CHAPITRE VII
M. de Tourny: son origine, ses qualités, ses défauts.—Rapports des intendants avec la société parlementaire.—MM. de Foullé et Boucher.—Débuts conciliants du nouvel intendant: ses rêves d’embellissement de la ville.—Querelle avec l’Académie.—Rupture avec le Parlement: affaires des grains, du théâtre et du terrier de Guyenne.—Le président Le Comte de La Tresne.—M. de Grissac: quatrain en son honneur.—MM. Le Blanc père, Le Blanc de Mauvezin, Dudon, de Carrière.—Intervention de d’Aguesseau.—Reprise des hostilités: MM. de Cazeaux, de Combabessouse, de Sallegourde, Drouilhet, Vayssière de Maillat.—Sentiment de d’Argenson.—Opinion publique, d’après M. de Lamontaigne.
Que M. de Tourny eût, un jour, franchi les grilles de l’hôtel du Jardin-Public, la question n’est pas douteuse. Qu’il y ait eu son couvert, côte à côte avec les habitués, on peut affirmer que non. L’administrateur distingué qui, à l’exemple de cet empereur romain célébré par l’histoire, laissa une superbe capitale là où il n’avait trouvé qu’un amas de masures, était, en sa qualité de représentant du pouvoir royal, l’objet d’une défiance insurmontable...
Les intendants, en effet, disposaient d’une puissance telle qu’on pouvait tout craindre d’eux. Vers la fin du règne de Louis XIV, leurs attributions absorbent l’intégralité des services publics: organisation municipale, agriculture, police, enrôlement des troupes, marine, haras, Université, librairie, commerce, assiette et recouvrement des impôts, voirie, justice... Les gouverneurs eux-mêmes—de grands seigneurs pour la plupart—ne remplissent plus qu’un rôle de parade: on n’a recours à leur autorité qu’en cas de troubles ou de guerre. En fait, la charge dont ils sont investis s’efface devant celle de l’intendant passé à l’état de maître souverain et, parfois aussi, de censeur indiscret. Le maréchal de Richelieu s’en plaindra amèrement: «Je n’en finirois pas, écrit-il, si je voulois tracer ici toutes les tracasseries auxquelles, de ce côté, est exposé le gouverneur le plus heureux du monde.»
Seul le pouvoir judiciaire, s’appuyant sur l’opinion, résistait à cet envahissement. A Bordeaux, le Parlement ne courba jamais la tête: ce fut la cause principale de sa popularité. Il n’y eut guère, en effet, en Guyenne comme ailleurs, d’intendant qui ne se fît le serviteur docile du caprice royal. Personne, au XVIIIe siècle, n’avait perdu la mémoire de l’un d’eux, M. de Foullé, seigneur de Prunevault, dont les procédés pour la levée des tailles dépassent ce que l’histoire enregistre de plus odieux[121]. Tous, sans doute, n’usèrent pas de pareils moyens; mais il n’en est aucun qui, pour faire triompher les entreprises de la Couronne, ne recourût à l’arbitraire et à la force brutale.
En dépit des services qu’ils rendaient, lorsque l’intérêt du roi n’était pas en opposition directe avec celui de ses sujets—opposition, hélas! trop fréquente,—ces despotes au petit pied ne rencontraient partout qu’une hostilité souvent irréductible. Le discrédit attaché à leur personne était si profond qu’un des esprits les plus modérés de son temps, M. de Lamontaigne, trace d’eux le portrait suivant: «Un homme arrive en poste dans une province. Il dit: J’ai tout pouvoir sur vous, soit dans ce qui regarde la police, soit dans ce qui regarde la justice ou les finances. Je suis votre maître, votre juge. Fléchissez: l’obéissance doit être votre partage. Le prince vous soumet à mon empire: je viens ici tenir sa place et vous me devez la soumission... Il dit. Il faut le croire, et malheur à qui osera lui déplaire dans tous les ordres où il va prostituer le nom du prince, le plus souvent pour commettre les plus grandes injustices et les vexations les plus criantes[122].»
