L'ŒIL DU MAITRE
MADAME DURUT, CÉLESTINE
Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les articles.
Madame Durut.—J'ai fait.
Célestine.—Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.
Madame Durut.—A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du mois?
Célestine.—A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.
Madame Durut.—Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même total à six deniers près.
Célestine.—Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.
Madame Durut.—La recette?
Célestine.—Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols… sans deniers pour le coup.
Madame Durut.—On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se trouve englobé dans la masse des dépenses?
Célestine.—L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas beaucoup donné.
Madame Durut.—Sans compter que j'ai réduit de près de mille écus les mémoires des bâtiments depuis l'approbation des comptes.
Célestine.—Tout doux, s'il vous plaît, ma chère sœur; j'ai réduit est bientôt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est à moi qu'on en a l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage y souscrivît?
Madame Durut.—Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on écorche! Tiens, regarde, lis: «Trois cents livres de gratification à Mlle Célestine pour le dixième d'une épargne de trois mille livres qu'elle a procurée à l'établissement». Et cela sans préjudice de ta part d'associée.
Célestine.—C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce à me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est donné les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le pot-au-vin de votre arrangement.
[92] Entre sœurs on ne se gêne pas. (N.)
Madame Durut.—Sept fois! mon cœur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne t'en déplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit recevoir. Je ne me prévaudrai nullement des dix jours de grâce, et j'espère bien qu'en faveur de mon exactitude à payer, il daignera me faire tâter de son savoir-faire.
Célestine.—Rien de plus assuré, car il m'a dit plus de trois fois, à travers les beaux transports qu'il me témoignait, que tu devais être une excellente jouissance…
Madame Durut, interrompant.—Je m'en pique…
Célestine interrompant.—Mais que tu lui en imposais.
Madame Durut.—Le pauvre garçon! Il est bien trop bon d'avoir peur de moi! Qu'il vienne! je lui ferai connaître qu'on m'apprivoise assez facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand droit de tout oser avec leur très humble servante. Mais poursuivons notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore à faire payer?
Célestine.—D'abord… celui du commandeur de Palaigu.
Madame Durut.—Qui? ce grand jeudi[93] qu'on dit malade d'un satyriasis incurable? Après? (On reprend le travail.)
[93] Chez les Aphrodites on nomme jeudis ces messieurs qui, tout au moins partagés entre l'œillet et la boutonnière, avaient pour jour de solennité le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la complaisance de se prêter au goût de messieurs les jeudis sont connues sous le nom de Jannettes (de Janus), à cause de leur double manière de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de femmes se nommaient, en conséquence Janicoles. Les Andrins, en petit nombre, étaient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme féminin, ne fêtaient que des Ganymèdes.
Célestine.—Ici viennent quelques articles véreux. Plusieurs aristocrates émigrants avaient écrit pour que leur abonnement continuât, ils en doivent le montant, et ils sont notés pour leur part des dépenses casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'être pas aussi longtemps atteints, mais n'ayant point assisté, peut-être refuseront-ils d'entrer en compte?
Madame Durut.—Fi donc! Quel horrible soupçon! Ils paieront, Célestine. C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y aurait peut-être à batailler pour le paiement; mais quand il est question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'être pas rayés avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de plus près[94].
[94] Un statut de la dernière rigueur supprimait les mauvais payeurs. Les délais étaient très courts.
Célestine.—Peut-être?
Madame Durut.—Je te dis que leur dette envers l'établissement est sacrée, et qu'ils sont bien trop avisés pour manquer d'y faire honneur.
Célestine.—Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitués les poches pleines.
Madame Durut.—Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs, quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les espèces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse, par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extérieur que maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en état de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Après?
Célestine.—Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais voici quelques non-valeurs d'un autre genre: «Prêté à Mme de Braiseval, quinze louis». Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois est près de finir.
Madame Durut.—Passons: le lendemain du prêt, je me suis fait rendre ces quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour être amoureux, gratis, de sa banale nièce. Si le pauvre diable savait à quel usage elle avait employé cet argent, il se repentirait bien, ma foi, d'en avoir fait le sacrifice. C'était pour récompenser le solide service d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non pas comme Mlle Célestine distingue le commandeur.
Célestine.—Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche! Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner quittance?
Madame Durut.—Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].
[95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)
Célestine.—Et si l'oncle a par hasard avec elle un éclaircissement!
Madame Durut.—Il l'aura probablement. Où sont les hommes assez généreux pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai négligé d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prévenue de rien. Tu me renverras la dame, que je menacerai auprès de mon mari, de quelques confidences de ma part qui n'iraient à rien moins qu'à la faire coffrer pour le reste de sa vie. (Avec un air de mystère.) N'ai-je pas fourni à cette Messaline jusqu'à trois cents suisses en un jour!
Célestine, soupirant.—Grand bien lui fasse! Avance à la vicomtesse de Chatouilly, neuf cent soixante livres en différents articles.»
Madame Durut.—Cela sera bien payé. En attendant, cet argent n'est pas sorti de la maison. Il s'est répandu en petits salaires sur toute la marmaille mâle et femelle que je puis enrôler, Mme la Vicomtesse a le talent d'occuper ici cette espèce pendant des matinées entières à se faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suçoter, peloter à six francs par heure pour chaque individu.
Célestine.—Voilà, par exemple, une bizarre fantaisie!
Madame Durut.—D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de ces petits êtres avait l'ombre d'un poil follet où tu sais, la dame furieuse le mettrait brutalement à la porte et me laverait la tête d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce sont de sa part des transports! un délire! Après cela, c'est son tour de fêter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est à mourir de rire, en vérité.
Célestine.—Et c'est là tout ce qu'elle fait?
Madame Durut.—Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne; quelquefois pourtant un marmot précoce se trouve de douze à treize ans, bon à quelque chose.