CHAPITRE III.

La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la chasse ou à la pêche; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse, il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées avec sa famille; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son attention sur les mots que répétaient ses lèvres; mais son âme se laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait; mais plus souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et anticipant sur l’avenir.

Dans ces instans, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement; mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissans de madame La Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire, l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à l’influence d’Adeline.

Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine; et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement satisfait. A mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une effroyable solitude, avait perdu son horreur; et cet édifice, dont les murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile domestique, comme un port après l’orage.

C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités; elle fit son plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle, comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en travaillant pour elle: elle surveillait et dirigeait les petits détails du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son aride position, nombre d’amusemens qui chassaient par intervalles le souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa consolation principale: souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière, répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure: là, elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.

C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur, c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale félicité. Elle consacra, dans les vers suivans, le souvenir de ces momens délicieux.

AUX PRESTIGES DE L’IMAGINATION.

Douces illusions des âmes créatrices,

Couleurs, dont la pensée, en ses vastes caprices,

Se compose soudain par un art enchanteur

Mille tableaux touchans de peine et de malheur;

Oh! soit que vous preniez à cette voix puissante

Du morne abattement la forme attendrissante;

Soit que vos noirs objets, par la peur enfantés,

Intéressent encor mes sens épouvantés;

Ou soit que, déployant vos plus joyeux mensonges,

De scènes de plaisirs vous amusiez mes songes,

Et que l’aile d’amour venant me caresser,

En sentiment durable exalte un doux penser,

Chers fantômes! suivez mes heures solitaires,

Et bercez mes vrais maux par d’heureuses chimères.

Madame La Motte avait souvent paru curieuse d’apprendre les aventures d’Adeline, et quels événemens l’avaient jetée dans une situation aussi périlleuse et aussi incompréhensible que celle où La Motte l’avait trouvée. Adeline lui avait fait un court récit de la manière dont elle fut conduite dans cette maison; mais elle avait toujours conjuré son amie avec larmes de lui permettre, pour le moment, de ne pas entrer dans de plus grands détails: elle n’avait pas encore assez de courage pour regarder en arrière. Mais enfin, ses esprits s’étant calmés par le repos, et raffermis par la confiance, elle fit un jour, à madame La Motte, le récit qu’on va lire.

HISTOIRE D’ADELINE.

Je suis, dit Adeline, la fille unique du chevalier Louis de Saint-Pierre, d’une famille distinguée, mais peu favorisée de la fortune. Il a long-temps habité Paris. Je n’ai de ma mère qu’un bien faible souvenir; je la perdis que je n’avais encore que sept ans: ce fut mon premier malheur. A sa mort, mon père cessa de tenir maison, me mit dans un couvent, et quitta la capitale. C’est ainsi qu’au printemps de ma vie, je fus abandonnée à des mains étrangères. Mon père venait quelquefois à Paris, et je me rappelle bien le chagrin que j’éprouvais toujours quand il me disait adieu. Dans ces momens qui déchiraient mon cœur, il ne témoignait pas la moindre émotion: je crus souvent qu’il avait bien peu de tendresse pour moi; mais il était mon père, et la seule personne en qui je pouvais trouver un protecteur et un ami.

Je restai dans ce couvent jusqu’à la fin de ma douzième année. Mille fois j’avais conjuré mon père de me prendre chez lui; mais il fut retenu d’abord par des raisons de prudence, et ensuite par des motifs d’avarice. Je fus alors retirée de ce couvent, et mise dans un autre, où j’appris que l’intention de mon père était de me faire prendre le voile. Je n’essayerai pas de vous peindre ma surprise et ma douleur à cette annonce. J’avais été trop long-temps renfermée dans les murs d’un cloître; j’avais trop souvent contemplé les tristes misères des victimes qui l’habitaient, pour ne pas reculer d’horreur à l’idée que j’allais en augmenter le nombre.

