom Galéas, l’ami Patience.—État des esprits.
Dans une lettre intime du 3 septembre 1742, Montesquieu écrit au président Barbot: «Mandez-moi à l’oreille si je pourrois vous envoyer un Temple de Gnide, bien relié en maroquin vert, pour en faire un hommage à Mme Duplessy...» Le châtelain de La Brède venait de publier une édition nouvelle—corrigée et augmentée—de son œuvre badine, une édition de luxe avec sept vignettes gravées par Watelet et Cochin. La personne à laquelle il destinait l’exemplaire annoncé était une jeune veuve comme se plut, avec un art exquis, à en former le XVIIIe siècle: aimable, pleine de charme, agréablement teintée de belles-lettres, d’une érudition peu commune et tenant bureau d’esprit... Elle s’appelait Jeanne-Marie-Françoise de Chazot.
Son père, Claude de Chazot, sieur d’Albuzy, se parait volontiers du titre de gentilhomme de la vénerie du roi. Mais sa principale, son unique occupation, était celle de receveur général des fermes—emploi dans lequel l’avait précédé le fastueux Montauron que le grand Corneille, dans une heure d’oubli, eut la faiblesse de comparer à l’empereur Auguste[7].
M. de Chazot ne chercha point à jouer les Mécènes. Sa fortune s’élevait à cent mille écus: une misère! En revanche, la médiocrité dans laquelle il eut la sagesse de se maintenir le marqua d’une note aussi rare que flatteuse: il eut l’honneur de ne pas figurer parmi le millier de traitants qui, à l’avènement de Louis XV, placés entre la vie et la bourse[8], furent tenus de rendre gorge. Arrivé au terme de sa carrière, il put, en toute sécurité de conscience, goûter le calme de la retraite au fond de sa terre de Puypéroux-Boisredon, située aux confins de la Saintonge.
Avant de faire ses adieux au monde, il prit le soin de marier sa fille à un officier de robe, messire Claude Duplessy, d’une famille originaire de Lorraine[9]. L’aïeul, Pierre Duplessy, était venu à Blaye, appelé par un frère de sa mère, le capitaine Michel, qui y commandait, sous les ordres du premier duc de Saint-Simon, un bâtiment attaché au port de cette place. Nommé architecte-ingénieur du roi au département de Guyenne, Pierre Duplessy ne tarda pas à attirer l’attention. Héritier de son oncle, dont il joignit le nom au sien, il se fixa à Bordeaux, y acquit droit de cité, et mourut durant la construction de la chapelle des Dominicains—aujourd’hui Notre-Dame—qu’on édifia sur ses plans.
L’existence laborieuse qu’il mena lui ayant permis d’accroître sa fortune, son fils acheta une charge de conseiller au Parlement—le rêve de tout bourgeois pourvu de rentes[10]. Ces offices, en effet, conféraient la noblesse et donnaient accès dans le meilleur monde. La haute juridiction—à la fois judiciaire, politique, financière et administrative—à laquelle ils ressortissaient, prenait une part active à la marche des affaires publiques: d’attachantes occupations pour les hommes voués à l’étude du droit, de la jurisprudence, des réformes législatives et des intérêts sociaux...
A Toulouse, à Rouen, à Paris, l’emploi était enviable. A Bordeaux où, depuis longtemps, la noblesse d’épée n’existait guère qu’à l’état de souvenir, il jouissait d’un relief exceptionnel. D’autant mieux que, par leur train de vie, les officiers de justice s’ingéniaient à rehausser encore la dignité dont ils étaient revêtus. La maison d’un président comprenait une nuée de clients et de serviteurs[11]. Les conseillers, quoique d’allures plus modestes, entretenaient aussi un domestique nombreux—sans compter le carrosse traditionnel qui, au dire des chroniques, révélait les hôtes du palais de l’Ombrière au même titre que la robe rouge et le bonnet carré[12].
Au XVIIIe siècle, tout parlementaire était doublé, sinon d’un lettré et d’un savant, au moins d’un curieux et d’un chercheur. Pierre Duplessy fut, à la fois, un chercheur, un savant et un lettré. L’admirable bibliothèque du premier président de Pontac ayant été mise en vente, il s’empressa de l’acquérir. Non seulement il la garda intacte; mais, procédant avec un soin religieux, il l’augmenta des meilleurs livres publiés sous le règne de Louis XIV[13].