Exagérée ou non, cette appréciation dominait, sans réserves, dans le monde parlementaire, dont une indépendance frondeuse, poussée jusqu’à la révolte, constituait la règle de conduite. L’irritation vis-à-vis des intendants y était d’autant plus vive que la plupart d’entre eux avaient appris le maniement des affaires publiques au sein des grandes Compagnies judiciaires: le jour où ils se séparaient d’elles, on les considérait comme des transfuges désertant les traditions libérales de la magistrature pour grossir le nombre des courtisans et «des suppôts ministériels».
C’est dire qu’entre officiers de justice et délégués royaux, on se traitait de Turc à More. Rivalités de personnes et conflits d’attributions éclataient à tout propos. De part et d’autre, on ne négligeait aucun prétexte à picoteries. L’intendant ne se faisait point faute d’humilier la robe, des rangs de laquelle il sortait. De son côté, la robe ne manquait pas de payer l’intendant de la même monnaie. C’est ainsi que le prédécesseur de Tourny, M. Boucher, dut subir, pour se faire recevoir au Parlement, la mortification de recommencer ses visites, les premières, faites par simples billets—nous dirions aujourd’hui par cartes—étant jugées insuffisantes[123].
Deux camps existaient donc, nettement tranchés. Les parlementaires, entourés de sympathies et de respect, voyaient s’ouvrir devant eux toutes les portes. Au contraire, l’intendant en était réduit à un petit groupe composé des trésoriers de France, presque aussi impopulaires que les traitants[124], des candidats aux prébendes officielles et de quelques notabilités du commerce heureuses de se rehausser au contact du représentant de la Couronne.
M. de Tourny—un passionné sous des dehors doucereux—possédait-il les qualités requises pour mettre un terme à ces divisions? On en peut douter. D’une part, après avoir longtemps porté l’épitoge, il était passé à l’ennemi avec armes et bagage[125]. D’autre part, l’origine de sa fortune prêtait matière à la critique. Ce personnage, qu’on représente volontiers sous les traits d’un grand seigneur, était issu d’une famille de partisans—les Aubert—enrichie dans la maltôte. Entre cette catégorie de «dévorants» et les détrousseurs de grands chemins, le public faisait peu de différence. De bons esprits, parmi lesquels des membres du haut clergé, soutenaient même qu’à leur mort c’était l’État, dépouillé par eux, qui devait hériter. Celui-ci ne poussait pas aussi loin la rigueur; mais, à chaque changement de règne, il provoquait, sous le contrôle de chambres ardentes, dites chambres de justice, des restitutions dont le chiffre accuse le génie des agents des fermes dans l’art de se faire des rentes. C’est ainsi qu’en 1716 Crozat l’aîné payait, rubis sur l’ongle, la somme de six millions six cent mille livres à laquelle on évalua le montant de ses déprédations; ce qui ne l’empêcha point de rester Crozat le riche... Or, sur cette liste des traitants condamnés à rendre gorge, figure toute la tribu des Aubert, dont l’un—président en la Chambre des comptes de Rouen—dut rembourser quatre cent mille écus. François Aubert, père de l’intendant, s’en tira à meilleur compte: on le tint quitte pour sept cent dix mille cent vingt-cinq livres[126]... Malgré ce formidable accroc, il n’en trouvait pas moins les ressources nécessaires pour acheter le marquisat de Tourny, la baronnie de Salongey, les seigneuries de Pressaigny, Mercey, Lafalaise, Carcassonne et quelques autres!