L’abbesse était une femme d’un extérieur rigide, et d’une dévotion austère, ponctuelle dans l’observance des moindres pratiques, et qui ne pardonnait jamais un oubli des formalités. Quand elle voulait faire des prosélytes, sa méthode et son manége étaient d’effrayer plutôt que de séduire, de déterminer adroitement par la terreur, et non de surprendre par des sophismes. Elle employa pour me résoudre des ruses sans nombre, et toutes portaient l’empreinte de son caractère. Mais, dans la vie qu’elle voulait me contraindre d’embrasser, j’avais vu trop d’objets d’épouvante réelle pour me laisser subjuguer par l’influence de tous ces vains prestiges, et j’étais décidée à refuser le voile. Je passai là plusieurs années à lutter misérablement contre la tyrannie et le fanatisme. Quand je voyais mon père, et c’était bien rarement, je le suppliais de changer ma destination; mais il m’opposait que sa fortune était insuffisante pour me soutenir dans le monde: enfin il me menaça de toute sa colère, si je persistais dans ma désobéissance.

Ma chère dame, vous ne pouvez vous former qu’une idée bien imparfaite de mon affreuse situation; je me voyais condamnée à une prison éternelle, à la prison la plus épouvantable, ou à la vengeance d’un père qui me jugeait sans appel. Ma résolution s’ébranla.... J’hésitai quelque temps sur le choix des maux.....; mais à la fin, les horreurs de la vie monastique se présentèrent si vivement à mes regards, que ma fermeté succomba. Ravie à l’agréable commerce de la société....., au spectacle charmant de la nature...., presqu’à la lumière du jour...., condamnée au silence..., à de rigides formalités..., au jeûne, à la pénitence; condamnée à renoncer aux plaisirs d’un monde que l’imagination me peignait sous les couleurs les plus animées et les plus séduisantes, sous des couleurs d’autant plus enchanteresses, peut-être, qu’elles n’étaient qu’imaginaires...., voilà l’état où j’étais destinée. Ma résolution prit de nouvelles forces: la cruauté de mon père étouffa ma tendresse, et excita mon indignation. Je me dis: «Puisqu’il oublie les sentimens d’un père, puisque sans remords il dévoue sa fille au malheur et au désespoir..., les liens du devoir filial et paternel n’existent plus entre nous....; lui-même il les a rompus, et je disputerai encore ma liberté et ma vie.»

Me trouvant insensible aux menaces, l’abbesse eut recours à des moyens plus adroits; elle se relâcha jusqu’à sourire, même jusqu’à flatter; mais son sourire était la grimace de la fourberie, et non l’expression de la bonté; il excitait la répugnance, au lieu d’inspirer l’attachement. Elle peignait des plus belles, des plus savantes couleurs, le caractère d’une religieuse..., sa sainte innocence..., sa douce dignité..., sa dévotion sublime. Je soupirais en l’écoutant. C’était pour elle un symptôme favorable, et elle continuait le portrait avec plus de chaleur. Elle décrivait la sérénité de la vie monastique..., ses remparts assurés contre la séduction, contre les passions orageuses, et les tristes vicissitudes du monde.... Elle peignait les jouissances extatiques de la religion, le doux et mutuel attachement d’un peuple de sœurs.

Le tableau était si soigné, que l’artifice du dessein s’y serait dérobé à des yeux sans expérience. Les miens n’étaient que trop malheureusement instruits. Trop souvent j’avais été témoin des pleurs secrets, des sanglots échappés au repentir, des mornes langueurs du chagrin, et de la muette douleur du désespoir. Mes gestes, mon silence lui démontraient mon incrédulité, et son dépit se contenait avec peine dans les bornes d’une tranquillité décente.

Mon père, comme vous l’imaginez, était fort irrité de ma persévérance, qu’il appelait obstination; mais, ce qui est plus difficile à croire, il s’apaisa bientôt, et fixa un jour pour me retirer du couvent.

