CHAPITRE VIII

Impopularité de M. de Tourny.—Fédération des Parlements.—Rejet des édits fiscaux et cessation du cours de la justice.—Capitulation du roi.—L’aumônier des condamnés à mort.—Représailles de la Jurade contre les trésoriers de France.—Le comte d’Hérouville et Mlle Lolotte.—L’affaire du prieur d’Auriac de Boursac.—Révocation de M. d’Hérouville.—Remplacement de M. de Tourny par son fils: un singulier intendant.

Sept magistrats partant ensemble pour l’exil, cela se voyait couramment à Paris. Bordeaux n’était point encore blasé sur ce genre de spectacle. D’autant mieux que, cette fois-ci, les ministres se montraient inexorables. Loin de diminuer la rigueur du châtiment, ils prenaient plaisir à l’aggraver, internant au fond de villages dépourvus de ressources ceux-là mêmes qu’ils s’étaient bornés d’abord à mettre à la suite de la cour. Mais si partout, dans la société bordelaise, l’émotion fut vive, à l’hôtel du Jardin-Public elle atteignit les proportions d’un véritable deuil. En effet, plusieurs des exilés entretenaient avec la maîtresse du logis d’étroites relations: M. de Grissac lui était même uni par des liens de parenté... On peut croire que le petit cénacle ne manqua point d’appuyer l’intègre Lamontaigne dans ses imprécations contre l’intendant.

Infortuné Tourny! L’ostracisme dont il était l’objet s’étendit aux personnes de son entourage. Son fils l’abbé—bien qu’il eût lui-même été victime de l’arbitraire royal[159]—se vit fermer toutes les portes. Quant au satrape de Guyenne, il succombait sous le poids des satires, des chansons, des quolibets. C’est de cette époque que date le couplet suivant:

Bourdeu gémit et gémira

Tant qu’Aubert de Tourny vivra.

Lou nom d’aquet cruel bourreu,

Per anagramme assez hurouse,

Montre à la ville malhurouse

Qu’il est lou tyran de Bourdeu[160].

L’affaire, cependant, prenait un développement inattendu. Purement locale, à son origine, elle affectait bientôt le caractère d’une manifestation ayant son retentissement dans tout le royaume.

C’est l’heure la plus critique du règne de Louis XV. L’agitation religieuse atteint son apogée, grâce au désarroi du ministère qui frappe, à tour de rôle, les évêques et les officiers de justice. La question financière n’est pas moins aiguë. Lasse d’exigences toujours croissantes, d’impôts sur le revenu—dixième ou vingtième—assujettissant nobles et roturiers à une odieuse inquisition, de dons gratuits imposés à l’amour des peuples qui doivent les offrir «avec une sorte d’élan»[161], la Nation dresse la tête et fait entendre de formidables murmures. Gardiens de ses espérances, les Parlements redoublent d’audace et proclament, à grand renfort de publicité, les principes, jugés factieux à Versailles, qui régissaient l’ancienne monarchie... Et comme, isolément, leurs efforts demeurent stériles, ils s’unissent en une vaste fédération s’inspirant des mêmes idées, poursuivant le même but, obéissant à un mot d’ordre commun[162].

En vertu de cet accord, le Parlement de Paris, prenant fait et cause pour les magistrats de Bordeaux, adressait, en leur faveur, des remontrances à Sa Majesté, avec menace de suspendre le cours de la justice[163]. Au palais de l’Ombrière, l’agitation n’était pas moindre. La Compagnie ne cessait de réclamer le retour des exilés, accumulait mémoires sur protestations, refusait le vote des édits fiscaux, abandonnait l’exercice de ses fonctions et finissait par forcer la main au roi qui, humilié, battu, amoindri, révoquait les pouvoirs conférés au Bureau des finances et restituait à l’amour des justiciables les cinq parlementaires envoyés à la suite[164].

MM. de Grissac et de Carrière—des chefs de meute—furent toutefois exceptés de l’amnistie: en 1758, ils subissaient encore leur peine[165]. M. de Grissac, incarcéré au fond de l’Auvergne, put à loisir aiguiser ces maximes de droit public dont son éloquence, aussi mordante que désintéressée, tirait des armes si redoutables. Quant à M. de Carrière, convaincu qu’il y avait plus de justice à attendre du ciel que de Versailles, il se décidait à entrer dans les ordres. Parti conseiller laïc, il revint conseiller clerc: on put voir, à tour de rôle, ce père de famille siégeant sur les fleurs de lys, en costume ecclésiastique, et célébrant la messe à Sainte-Eulalie, sa paroisse, en robe rouge de parlementaire[166]. Ce ne fut point sa seule originalité. Ne pouvant, en qualité de prêtre, participer au jugement des affaires criminelles, il s’astreignit à visiter «les pauvres prisonniers», à leur prodiguer des consolations et à soulager leurs misères. Bientôt, les condamnés à mort ne voulurent plus d’autre confesseur. Son inaltérable bonté ne crut pas pouvoir se soustraire à cette tâche, et ce fut un officier de Grand’Chambre, qui, monté avec eux sur la sinistre charrette, les conduisit à l’échafaud[167].