Tout en usant de façon fort honorable de richesses ainsi acquises, le fils de cet habile homme ne pouvait en faire oublier la source. Ajoutons que certains de ses défauts augmentaient encore les difficultés de sa tâche. Administrateur intègre, travailleur diligent et capable de grandes vues, il avait l’ambition de «tout tirer à lui». Policier par nature, il s’ingéniait à pénétrer les secrets de famille... On le voyait intervenir dans des questions de l’ordre le plus intime, faire enlever des servantes accusées de complaisance pour leur maître, morigéner de grands parents trop débonnaires, laver la tête à de vieilles filles soupçonnées de jansénisme sur la foi de leur curé...
C’est surtout sur le Parlement—dont il avait sollicité la première présidence[127]—que se manifestaient ses idées dominatrices. Ce corps, d’ordinaire si prompt à prendre la mouche, s’en expliquait avec une modération digne de remarque. «M. de Tourny, disait-il dans un rapport au chancelier, pense sans doute qu’une justice, dégagée des formalités ordinaires, tendant à faire le bien avec plus de promptitude, y arrive aussi plus sûrement, et il se persuade que le plus grand avantage qu’il puisse procurer aux peuples de sa Généralité est de réunir dans ses mains toute espèce de pouvoir[128]...»
La formule est heureuse, le but poursuivi nettement déterminé. Pour l’atteindre, M. de Tourny déployait des ressources considérables de pénétration, de finesse, d’à-propos: tel, Mazarin premier ministre. Sa ténacité savait, d’ailleurs, se prêter aux événements: hautaine avec les inférieurs, elle était, vis-à-vis des gens à ménager, souple, humble, obséquieuse.
Ses débuts furent accueillis avec faveur. Aussi bien, les circonstances lui venaient-elles en aide. La Guyenne traversait une de ces crises économiques qui, sous le règne de Louis XV, constituèrent un état presque normal. «J’ay été excessivement surpris, écrivait le nouvel intendant, de l’air malaisé que j’ay vu cet hyver dans Bordeaux à tout ce qui n’est point commerçant, et cela en un temps où le goût du plaisir a coutume de déguiser le mauvais état de la fortune. L’opéra, quoique nouvellement établi et assez bon, a presque toujours été désert. Point de jeux, point de bals, point d’assemblées, point de soupers... Vous diray-je, Monsieur, qu’il n’y a eu de ces derniers plaisirs que ceux que j’ai donnés? Encore ai-je été obligé de les commencer un peu tard dans le carnaval, la nécessité d’épargner ayant fait que la plupart du monde n’est revenu que dans le cours de janvier[129].»
En ces temps calamiteux, M. de Tourny trouva le secret de plaire. Il ne se borna point à récréer son monde; il sollicita des diminutions de taxes, accorda des atermoiements, protesta contre l’élévation du dixième[130]. Ses bonnes grâces s’étendirent jusqu’à Messieurs du palais de l’Ombrière: il affirma que son prédécesseur M. Boucher,—l’homme aux doubles visites—les avait imposés de façon à rendre impossible toute surtaxe. «Je n’exagère pas, déclarait-il, en disant que je vois la moitié des officiers du Parlement dans cette situation, sans un sac de mille livres ou chez eux ou prêt à y entrer, étant aux expédients de tous côtés pour trouver de l’argent qui les fasse vivre et fournir à la culture de leurs vignes[131]...»
Hanté par ses rêves de transformations, M. de Tourny ménageait la bourse de ses administrés. Mais les projets, à l’accomplissement desquels il voulait attacher son nom, laissaient la cour fort insensible.—Qu’est-ce que cela peut faire à Sa Majesté! s’écriait ironiquement M. Trudaine[132]... Le nouvel intendant ne tarda pas à comprendre que la politique, toujours à court d’argent, de Mme de Pompadour ne pouvait s’accommoder de raisons dépourvues de numéraire. Ses instincts de courtisan, joints aux principes autoritaires qui constituaient le fond de sa nature, l’entraînèrent bien vite. La lune de miel prit fin: elle n’avait brillé, dans un ciel sans nuage, que l’espace d’un quartier.