Les fils de cet érudit, qui parlait couramment plusieurs langues, devaient, comme leur père, porter la robe. Tous deux furent pourvus d’offices de conseiller. Le cadet, qu’on nommait M. de Pauferrat, jurisconsulte de mérite en même temps que rimeur disert, prenait volontiers la parole aux assemblées des chambres[14]. L’aîné, Claude—l’heureux époux de Mlle de Chazot—passionné pour les recherches historiques, les spéculations de la science, les manifestations de l’art sous ses formes diverses, était appelé à briller d’un vif éclat. Une maladie lente l’emporta, en 1736, à la fleur de l’âge... Déjà, sa demeure servait de rendez-vous aux gens distingués de la province que son urbanité et les grâces de sa jeune femme savaient attirer et retenir.
Devenue veuve, Mme Duplessy n’eut garde de négliger l’œuvre commencée sous ces heureux auspices. Sa maîtrise, au contraire, s’affirma avec une autorité croissante; bientôt, il ne s’établit plus de renommée littéraire qui ne portât l’estampille de son salon, et Montesquieu lui-même accepta l’honneur de figurer au nombre de ses amis.
Le portrait annexé à ce volume date de cette époque[15]. A coup sûr, il n’est point vulgaire. La virtuose dont il reproduit l’image ne pouvait, nulle part, passer inaperçue: elle s’imposait à tous les yeux par la noblesse de sa démarche, l’élégance de ses manières, la distinction de sa physionomie. Un Bordelais qui plaida contre elle—dès lors non suspect de flatterie—assure qu’elle réunissait tout pour plaire... A ces avantages physiques, il faut joindre un esprit cultivé, sagace, d’une profonde sûreté de jugement et de goût. L’affectation lui est odieuse, et l’on est sûr de ne trouver chez elle ni précieuses ni raffinés... Mme Duplessy résume, dans un harmonieux ensemble, les qualités sérieuses du grand siècle et les grâces moins sévères du siècle nouveau—sans ce dualisme choquant observé chez la marquise de Lambert, laquelle, «dogmatisant le matin,» prêchait le soir la plus accommodante des morales[16].
Bien que ne répudiant pas cette pointe de galanterie qui constituait le fond de la politesse française, la maison était honnête. En dépit de la fantaisie du peintre, qui se plut à la représenter tenant à la main un amour battant de l’aile, la jeune veuve ne subit pas le joug du dieu malin. Le souci de sa dignité, une façon virile de comprendre ses devoirs, les occupations multiples qui absorbaient sa vie, la préservèrent de ces entraînements pour lesquels nos pères professaient tant d’indulgence.
Ce fut une de ces studieuses qui ne trouvent jamais de journée trop longue. A l’avidité de tout connaître, elle joignait la faculté de tout embrasser. Mais la pente de son esprit l’entraînait vers les sciences exactes. L’histoire naturelle surtout la captivait: son cabinet, le premier qu’on vit à Bordeaux, passait pour l’un des plus beaux de l’Europe... Poussons la porte du «sanctuaire», et, à la suite d’un contemporain qui veut bien nous servir de guide, visitons-en les curiosités...
Deux vastes pièces, ordonnées avec méthode, sont affectées aux collections. La première, garnie d’armoires, de tablettes, de vitrines, contient toutes les richesses de la conchyliologie[17]. La seconde rappelle les boutiques d’antiquaires, telles que certains romans se plaisent à les dépeindre, avec un appareil de réchauds, de cornues, d’instruments mystérieux, et toute une série d’animaux suspendus aux solives: chiens de mer, poissons volants, crocodiles, chauves-souris aux ailes déployées... Spectacle troublant pour les âmes délicates! Heureusement le regard ne tarde pas à se porter vers les parois de la muraille où apparaissent, rangés avec symétrie, les plumages multicolores des oiseaux des îles: un chatoiement de couleurs gaies allant du jaune de chrome au bleu d’azur, en passant par toutes les nuances de l’arc-en-ciel...
Du temple de l’ornithologie on accède à la bibliothèque, dont les mathématiques, la physique, l’astronomie se disputent les hauts rayons. L’histoire y occupe également une place importante. Au rebours de Mme du Châtelet qui regardait Tacite «comme une bégueule colportant les commérages de son quartier», Mme Duplessy a le culte des anciens. Chez elle, Tacite est traité avec autant d’égards qu’Agrippa d’Aubigné et l’honnête de Thou. L’éclectisme est, d’ailleurs, sa règle de conduite. Dans ce milieu épris de tolérance, Rome fait bon ménage avec les philosophes, et le chef-d’œuvre de Pascal avec les Maximes de saint Ignace. Droit, jurisprudence, poésie, rien n’est oublié. Quant à l’art, il est représenté par soixante in-folio d’estampes, une multitude d’eaux-fortes et des antiques de prix: cornalines gravées en creux, vermeilles, hyacinthes, jaspes, améthystes.