En dehors de ces lutteurs impénitents, il est d’autres victimes qu’on ne peut oublier: nous voulons parler des trésoriers de France, dont la docilité à l’égard du pouvoir central avait exaspéré le peuple. La Jurade n’hésita pas à user contre eux de représailles... Représailles cruelles! Elle les raya de la liste de ses invités aux jours de réjouissances publiques: plus de rang dans le cortège, plus de part aux ragoûts municipaux! Ce n’était pas seulement la punition classique—l’eau claire et le pain sec; c’était l’exclusion dans toute sa rigueur, officielle, publique, avec son caractère de flétrissure: une de ces humiliations que, jadis, on ne digérait pas! Réduits au désespoir par cet affront inattendu, Messieurs les trésoriers portèrent leurs doléances jusqu’aux genoux du roi, suppliant Sa Majesté de les réintégrer d’office aux agapes de l’Hôtel de Ville. Le Grand Conseil dut être saisi du litige; malheureusement l’Histoire, dont on ne saurait trop déplorer la réserve, ne mentionne pas la solution donnée à cette étrange requête[168].

Il semble qu’après de pareils exploits—Achille lui-même respirait entre deux combats—les belligérants dussent éprouver le besoin de reprendre haleine... D’intendant à robin, toute trêve eût paru une défaillance. Comment s’y résoudre, alors surtout que la victoire demeurait incertaine! Si, en effet, Messieurs du Parlement forçaient la Couronne à capituler, M. de Tourny n’avait pas dit son dernier mot pour la salle de spectacle,—celle que l’on édifiait à l’angle de la porte Dauphine et des Fossés de l’Intendance ne présentant qu’un caractère provisoire[169].

Bien que d’un ordre plus intime, le dernier engagement des pouvoirs rivaux ne manque pas d’intérêt: il amena la révocation du premier dignitaire de la province, lequel commit la rare imprudence d’intervenir dans le débat.

Ce personnage n’est autre que le successeur, dans le commandement de la Guyenne, des maréchaux de Montrevel, de Berwick et de Duras—Jacques-Antoine de Ricouard, comte d’Hérouville de Claye[170]. Ingénieur aussi distingué que brave soldat, M. d’Hérouville était, en outre, au dire de Voltaire, «un bon citoyen.» Lieutenant-général dès 1738, il avait fait de nombreuses campagnes, et, après la journée de Fontenoy, obtenu la capitulation d’Ostende. Le roi, qui connaissait son mérite, s’entoura de ses conseils lorsqu’il caressa le rêve d’une descente en Angleterre[171].

Rompu aux exercices de son métier, M. d’Hérouville était un piètre courtisan. Sa nomination à Bordeaux excita d’autant plus de surprise que ses relations avec les philosophes et sa collaboration à l’Encyclopédie—à laquelle il fournissait des articles militaires—n’étaient un secret pour personne. On s’ingénia à en découvrir la cause: peut-être l’ignora-t-il lui-même. Il n’en remercia pas moins Sa Majesté, le 13 décembre 1754, et alla prendre possession de son poste,... en compagnie d’une personne qu’il n’avait point encore promue à la dignité de comtesse d’Hérouville[172]...

Les cœurs de vieux guerriers ne sont pas à l’abri de ces faiblesses: celle-là ne manquait pas d’excuses. «L’objet» réunissait toutes les séductions. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Albermale, avait aimé à la folie cette enchanteresse qui, de son vrai nom, s’appelait Louise Gaucher, et, de son nom de théâtre, Mlle Lolotte. Un soir que, rêveuse, elle s’oubliait dans la contemplation des étoiles, Milord murmura à son oreille ces mots qui valent un poème: «Ne les regardez pas ainsi, mignonne, je ne saurais vous les offrir!...» Peut-être, à défaut des astres que sa main ne pouvait atteindre, ce diplomate grand seigneur eût-il glissé aux doigts de la belle l’anneau nuptial. Une mort malencontreuse l’en empêcha... C’est M. d’Hérouville qui, plus tard, régularisa, par un mariage légitime, ce qu’il y avait d’incorrect dans son cas et dans celui du de cujus.