Ah! figurez-vous ce que j’éprouvai à cette nouvelle! La joie éveilla toute ma reconnaissance; j’oubliai les rigueurs passées de mon père, j’oubliai que son indulgence présente était moins l’effet de sa tendresse que de ma résolution. Je pleurais de ne pouvoir faire toutes ses volontés.

Quels jours de bienheureuse attente, que ceux qui précédèrent mon départ! Ce monde, dont j’avais été séparée jusqu’alors......, ce monde où si souvent mon imagination aimait à s’égarer...., dont les sentiers étaient semés de roses que rien ne devait flétrir...; où chaque scène brillait de mille charmes, et invitait au plaisir...; où tous les cœurs étaient bons, où tous les cœurs étaient heureux...: ah! ce monde, il se dévoilait à ma vue. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de ces régions enchantées. Ce n’est qu’au monastère qu’on est fourbe et cruel; c’est là seulement qu’habite l’infortune. Je le quittais pour toujours. Que je plaignais les pauvres religieuses que j’y laissais! Ce monde, dont je faisais tant de cas, s’il m’eût appartenu, j’en aurais donné la moitié pour les emmener avec moi.

Arrive enfin le jour si long-temps désiré. Mon père vient; ma joie s’éteint un moment dans les tristes adieux que je fais à mes pauvres compagnes. Je n’avais jamais senti pour elles une aussi vive tendresse qu’en cet instant. Je fus bientôt hors des grilles du couvent. Je regardai autour de moi; je contemplai le vaste cintre des cieux, qui n’était plus borné par les murs d’un cloître, et la terre verdoyante qui s’étendait en vallons, en collines, jusqu’aux limites circulaires de l’horizon. Mon cœur bondissait de plaisir, mes yeux se gonflaient de larmes, et je fus quelques momens sans pouvoir parler. Mes pensées s’élevèrent au ciel en sentimens de reconnaissance vers le dispensateur de tous les biens.

Enfin je me retourne vers mon père: «Cher auteur de mes jours, lui dis-je, que j’ai de grâces à vous rendre pour ma délivrance, et que ne voudrais-je pas faire pour vous contenter!»

«Retournez donc à votre couvent,» me dit-il d’un ton sévère. Je frissonnai: son regard et son geste troublèrent l’accord de mes sentimens. L’élan de ma joie fut soudain réprimé, et tous les objets autour de moi s’attristèrent des ombres de l’espérance trompée: non que je crusse que mon père voulût me reconduire au couvent, mais parce que ses sensations me paraissaient trop discordantes avec la joie et la reconnaissance que je venais d’éprouver et de lui exprimer... Pardonnez-moi, madame, ces détails minutieux. Les vives successions de sentimens qu’ils imprimèrent dans mon cœur, me les font juger importans, tandis qu’ils ne sont peut-être que désagréables.

«—Non, ma chère, dit madame La Motte, ils sont intéressans pour moi; ils développent des traits de caractère que j’aime à observer: vos infortunes attirent toute ma pitié, et la bonté de votre âme toute mon affection.»

Ces mots pénétrèrent le cœur d’Adeline; elle baisa la main de madame La Motte, et garda quelques instans le silence. Elle lui dit enfin: Puissé-je me rendre digne de tant de bonté, et ne cesser de rendre grâce au ciel, qui, en me donnant une pareille amie, me verse la consolation et l’espérance!

La maison de mon père était située à quelques lieues de l’autre côté de Paris; nous le traversâmes dans notre route. Quel nouveau spectacle! qu’étaient devenus les visages religieux, les manières austères que j’avais coutume de voir au couvent? Ici toutes les contenances étaient animées par les affaires ou par les plaisirs; tous les pas étaient rapides, tous les sourires joyeux; je croyais voir un ami dans chaque personne: elles me regardaient toutes en souriant; je souriais à mon tour, et j’aurais voulu leur dire combien j’étais enchantée. Qu’il est doux, m’écriai-je, de vivre environné d’amis!