Nous voici à l’entrée des salons: Bordeaux n’en possède pas de plus brillants. Ce ne sont, partout, que tapisseries de haute lisse, fauteuils à larges dossiers, canapés, caquetoires, girandoles, glaces, laques et vernis..... Aux murs, des scènes de Téniers, des paysages de Berghem, des chasses de Wouvermans et quelques toiles que, de ses doigts légers, brossa la fée du logis. A droite, un pupitre chargé de musique; à gauche, un clavecin à ravalement; plus loin, un cabinet «d’Allemaigne» enrichi de cuivres dorés...
L’hôtel qui abrite ces merveilles est situé aux portes de la ville, dans un immense enclos compris entre le Jardin-Public[18]—avec lequel il communique au moyen d’une grille—et les rues Fondaudège et Saint-Laurent. Des plantes rares, une charmille admirable, des arbres séculaires constituent l’ornement du parc, où un réservoir, alimenté par des sources vives, entretient une exquise fraîcheur[19]. On ne trouverait pas en Guyenne un jardin plus vert; il n’en est pas non plus qui possède une plus riche variété de fleurs... Les fleurs! la passion de Mme Duplessy. Ce ne sont pas seulement les senteurs de l’œillet et l’épanouissement d’une touffe de roses qui la délectent. Elle éprouve une admiration sans bornes pour la nature: non cette petite-maîtresse pomponnée, frisée, enrubannée, que bientôt, à Trianon, on célébrera en vers alanguis, mais la mère féconde dont l’enfantement mystérieux soulève tant de problèmes. Admiration à la fois discrète et curieuse, où l’intuition poétique de Jean-Jacques s’allie aux données positives du parfait jardinier.
Des plantes aux animaux, il n’y a qu’un pas: Mme Duplessy aime toutes les bêtes. Elle les choie, les caresse et daigne les admettre à l’honneur de son intimité. Chats et chiens lui servent de cortège. Elle en parle en termes délicats où se glisse une note attendrie. «Vous avez bien fait, écrit-elle, de m’envoyer le nom de la petite chienne. Nous ne savions comment l’appeler et elle étoit tout étonnée. Elle est charmante. C’est la plus belle tête qu’on puisse voir... Quoiqu’elle soit encore triste, elle a un air mignard qui prévient en sa faveur. Le premier meuble qu’on lui a offert est un beau coussin garni d’étoffe de soie sur lequel elle ira se reposer lorsqu’elle sera lasse d’être caressée sur les genoux; et, comme elle laisse un peu traîner la queue, on lui donnera un laquais pour la porter.»—La marquise de Sévigné dans ses bons jours, n’eût pas trouvé de formule plus heureuse.
La femme d’esprit, l’artiste, la collectionneuse qu’était Mme Duplessy, reçut bientôt une distinction qui couronnait sa supériorité. La Société des Arcades—une académie qui, bien qu’ayant son siège à Rome, se délectait des bergeries de d’Urfé—lui faisait l’honneur de l’admettre dans ses rangs. Par décret, daté du bois sacré de Parrhase, au pays des Arcadiens, la nouvelle dignitaire était agréée en qualité de pastourelle, sous le vocable de Bérénice, et recevait, à titre d’apanage, la province d’Argolide[20].
Saluée, par delà les monts, du nom d’une reine déguisée en bergère, l’aimable veuve subissait, à Bordeaux, une nouvelle métamorphose. Les poètes du cru l’élevaient à la dignité de muse. Elle devint Uranie, celle des neuf déesses qui, préposée au département des sciences astronomiques, siège au sommet du Parnasse, vêtue d’azur, couronnée d’étoiles, portant, en guise de sceptre, le globe du monde.
Elle ne tardait pas, d’ailleurs, à partager sa gloire avec l’aînée de ses deux filles, Mlle Élisabeth. Celle-ci était une élégante personne, façonnée aux bonnes manières, de nature vaporeuse comme Mme d’Épinay, éprise de littérature, grande dévoreuse de livres, aimant la musique «à la folie», touchant du clavecin[21], peignant à ses heures, et ne résistant pas au désir de risquer quelques rimes... Elle aussi sera, un jour, gratifiée du diadème: on la représentera—la main droite tendue pour imposer silence—sous les traits de Polymnie, muse de la poésie lyrique.