Bordeaux, à en croire Marmontel, abrita, en la personne de Mlle Lolotte, une seconde Ninon. Aux facultés les plus brillantes, attestées par tous ceux qui eurent la bonne fortune de la connaître, elle alliait, assure l’auteur des Incas, la majesté du cèdre et la souplesse du peuplier... Comparaison hardie, mais un peu vague, complétée par ces indications plus précises que, douée d’une imagination vive et d’une raison solide, Mlle Gaucher était imprégnée de l’esprit de Montaigne, qu’elle en parlait la langue et en possédait la naïveté, la couleur, l’abandon, l’expression juste, le tour incisif[173]. Après le curé et le tabellion, Ninon-Lolotte eût fait les délices de la Guyenne: M. de Tourny ne lui en laissa pas le temps.

Entre le gentilhomme libre d’idées, expansif, généreux, de morale accommodante qu’était le comte d’Hérouville, et l’intendant, austère, défiant, cauteleux, jaloux, il n’y avait aucune affinité. Par suite de ses goûts, M. d’Hérouville devait être porté vers le monde de l’Académie. Il le trouva tout ému d’un incident de date encore récente. La docte assemblée travaillait depuis quelque temps à une histoire de la ville de Bordeaux—entreprise immense, en vue de laquelle on s’était, suivant les aptitudes, distribué les rôles—lorsque se produisit le procès relatif aux trente toises de l’Esplanade. Outré de son échec, M. de Tourny enleva brusquement, à ceux qu’il regardait comme ses adversaires, les moyens de continuer leurs recherches, et leur substitua des membres de la congrégation de Saint-Maur à la tête desquels se trouvait dom Devienne. Mais voilà que bon nombre de familles refusèrent aux religieux l’entrée de leurs archives. Les années s’écoulaient sans que le travail avançât. Saisi de la question, M. d’Hérouville se livra à une enquête, constata que les Bénédictins n’avaient pas dépassé la période préparatoire et suspendit la pension de quinze cents livres qui leur était allouée sur les ressources municipales... Il n’en fallait pas tant pour exciter les rancunes de l’ennemi juré de l’Académie.

Sur ces entrefaites—août 1756—une main inconnue déposait, chez le portier de l’Intendance, un pli d’aspect mystérieux. Il contenait une lettre, moitié en clair, moitié en chiffres, portant l’adresse du duc de Cumberland—celui-là même qui, après s’être fait battre à Fontenoy et à Lawfeld, allait clore la série de ses revers par une capitulation honteuse. Un général aussi maltraité par la Fortune devait éprouver le besoin d’une revanche: son correspondant lui en offrait l’occasion. Il suffisait, disait-il, de débarquer trois mille Anglais sur la côte du Médoc; une armée de neuf mille huguenots français se joindrait à eux. Le plan de campagne était simple: il consistait à brûler arsenaux et dépôts de guerre; ce qui permettrait d’avoir facilement raison des troupes échelonnées sur le littoral... Et, afin qu’on ne pût se méprendre sur son identité, l’auteur de cette trahison avait soin d’apposer, au bas de l’écrit, la plus lisible des signatures: c’était celle d’un Prémontré, le prieur d’Auriac de Boursac[174].

Quelle gloire de déjouer un pareil complot! Désireux de se faire valoir, l’intendant n’avait garde d’en restreindre la gravité. Il ne se borna pas à s’assurer de la personne du conspirateur: il sollicita du roi les pouvoirs nécessaires pour diriger lui-même ce procès—sans, d’ailleurs, être surpris que neuf mille protestants, montés, armés, prêts à faire campagne, pussent un jour surgir des grèves de la Gironde comme Minerve du cerveau de Jupiter.

Avisé de l’arrestation, le Parlement avait dressé l’oreille. L’affaire, constituant un crime, était de son ressort. Les prétentions de l’intendant, non encore établies par la production des pouvoirs sollicités, semblaient d’autant moins admissibles que le débat, au premier interrogatoire de l’accusé, rappelait l’aventure de la montagne accouchant d’une souris; en effet, l’honnête religieux démontrait, sans effort, qu’il n’entretenait aucun commerce avec le duc de Cumberland, qu’il ne célait ni Anglais ni huguenots dans les plis de sa soutane, et que tout se réduisait à une mystification ourdie par un faussaire désireux de le perdre... «Quelle apparence, s’écrie d’Argenson, qu’un tel projet ait passé dans la tête de ce prieur? Il passe pour honnête homme, et a des ennemis...»