C’est l’Académie—une puissance!—qui subit le premier choc. La cause de la dispute? Une langue de terrain au-devant de la maison léguée par Jean-Jacques Bel. Trente toises environ: c’en fut assez pour révolutionner la ville...
Barbot, dans un factum incisif, retrace les péripéties de ce drame héroï-comique. Il représente, avec un luxe de détails, le proconsul s’agitant à la tête de ses brigades d’ingénieurs, d’architectes, de maçons; changeant sans cesse de projets; toujours sur le qui-vive; ne signant—de peur de se compromettre—ni billets, ni plans, ni mémoires; déchaînant, par sa fureur de la pierre, une hausse énorme des salaires et des matériaux. «M. de Tourny, écrit-il, a un atelier à la porte des Capucins, à la porte Saint-Germain, à la porte Dauphine, à la porte Dijeaux, à la porte Saint-Julien, à deux rues qu’il veut faire aux Cordeliers, à deux autres qu’il veut faire aboutir à la place Royale. Il fait travailler à un attérissement sur les quais, à son jardin, à la continuation des allées du côté de la Manufacture. On lui compte vingt-deux travaux publics commencés dans la ville. Il commence tout et n’achève rien. Il trace des places dont il bâtit une ou deux maisons. Il prend mal ses mesures et est obligé de refaire ce qui avoit coûté beaucoup, témoin ces allées autour de la ville qui étoient si mal nivelées. Vous avez vu, avant de partir de Bordeaux, qu’il a été obligé d’ôter dix ou douze pieds de terre dans l’allée qui va de la porte Dauphine à la porte Saint-Germain et d’en faire replanter les arbres qui se meurent asture (sic)... Aux dépens de qui fait-il toutes ces dépenses?»—Et l’honnête narrateur de lever les bras au ciel en s’écriant que si ses collègues n’obtiennent pas justice du roi, ils protesteront devant toutes les académies du monde et feront—entreprise audacieuse—appel à tous les moyens de publicité!
Montesquieu, chargé de suivre l’affaire, n’épargna ni ses soins ni sa peine. Il poussa même la condescendance jusqu’à s’inviter à la table de M. de Tourny. Celui-ci l’accueillit avec des paroles mielleuses, mais n’en persista pas moins dans ses vues, démolissant, ouvrant des tranchées, se livrant à des travaux qui eussent suffi à sauver Berg-op-Zoom des attaques de l’armée française...
Après des années de luttes, le président, à bout de patience, éclata en reproches contre les coquetteries de son adversaire, ses manques de parole, sa duplicité, ses trahisons. Plus d’amitié, plus de commerce entre eux. Il intrigue et s’épuise en efforts diplomatiques, tandis que M. de Tourny, réprimandé par son ministre, expédie des émissaires à Versailles et accomplit lui-même le voyage[133]. Quand, enfin, l’Académie obtient gain de cause, ce cri, d’une éloquence à méditer, s’échappe de la bouche de Montesquieu: «C’est une terrible chose que de plaider contre un intendant; mais c’est une chose bien douce que de gagner un procès contre un intendant...»
Les contestations avec le Parlement présentaient plus de gravité. La première surgit à propos de la famine de 1748, durant laquelle le commerce bordelais, quoique très éprouvé, fit preuve d’un remarquable esprit de sacrifice[134]. A en juger d’après les dossiers de l’Intendance, il semble que Messieurs de la robe n’eussent d’autre but que de paralyser les efforts du pouvoir administratif... Il y a gros à parier que l’impression serait différente si l’on s’en référait aux documents émanés du palais de l’Ombrière. Peut-être, les officiers de justice—qui distribuèrent aux pauvres deux mille francs par mois[135]—parviendraient-ils à établir que leur intervention fut motivée par le souci de mettre un terme aux fausses manœuvres, aux accaparements, aux rapines, et de calmer l’émotion populaire toujours prête à dégénérer en émeute... Malheureusement, si les pièces abondent d’un côté, elles sont fort clairsemées de l’autre. On ne possède, en fait d’écrits émanés du Parlement, que ceux dont M. de Tourny avait intérêt à se munir; si bien que tout jugement éclairé devient difficile. A défaut de la réserve commandée par cet état de choses, on risque de faire fausse route: c’est ainsi qu’une publication récente aboutit à cette conclusion inattendue qu’en Guyenne parlementaires et jurats, «toujours prêts à empêcher le bien par routine ou par humeur,» furent les véritables auteurs de toutes les disettes[136].