Que de monde dans les rues! quels magnifiques hôtels! quels brillans équipages! Je m’aperçus à peine que les rues étaient étroites et dangereuses. Quel tumulte! quel fracas! quel plaisir! Je ne pouvais assez bénir mon éloignement du monastère. J’allais exprimer de nouveau ma reconnaissance à mon père, mais ses regards m’interdirent, et je restai muette..... Je suis trop diffuse, madame: les faibles images des plaisirs passés que nous réfléchit la mémoire, sont encore chères à notre âme. On regarde toujours avec un plaisir mélancolique l’ombre du plaisir, même quand la réalité s’est évanouie.

Je quittai Paris en soupirant, et je ne cessai de porter mes yeux sur lui, que lorsque toutes les tours des églises se perdirent dans le lointain. Nous entrâmes bientôt dans une route sombre et peu fréquentée. Sur le soir, nous arrivâmes à une bruyère sauvage: je regardai autour de moi si je verrais une habitation; je n’en vis aucune; on n’apercevait pas une âme. Je ressentais quelque chose de semblable à ce que j’avais coutume d’éprouver au couvent. Depuis que j’en étais sortie, jamais mon cœur n’avait été si triste. Mon père gardait toujours le silence: je lui demandai si nous approchions de la maison; il me répondit que oui. Cependant la nuit survint avant que nous y fussions arrivés. C’était une maison isolée, dans un terrain vague. Mais, madame, je n’ai pas besoin de vous le décrire. Quand la voiture se fut arrêtée, deux hommes parurent à la porte, et nous aidèrent à descendre; ils avaient un air si sombre, ils disaient si peu de paroles, que je me croyais encore dans le couvent. Il est certain que, depuis ma sortie, je n’avais pas rencontré de figures aussi tristes. Est-ce là, dis-je en moi-même, une partie de ce monde que j’ai contemplé avec tant de charmes? L’intérieur de la maison avait l’air chétif et misérable: j’étais surpris que mon père eût choisi une pareille habitation, et de n’y voir aucune femme; mais je savais que mes demandes ne me vaudraient que des reproches; ainsi, je me taisais. A souper, les deux hommes que j’avais déjà vus, se mirent à table avec nous: ils parlèrent peu; mais ils parurent m’observer beaucoup. Cela m’embarrassait et me chagrinait. Mon père s’en aperçut, et leur lança un regard qui m’assura qu’il avait des desseins que je ne pouvais comprendre. Le couvert ôté, mon père me prend par la main, et me conduit à la porte de ma chambre. Il pose la lumière, me souhaite le bonsoir, et me laisse à mes réflexions solitaires.

Qu’elles étaient différentes de celles que je prenais plaisir à faire quelques heures auparavant! L’espérance et le bonheur me souriaient naguère, maintenant la tristesse et l’attente trompée glaçaient la chaleur de mon âme, et décoloraient la perspective de mon avenir. L’aspect de tout ce qui m’entourait contribuait à me consterner. Sur le plancher était un petit lit sans rideaux; deux vieilles chaises et une table, voilà le surplus des meubles de cette chambre. Je m’approchai de la fenêtre, dans l’intention de jeter les yeux sur la scène du dehors; je la trouvai fermée: cette circonstance me frappa; et en la rapprochant de l’étrange apparence de la maison, ainsi que de la figure et de la conduite des deux hommes qui avaient soupé avec nous, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures.