M. de Tourny, qui s’était posé en Dieu sauveur, n’en persistait pas moins à soustraire le prisonnier à ses juges naturels. Ce que voyant, ceux-ci portèrent plainte au commandant de la province. En arbitre consciencieux, M. d’Hérouville se dit: A l’intendant, les choses administratives; au Parlement, celles de la justice... Moyennant quoi, il tranchait le litige au profit du Parlement et ordonnait le dépôt du prétendu coupable dans les prisons de la Conciergerie.

C’était compter sans les rancunes de M. de Tourny, dont la dévotion ombrageuse ne pardonnait pas à ce gêneur ses rapports avec la secte encyclopédique. Le moment, pour le discréditer en cour, était opportun. Mme de Pompadour, inaugurant une manière nouvelle, faisait ses délices du Père de Sacy, soumettait sa maison à des pratiques rigoureuses et proscrivait le nu dans son entourage. Louis XV, lui-même, pris d’un zèle qui ne devait pas durer, ne manquait point une homélie, se montrait sans pitié pour le libertinage, espaçait ses rendez-vous galants et faisait l’édification de la reine.

Absorbé par les charmes de sa compagne, M. d’Hérouville ne daigna pas apercevoir les attaques dont il était l’objet. Aussi bien se refusait-il à croire qu’un intendant pût tenir en échec le commandant de la province... Une lettre de cachet lui apprit, un beau matin, qu’ayant cessé de plaire, on le révoquait de ses fonctions[175].

Ce disgracié méritait un souvenir... M. de Lamontaigne lui consacre quelques lignes émues: «Philosophe aimable et poli, homme sage, plein de justice et d’équité, ami de l’ordre et des règles, il se fit aimer de tous les citoyens et de toutes les compagnies. Il sut s’attirer les égards dus à sa place; ils ne coûtèrent rien parce qu’on savoit qu’on les rendoit au mérite... M. de Tourny se servit vraisemblablement des protections sourdes et cachées qu’il avoit su se ménager par ses intrigues pour rendre M. d’Hérouville suspect à la cour par son attachement pour les peuples et le Parlement. Celui-ci eut le mal au cœur de se voir rappelé et dépouillé de sa charge. Depuis longtemps, une maladie opiniâtre l’avoit rendu languissant: le chagrin qu’il eut de sa destitution augmenta son mal. Il partit au mois de juin 1757 pour céder sa place à son successeur et aller tâcher de se rétablir à Bagnères. Il regretta la ville en la quittant. Il s’y seroit attaché; il sentoit qu’il y étoit aimé. La ville le regretta: elle sentoit qu’elle eût été heureuse sous son gouvernement[176]

La maladie opiniâtre à laquelle le chroniqueur fait allusion provenait d’une fontaine, bouchée depuis plusieurs années, que M. d’Hérouville crut devoir faire ouvrir. Les eaux, altérées par l’oxydation des conduits, empoisonnèrent neuf personnes sur les trente qui composaient sa maison. Mlle Lolotte elle-même fut atteinte. Elle survécut, hélas! pour subir les insolences d’un monde dont, avec une autre origine, elle eût constitué la grâce et l’ornement. Un jour que, devenue comtesse en titre, on l’annonça chez la marquise de Mauconseil, il se produisit une manière de scandale. Les duchesses d’Uzès, de La Vallière et de Châtillon poussèrent les hauts cris. Mmes de Coislin, de Beauvau et de Rohan sortirent sans saluer. Quant à «cette peste» de Mme de Puisieux, elle détacha, de sa mule de satin, un coup de pied à la levrette du logis, avec ces mots impertinents: Allez vous cacher, Lolotte![177]... La malheureuse femme ne tardait pas à succomber sous la cruauté de l’affront. Fidèle à son souvenir, Marmontel la fit revivre dans sa Bergère des Alpes; mais qui, maintenant, se soucie de la Bergère des Alpes, quand, elles-mêmes, les œuvres de Voltaire et de Rousseau sommeillent, inexplorées, sous la poudre des rayons[178]!

M. de Tourny quitta Bordeaux, à cette même époque, pour entrer au Conseil d’État. Était-ce une disgrâce? Tout porte à croire que la cour, lasse des difficultés soulevées par lui, accueillit avec empressement les sollicitations de Richelieu qui, appelé au gouvernement de la Guyenne, désirait en éloigner un collaborateur aussi impopulaire[179]...