Entre la Compagnie judiciaire, réduite à ses propres forces, et l’Intendance, sûre de l’appui du roi, le duel n’était pas égal: l’avantage resta à l’Intendance. Son premier soin fut de marquer sa victoire par l’exil de quatre magistrats tenus pour «ennemis de l’ordre»: M. Leblanc, sous-doyen de la Grand’Chambre; M. Leblanc de Mauvezin, son fils; M. de Grissac, son gendre, et l’avocat général Dudon...
Il eût semblé juste de frapper de la même peine l’un des amis de cœur de Mme Duplessy, le président de La Tresne, qui, publiquement, s’était mis à la tête de la cabale. Mais ce magistrat, dont chacun proclamait les hautes lumières, l’intégrité et la sagesse, jouissait à Versailles d’un crédit important... M. de Tourny s’appliqua à diminuer ses torts. Sans doute, déclarait-il dans une dépêche confidentielle, M. de La Tresne s’était constitué le chef de l’opposition, mais comment lui tenir rigueur à lui «la candeur et la vertu même»?... Pour ne point l’épargner, il eût fallu être un barbare[137].
L’intendant se rattrapait sur MM. Leblanc de Mauvezin, à qui personne ne s’intéressait en haut lieu. Mais le plus maltraité de la famille était le gendre, M. de Grissac. Les rapports officiels font de ce parlementaire batailleur—l’un des membres les plus goûtés de l’Académie, en même temps que le plus savant des juges[138]—un portrait qui ne manque point de pittoresque. «On ne peut, écrit M. de Tourny, refuser à celui-là d’avoir beaucoup d’esprit, mais esprit pétri d’une bile sombre qu’il porte jusque sur sa physionomie. Il ne dit, il ne fait rien qui ne s’en sente. Trouver à blâmer est pour lui un plaisir, et le plus grand, c’est d’avoir à s’élever contre quelque chose qui lui est supérieur. Il croit, en cela, montrer une force et un courage qui doivent lui faire honneur. Il y emploie avec ostentation le talent de parole qu’il a reçu de la nature. C’est par ses discours vides de sens, mais colorés de nuances de vertus et de grands sentiments, qu’il est venu à bout d’en imposer à la jeunesse des Enquêtes[139].»
N’en déplaise à M. de Tourny, la population ne ratifiait point la partie défavorable de ce jugement. M. de Grissac jouissait, dans toute la province, d’un prestige indiscuté. C’était une façon d’âme antique que Mme de Motteville eût rangée dans cette catégorie de robins qui, faisant profession de n’aimer que les misérables, «haïssent toujours les heureux et les puissants»[140]. Magistrat sous la Fronde, M. de Grissac eût fait le coup de feu contre le Mazarin. Les temps ne se prêtant plus à ces sortes d’épopées, il se bornait, aux assemblées des chambres, à tonner contre les abus. S’inspirant du célèbre abbé Pucelle, dont Rigaud nous a transmis l’admirable tête de tribun[141], il critiquait sans relâche l’augmentation des taxes, suggérant à ses collègues les décisions les plus hardies, poussant même la témérité jusqu’à faire rendre un arrêt défendant aux contribuables de payer l’impôt du dixième et aux receveurs de l’exiger: une campagne d’autant plus dangereuse pour la Couronne que, de l’aveu de d’Argenson, le Parlement, dans cette circonstance, «ne prenait que le parti du peuple»[142]. L’intendant avait beau déchaîner contre ce boute-feu les colères de Versailles, l’entêté ne désarmait pas. Si bien que, dans le monde de la robe, on finit par associer son nom à celui du célèbre agitateur qu’il s’était donné pour modèle:
Grissac, par tes nobles travaux,
Par tes exils et par ton zèle,
Tu fais paraître dans Bordeaux
Ce que Paris vit dans l’abbé Pucelle.