Enfin je me couchai; mais les inquiétudes de mon âme écartèrent le sommeil: de tristes, de sombres images voltigeaient devant mon imagination; et sans fermer l’œil, je tombai dans une espèce de rêve. Je crus me voir avec mon père dans une forêt déserte: ses regards étaient sévères, ses gestes menaçans; il me reprochait d’avoir quitté mon couvent. En me parlant, il avait tiré de sa poche un miroir qu’il me présentait. Je regardai dedans, et je me vis (mon sang se glace en le répétant), je me vis percée d’une large blessure et répandant des flots de sang. Alors je crus me retrouver dans la maison, et tout-à-coup j’entendis les mots suivans si distinctement prononcés, que même, en ne dormant plus, j’eus peine quelque temps à ne pas les croire véritables: «Fuis de cette maison, la mort est sur ta tête.» Je fus éveillée par les pas de quelqu’un dans l’escalier: c’était mon père qui se rendait dans sa chambre; je fus étonnée qu’il se retirât si tard, car il était plus de minuit.

Le lendemain matin, la compagnie de la veille se réunit pour déjeuner, et fut tout aussi sombre et aussi taciturne. La table fut servie par un laquais de mon père; mais s’il y avait un cuisinier et une servante, ils étaient invisibles.

Le jour suivant, quand je voulus sortir de ma chambre, je fus bien étonnée de trouver la porte fermée. J’attendis assez long-temps avant de me hasarder à crier; on ne me répondit point; je m’approchai de la fenêtre, et j’appelai plus fortement; mais je n’entendais toujours que le seul bruit de ma voix. Je passai près d’une heure dans un état de surprise et de terreur impossible à décrire; enfin, j’ouïs quelqu’un monter dans l’escalier; j’appelai de nouveau; on me répondit que mon père était parti le matin pour Paris; qu’il reviendrait dans peu de jours, et qu’en attendant, il avait ordonné qu’on me tînt renfermée dans ma chambre. J’exprimai mon étonnement et mes craintes. On m’assura que je n’avais rien à redouter, et que je vivrais là tout aussi bien que si j’étais en liberté.

La fin de ce discours me parut offrir une étrange consolation. Je n’osai guère répliquer, et me soumis à la nécessité. Je fus encore livrée à mes tristes réflexions. Quel jour je passai, seule, en proie à la douleur et à la crainte! J’essayai de deviner la cause de ce cruel traitement, et je finis par conclure que mon père avait eu dessein de me punir de ma première désobéissance. Mais pourquoi m’abandonner au pouvoir de ces étrangers, de ces hommes dont l’extérieur portait le cachet de la scélératesse si profondément gravé, qu’il frappait de terreur mon âme inexpérimentée? Mes soupçons ne faisaient que me plonger dans une plus grande perplexité; et cependant il me fut impossible de ne pas en poursuivre le sujet: le jour fut consumé en lamentations et en conjectures. Enfin la nuit arriva, et quelle nuit! L’obscurité m’apporta de nouvelles craintes; je regardai tout autour de la chambre s’il y avait quelque moyen d’arrêter ma porte en dedans, mais je n’en aperçus aucun; enfin j’imaginai de la barrer avec le dos d’une chaise placée en travers.

A peine avais-je fini, et m’étais-je couchée sur mon lit tout habillée, non pour dormir, mais pour veiller, que j’entendis heurter à la porte de la maison: on l’ouvrit et on la ferma si promptement, que la personne qui avait frappé parut n’avoir fait que remettre une lettre ou s’acquitter d’un message. Bientôt après, j’entendis par intervalles, dans une chambre au rez-de-chaussée, des voix qui tantôt parlaient très-bas, et tantôt s’élevaient toutes ensemble, comme dans une dispute. Par un mouvement plus excusable que la curiosité, je m’efforçai de distinguer ce qu’on disait, mais ce fut en vain. De temps à autre, un mot ou deux parvenaient jusqu’à moi. J’entendis une fois prononcer mon nom, mais pas davantage.