Ces deux figures—mère et fille—semblent n’en former qu’une, tant est profonde la communauté de sentiments qui les unit... Mais voilà, attachée à leur ombre, une apparition fantastique qui, drapée dans les plis de la robe monacale, s’avance, majestueuse, la tête rejetée en arrière, agitant des bras d’une longueur invraisemblable, tantôt inclinés vers la terre, tantôt se dressant vers le ciel avec des attitudes inspirées... L’apparition n’est autre qu’une façon de Bénédictin répondant au nom de Dom Galéas: la grande utilité de la maison. Dom Galéas est le secrétaire, le factotum, le confident de ces dames. Il possède une cursive merveilleuse, copie avec intelligence la musique, fait le quatrième au whist et entretient un commerce suivi avec saint Médard—ce qui n’est point à dédaigner lorsque la sécheresse se fait sentir. A-t-on besoin d’une cuisinière? Nul ne s’entend comme lui à découvrir les cordons bleus... D’un aumônier? C’est son affaire... D’un ouvrage prohibé? Il a des ressources infinies. Toujours prêt à rendre service, il apparaît au moment du dîner, où sa fourchette demeure rarement inactive. Il s’emploie aux commissions, promène les étrangers, leur sert de cicerone, et circule avec une liberté qui déroute les idées actuelles: la discipline monastique ne semble pas l’atteindre... Peut-être a-t-il ses coudées franches comme placeur des vins du couvent. Son ordre, en effet, est propriétaire, dans les Graves, de vignes dont les produits sont recherchés—les bons religieux ne se livrant «à aucune des supercheries qu’en cette matière presque tout le monde se permet[22]...» Pour charmer ses loisirs, le Révérend élève des serins, apprivoise des angoras et dresse des barbets qu’il proclame supérieurs aux chiens du Bengale de l’infant Don Philippe[23]. Au demeurant, le meilleur compagnon du monde: on l’appelle l’ami Patience, un ami dont on abuse quelquefois, mais pour lequel, à l’occasion, on ne marchanderait ni peines ni sacrifices.
Ne croyez pas que le froc abrite en lui un de ces «moines ignares» que Voltaire s’ingénie à tourner en ridicule. Dom Galéas est pourvu de connaissances variées et parle congrûment en chaire. Sarrasin, qui occupait un emploi identique à l’hôtel de Rambouillet, avait, sans doute, plus de souplesse dans le talent. On lui disait: Sarrasin, prêchez comme un Carme!... Sarrasin, prêchez comme un Cordelier!... Sarrasin prêchait comme un Cordelier ou comme un Carme. On lui eût prescrit de prêcher comme Bourdaloue—si Bourdaloue eût prêché de son temps—qu’il eût prêché comme Bourdaloue[24]... Dom Galéas n’abdiquait point ainsi sa personnalité. Il restait toujours Dom Galéas et, quand il transportait l’auditoire par l’éloquence de ses périodes, personne ne se fût avisé de prétendre qu’il empruntait la langue de Bossuet ou celle de Mascaron.
Pourquoi faut-il qu’un travers—et quel travers!—accompagne tant de qualités! Le traître ne marche que les poches bourrées de sonnets, d’odes, de pièces fugitives. Malheur à l’imprudent qui se risque à lui donner audience. A l’heure néfaste où le manuscrit est exhumé des profondeurs de sa robe de bure, il se produit dans ce cœur candide d’étranges révolutions. Cet agneau a des acharnements de tigre: il assassine son monde à coups d’interminables déclamations... La Guyenne ne compte plus ses victimes.
Tels sont les hôtes; telle est la maison.—C’est sous ces frais ombrages où expirent les bruits de la ville, dans ces salons dont chacun ambitionne l’accès, au fond de cette bibliothèque ouverte à toutes les investigations, que l’Académie, au sortir de ses séances, vient chercher un délassement. Aux plus distingués de ses membres se joignent les autres célébrités locales, savants, artistes, femmes d’esprit: toute une phalange de personnes instruites, à la parole judicieuse et alerte, à la bonne humeur franche et communicative. Délivrées de l’oppression terrible de Louis XIV, dont les dragons, «violant, volant, tuant, incendiant,» firent, à Bordeaux, «onze cents maisons désertes»[25]; jalouses de proclamer l’autonomie littéraire de la province; en possession de cette autorité qui s’attache aux ardeurs convaincues—les langues se délient et effleurent les sujets les plus divers: réformes à l’ordre du jour, découvertes scientifiques, ouvrages en cours de publication, échos mondains, nouvelles de Versailles, jusqu’à ces riens, insaisissables et délicieux, qui défrayèrent le XVIIIe siècle.
A l’heure où commence cette étude, la Régence a achevé sa dernière folie. Le duc de Bourbon, premier ministre, vient lui-même d’abandonner son portefeuille. C’est le sage Fleury qui gouverne l’État, inaugurant une manière de trêve durant laquelle, comme le reste du royaume, la Guyenne a l’heureuse fortune de n’avoir pas d’histoire... Profitons du calme dont elle jouit pour lier commerce avec cette société bordelaise si peu connue et si digne de l’être, examinons les œuvres accomplies par elle, et jetons un coup d’œil rapide sur ses personnalités marquantes, en débutant par les intimes de l’hôtel Duplessy.