Cependant, le chancelier d’Aguesseau, estimant que ces grands coupables n’étaient point indignes d’indulgence, émettait l’avis qu’il y avait lieu d’entrer dans la voie des négociations. Intervention inopportune qui avait le tort de mettre aux prises l’autoritaire qu’était M. de Tourny avec le courtisan dont, en lui, se doublait l’autoritaire... C’est le courtisan qui l’emporta: il répondit, le sourire aux lèvres, que, la clémence étant la plus noble des vertus, il ne négligerait rien pour amener les rebelles à résipiscence...
Ses efforts furent-ils pressants? Il serait téméraire de l’affirmer. Quoi qu’il en soit, MM. Le Blanc de Mauvezin, de Grissac et Dudon repoussèrent toutes les ouvertures. S’humilier! On les connaît mal... De pardon! Ils n’en veulent point... Le crime qu’on leur impute! Ils s’en tiennent pour honorés... Et les voilà qui, bouclant leur valise, prennent, aux applaudissements de tous, le chemin des villes qu’on leur a assignées pour résidence. L’expiation devait être proportionnée à la faute: elle dura sept mois. Elle eût duré bien davantage si l’on avait attendu une marque de repentir. «On leur a insinué de demander leur grâce, rapporte d’Argenson, ils ont refusé de supplier[143].»
A peine, d’ailleurs, ces belliqueux robins avaient-ils repris leur place aux assemblées des Chambres que les hostilités éclataient de nouveau. Cette fois, il s’agissait du terrier de Guyenne dont le Trésor, afin d’augmenter ses recettes, réclamait le redressement[144]. A cet effet, on prescrivait une revision générale qui devait produire des résultats merveilleux, à condition, toutefois, que les réclamations des intéressés fussent soumises à des juges dociles. C’est pourquoi, bouleversant l’ordre des juridictions, le ministère conférait le droit de statuer en dernier ressort, sur ces sortes de litiges, au Bureau des trésoriers, dont la présidence fut confiée à l’intendant lui-même, avec pouvoir de diviser ses auxiliaires «en pelotons» et de choisir des rapporteurs à sa convenance[145]...
Cette nouvelle fut accueillie par un murmure général. L’irritation augmenta encore quand, grisé de son importance, le nouveau tribunal émit la prétention de juger non seulement les procès intéressant l’État, mais aussi ceux débattus entre particuliers[146]. Cet excès de zèle, désavoué plus tard à Versailles, souleva des polémiques ardentes dans lesquelles les provinces limitrophes ne tardèrent pas à prendre parti. L’effervescence touchait à son comble lorsqu’un second conflit, s’enchevêtrant dans le premier, associa la population entière aux revendications de la robe.
La salle de spectacle venait d’être la proie des flammes[147]. M. de Tourny, qui ne se montrait plus que l’équerre et le compas en mains, jugea urgent de la reconstruire. Ses plans ne laissaient rien à désirer, mais le devis sembla d’autant plus inquiétant qu’aux vingt-deux chantiers énumérés par Barbot se joignaient maintenant une foule d’autres,—non compris les équipes réunies à l’hôtel de l’Intendance que l’on réédifiait dans des conditions luxueuses[148]. Sans doute, parmi ces entreprises, beaucoup présentaient un caractère d’utilité manifeste; mais beaucoup aussi ne répondaient qu’à des exigences purement somptuaires. Tels les portes de ville et les arcs de triomphe élevés, en manière de flatterie, à l’occasion de la naissance des princes de la famille royale...