C’est ainsi qu’achevait sa militante carrière l’administrateur dont il suffit de prononcer le nom pour évoquer le souvenir des grands travaux accomplis sous Louis XV. Il n’entre pas dans le cadre de ce travail de rechercher s’il en fut le véritable inspirateur, ou si, comme l’indiquent de récentes découvertes, il se borna à exécuter des plans conçus de longue date et mis au point par ses prédécesseurs. Qu’il nous soit permis seulement d’exprimer le regret que cette partie très intéressante de notre histoire locale n’ait pas eu la bonne fortune de tenter quelques fureteurs. Des investigations approfondies amèneraient, croyons-nous, de piquantes révélations: spécialement sur les conditions économiques dans lesquelles s’effectuèrent les embellissements de la cité. Il n’est pas rare d’entendre dire que ces transformations ne coûtèrent rien à personne, si ce n’est pourtant à M. de Tourny lui-même: une légende habilement répandue à Versailles, mais qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne rencontra, en Guyenne, que d’énergiques protestations. On sait quelles charges énormes subirent les contribuables bordelais. De son côté, la Ville ne laissait pas que d’être obérée. Lors de la retraite du plus illustre de ses intendants, sa dette—presque triplée—s’élevait à deux millions deux cent soixante-douze mille huit cent trente-huit livres treize sols et onze deniers. La fortune publique était, d’ailleurs, si profondément atteinte que lorsqu’il fallut, quelques années plus tard, contracter un nouvel emprunt, la Jurade se trouva dans l’obligation—tel un fils de famille s’adresse aux usuriers—de solliciter le concours de banquiers génois[180]...

M. de Tourny fut sûrement un personnage de valeur, et l’on comprend que le Bordeaux moderne qui, sans bourse délier, bénéficie de son administration féconde, lui dresse des statues. Mais il nous semblerait peu équitable, sur la foi de panégyristes trop zélés, de condamner ceux de ses contemporains qui eurent le redoutable honneur de croiser le fer avec lui. La passion les égara-t-elle dans leurs jugements à son égard? Il serait téméraire de l’affirmer. Ce furent, ne l’oublions pas, les meilleurs et les plus intègres de la cité, en même temps que les plus renommés pour leur savoir.

En perdant son poste, M. de Tourny recevait une compensation. On lui donnait comme successeur son fils, Claude-Louis, alors avocat général au Grand-Conseil: un petit homme, de figure maladive, qui eut tous les défauts de son père sans avoir ses qualités. Ses débuts furent marqués par un pas de clerc. Installé au Parlement, le 5 septembre 1757, il prononça un discours hautain, assurant la Compagnie de sa protection; ce qui lui attira cette réponse du premier président que la Compagnie n’avait cure de ses services[181]. Prit-il cette leçon pour une offense? On serait tenté de le croire, car, peu de temps après, trois officiers de justice, MM. d’Estignols de Lancre, de Mauvezin et de Paty furent mis à la suite de la cour...

Claude-Louis de Tourny passa en Guyenne comme un météore. Il eut le temps, toutefois, de se signaler par une invention fiscale qui donne la mesure de sa valeur. Persuadé que les protestants de l’Ouest entretenaient des intelligences avec la Grande-Bretagne, le ministère avait prescrit qu’on les désarmât... L’ordre était clair, mais l’exécution était délicate: tant de huguenots, pour se soustraire à la persécution, affichaient des sentiments catholiques! Afin d’éviter toute erreur, l’intendant désarma la population entière... Mais le trait de génie consista à obliger, sous peine d’une amende de dix livres, les malheureux qui n’avaient ni épées, ni fusils, à en acheter pour satisfaire aux réquisitions: on ne vit jamais l’arsenal si bien fourni[182].

M. de Tourny fils ne fut une ressource ni pour le monde des lettres, ni pour la société bordelaise. Ses habitudes n’étaient pas moins bizarres que ses procédés administratifs. Il avait les allures et le rigorisme d’un moine. Les couvents et les églises absorbaient le plus clair de son temps: il prenait, à les faire visiter, un plaisir ineffable. L’excès des pratiques religieuses auxquelles il se livrait ne tarda pas à obscurcir sa raison. Voulant étouffer en lui l’aiguillon de la chair, il se ficela le corps «comme une carotte de tabac»[183]; si bien que des plaies nombreuses, avivées par la gangrène, envahirent tous ses membres... Bénissant Dieu de ses souffrances, il acheva en 1760 une vie plus misérable que celle du patriarche Job.