Ainsi s’écoulèrent les heures jusqu’à minuit, que tout fut tranquille. J’étais restée quelque temps sur mon lit, flottant entre la crainte et l’espérance, quand j’entendis tirer et pousser doucement la serrure de ma porte. Je m’élançai à terre, et j’écoutai avec le plus grand silence pendant un instant: après quoi le bruit recommença, et j’entendis parler bas en dehors. Les forces me manquaient, mais je conservais encore le sentiment. En cet instant on fit un effort contre la porte, comme pour l’enfoncer. Je jetai un cri, et j’entendis aussitôt les voix des hommes que j’avais vus à la table de mon père; ils crièrent pour qu’on ouvrît; et comme je ne répondais point, ils proférèrent les plus menaçantes imprécations. J’avais encore assez de force pour aller vers la fenêtre, dans le seul espoir de m’échapper par là; mais mes faibles secousses ne pouvaient rien contre les barreaux. Oh! comment pourrai-je, en rappelant ces momens d’horreur, témoigner assez ma reconnaissance à ceux qui m’ont sauvée et qui me consolent?

Après avoir demeuré quelque temps à la porte, ils la laissèrent, et descendirent l’escalier. Comme mon cœur se sentait revivre à chaque pas qui les éloignait! Je tombai sur mes genoux; je remerciai Dieu de m’avoir sauvée en ce moment, et j’implorai sa protection pour l’avenir. Je me relevais après cette courte prière, lorsque tout-à-coup j’entendis du bruit dans un autre côté de la pièce. En regardant autour de moi, je vis s’ouvrir la porte d’un petit cabinet, et deux hommes entrer dans la chambre.

Ils me saisirent, et je tombai dans leurs bras sans connaissance: le temps que je passai dans cet état, je l’ignore; mais en revenant à moi, je me retrouvai seule et j’entendis différentes voix au rez-de-chaussée. J’eus la présence d’esprit de courir à la porte du cabinet, seule ressource que j’avais pour me sauver; mais elle était fermée! je réfléchis alors qu’il était possible que les brigands eussent oublié de tourner la clé de l’autre porte qui était retenue par la chaise; mais cette espérance fut encore déçue. Je frappai mes mains, dans une agonie de désespoir, et demeurai quelque temps immobile.

Un bruit violent, qui partait d’en bas, me fit revenir à moi, et bientôt j’entendis monter des gens dans l’escalier: alors je me tins pour morte. Les pas s’approchèrent, on rouvrit la porte du cabinet. Je restai tranquille, et vis les mêmes hommes rentrer dans la chambre: je ne parlai, ni ne résistai: les facultés de mon âme avaient perdu le pouvoir de sentir, comme lorsque notre corps a reçu un coup si violent, qu’il étourdit la sensation de la douleur. Ils me conduisirent en bas: on ouvrit la porte d’une chambre au rez-de-chaussée, et j’aperçus un étranger. C’est alors que le sentiment me revint. Je criai, je me débattis, mais on m’entraîna. Il est inutile de dire que cet étranger était M. de La Motte, ni d’ajouter que je le bénirai à tout jamais comme mon libérateur.

Adeline cessa de parler. Madame La Motte garda le silence. Il y avait, dans ce récit, quelques circonstances qui excitaient toute sa curiosité. «Croyez-vous, dit-elle à son amie, que votre père fût pour quelque chose dans cet horrible mystère?» Quoiqu’il fût impossible d’en douter, Adeline pensa, ou plutôt feignit de penser qu’il n’était coupable d’aucun dessein contre sa vie. «Cependant, quel motif, dit madame La Motte, supposer à une barbarie aussi évidemment gratuite?» Là se bornèrent ses questions, et Adeline avoua qu’après avoir cherché long-temps à s’expliquer cette énigme, elle l’avait enfin abandonnée en frémissant d’horreur.

Madame La Motte exprima sans réserve toute la sympathie qu’excitait en elle une si extraordinaire infortune, et cet épanchement resserra les nœuds d’une amitié mutuelle. Adeline sentit soulager son âme par la révélation qu’elle venait de faire à madame La Motte, et celle-ci reconnut le prix d’une pareille confidence, par un surcroît d’attentions affectueuses.