Le moment, d’ailleurs, était mal choisi pour engager de nouvelles dépenses. A peine relevée de la disette de 1748, la Guyenne succombait sous le poids des charges imposées par la guerre de Sept ans. L’agriculture et le commerce subissaient une crise sans précédents. En possession de récoltes anciennes, achetées à bas prix, les Anglais rebutaient les vins nouveaux. Les colonies elles-mêmes, encombrées de marchandises, ne voulaient plus recevoir aucun envoi. On ne parlait que de faillites, et quarante navires, faute d’acquéreurs, étaient dépecés pour servir de bois de chauffage[149]... Situation lamentable, dont une rupture avec nos voisins d’outre-Manche allait encore accroître l’acuité. En l’espace de quelques semaines, les Château-Lafite et les Château-Latour, de dix-huit cents livres le tonneau, tombaient à deux cent soixante. Quant aux Château-Margaux, vendus vingt-cinq écus, on les débitait à la bouteille «en cabaret»!
Réduits, depuis longtemps, au rôle de commis, les jurats ne cessaient de protester. Certes, leur orgueil prenait plaisir à contempler les superbes édifices qui jaillissaient du sol comme sous une baguette magique; mais ils estimaient que tant d’œuvres à la fois, fussent-elles menées avec économie, finiraient par consommer la ruine générale. On n’avait pas recours, en effet, à ces combinaisons d’ordre financier qui permettent de favoriser l’avenir sans surcharger outre mesure le présent. Pas d’emprunts remboursables par les générations appelées à jouir de ces gigantesques travaux: on procédait par levées de taxes successives qui, se greffant sur les impositions normales et les impositions de guerre, accablaient la population urbaine et même se répercutaient sur les campagnes.
Toutes leurs doléances demeurant sans effet, les officiers municipaux osèrent un jour prescrire le renvoi des ouvriers... Impassible dans son omnipotence, M. de Tourny brisa leur décision: volontiers eût-il laissé entendre, avec un contemporain, que les Bordelais étaient des barbares et que, seule, la force pouvait leur inspirer le goût du progrès et du beau[150]! Les actes accompagnaient les paroles, et, au moment même où le roi, poursuivant ses velléités fiscales, installait le Bureau des finances dans l’emploi de judicature souveraine, l’intendant, tranchant du Louis XIV, édictait, pour la salle de spectacle, une contribution nouvelle.
Un défi à l’opinion publique!... Sollicités par la Jurade frémissante sous l’affront, saisis de plaintes émanant d’une ligue de particuliers, implorés par le peuple dont l’indignation menaçait de tourner à l’émeute, Messieurs du Parlement citèrent le proconsul à leur barre. Lancèrent-ils contre lui, sur son refus de comparaître, un décret de prise de corps? Barbier l’affirme, dans un récit fort détaillé[151]... L’intendant traîné devant les juges, comme un vulgaire tire-laine, quelle aventure de haut goût! M. de Tourny ne voulut point procurer cette joie à ses administrés. Redoutant encore plus les violences de la foule que celles de la Grand’Chambre, il jugea opportun de quitter la ville... A défaut du maître, la Compagnie judiciaire dirigea ses rigueurs contre ceux que l’on nommait ses valets: les trésoriers de France, dont plusieurs s’empressaient de prendre la fuite...
La riposte ne se fit pas attendre. Le 15 mai 1756, un ordre du roi déposait de ses fonctions le greffier rédacteur de l’arrêt et ordonnait l’emprisonnement des huissiers chargés de le signifier[152]. Les conseillers de Grissac et de Carrière recevaient des lettres de cachet les exilant, le premier à Issoire, le second à Bourges. Enfin, leurs collègues, MM. de Cazeaux, de Combabessouze, Sallegourde, Drouilhet et Vayssière de Maillat, étaient invités à se rendre à la suite de la cour, c’est-à-dire à se présenter chaque matin dans l’antichambre du garde des sceaux, quel que fût l’endroit—Versailles, Compiègne, Fontainebleau, Marly—où les fantaisies de la maîtresse en titre pouvaient conduire le chef suprême de la magistrature[153].
Il y avait dans ces désignations, sinon une cruauté qu’il répugne d’admettre, au moins une légèreté inconcevable. M. de Cazeaux, atteint de cécité, ne mettait plus les pieds au Palais. M. de Sallegourde gardait le lit depuis six mois, achevant, dans de cruelles souffrances, une carrière des plus accidentées[154]. M. de Vayssière de Maillat était tombé en enfance, et son vieil ami M. de Combabessouze ne valait guère mieux, en dépit des souhaits de Lagrange-Chancel:
Sage doyen, digne du siècle d’or,
Puisse encor ta mâle vieillesse
Égaler les ans de Nestor
Dont tu surpasses la sagesse!
Nestor Combabessouze allait doubler le siècle; mais, sa tête déménageant, on ne comptait plus son vote aux assemblées des chambres. Ajoutons—qui le croirait!—qu’aucun de ces magistrats n’avait pris part aux décisions dont on leur faisait un grief[155]...
C’était le comble du ridicule. M. de Tourny s’en rendit compte. A ces invalides inoffensifs, il s’empressa de substituer d’autres magistrats, en même nombre et de même rang, choisis parmi les plus anciens dans l’ordre du tableau: «Tout ceci, déclare d’Argenson, se mène avec une grande violence, et je doute que le roi touche au repos qu’il aimeroit tant. Nos ministres réveillent la discorde et le cas de désobéissance par des bagatelles où ils compromettent le roi. Le gouvernement despotique avoit pris l’habitude d’entreprises irrégulières que les Cours supérieures toléroient; mais ils sont montés aujourd’hui sur le ton de ne plus rien passer aux ministres. Le Parlement de Paris leur donne un exemple de fermeté qui en fait un ennemi bien dangereux pour l’autorité royale[156].»
Le départ des exilés eut l’éclat d’un triomphe. La Compagnie, en corps, vint leur donner l’accolade. La ville entière se porta à leurs logis, et «tous les bons citoyens», plongés dans la consternation, les accompagnèrent de saluts respectueux.
François de Lamontaigne fut le témoin attristé de cet exode. Déjà il représentait M. de Tourny comme un courtisan dévoré d’ambition, ivre de l’autorité despotique, imbu de l’esprit de finance, gouvernant la province avec un empire odieux... Ce coup de force, assure-t-il, «acheva de mettre en horreur cet intendant qui fesoit un abus si révoltant du crédit que ses intrigues lui ménageoient auprès des ministres[157].»
M. de Tourny ne se dissimulait pas la malveillance dont il était l’objet. Il en parle, en termes non équivoques, dans un rapport relatif à l’aventure du terrier et à un nouvel accroissement de l’impôt du vingtième. Ces deux choses réunies, explique-t-il, «s’aigrirent l’une l’autre. On m’en crut voir l’auteur, et quoique, dans la première, je ne fis que remplir le dû de mon ministère, encore avec beaucoup de ménagements, et que je n’eus de part à la seconde que d’être chargé de l’exécution des ordres du roi—dont il me faschoit beaucoup,—les esprits passionnés et turbulents, qui ordinairement donnent le ton aux autres, me surent le même mauvais gré que si, visiblement, ç’avoit été des productions de ma pure volonté[158].»
M. de Tourny établit mal son compte: il oublie l’affaire de l’Académie, celle du théâtre et une foule d’autres dont la responsabilité ne saurait incomber qu’à lui... Ces abus de pouvoir, quoi qu’il en puisse dire, n’avaient pas contribué, dans une faible mesure, à accroître son irrémédiable impopularité.